Au début du XVIIe siècle, sur fond de guerres religieuses et de crise économique dans nos régions, entre 2 000 et 5 000 Wallons décident d'émigrer dans le centre et l'est de la Suède pour y développer la sidérurgie locale. Ils sont charbonniers ou marteleurs. Ils viennent de Durbuy, Barvaux, Theux pour la plupart. Tout cela est dû à l'audace d'un homme, Louis de Geer, un Liégeois protestant et, surtout, un redoutable homme d'affaires qui va mettre sur pied un vaste réseau de commercialisation du fer à travers l'Europe, en maîtrisant toutes les phases de production et de distribution.
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Au début du XVIIe siècle, sur fond de guerres religieuses et de crise économique dans nos régions, entre 2 000 et 5 000 Wallons décident d'émigrer dans le centre et l'est de la Suède pour y développer la sidérurgie locale. Ils sont charbonniers ou marteleurs. Ils viennent de Durbuy, Barvaux, Theux pour la plupart. Tout cela est dû à l'audace d'un homme, Louis de Geer, un Liégeois protestant et, surtout, un redoutable homme d'affaires qui va mettre sur pied un vaste réseau de commercialisation du fer à travers l'Europe, en maîtrisant toutes les phases de production et de distribution. Comme des lois sont prises pour interdire la fabrication d'armes et l'importations de métal en Hollande où Louis de Geer prospère dans la sidérurgie, le financier décide de se lancer dans le commerce avec la Suède, pays où les gisements de fer sont parmi les meilleurs au monde. En 1627, il s'y installe avec un mandat du roi de Suède pour développer la sidérurgie et produire des armes. C'est le début d'une longue aventure. Louis de Geer sait que pour développer rapidement l'industrie du fer en Suède, il faut importer une main-d'oeuvre qualifiée capable de reproduire là-bas tout le processus de fabrication, depuis l'abattage des arbres nécessaires à la confection du charbon de bois jusqu'à l'étirage des barres de fer sous le marteau de la forge. Le recrutement est lancé en Wallonie, mais aussi à Givet, Sedan, et ce, dans les règles : avec bureau de recrutement et contrats de travail soigneusement rédigés. Entre 1620 et 1640, ils sont plusieurs milliers à répondre à l'appel. Le voyage se fait via Utrecht et Amsterdam. Une fois engagés, les Wallons sont dirigés sur Norrköping et continuent vers Finspang, au sud-ouest de Stockholm, ou vers l'Uppland, au nord-est de la capitale suédoise. C'est là que vont se développer les " vallonbruk ", ces grands complexes qui comprenaient, entre les hauts fourneaux, les forges et le château du propriétaire, un quartier d'habitations où étaient logés les ouvriers et leur famille, avec église, école, magasin, infirmerie et hospice. En effet, grâce à leur savoir-faire, les Wallons bénéficient de très bonnes conditions de travail pour l'époque. C'est une espèce d'aristocratie ouvrière, et très vite, le miracle opère. Entre 1620 et 1650, les exportations de fer de la Suède triplent, pour atteindre 17 500 tonnes par an. " La production wallonne a contribué à l'émergence de ce pays et à son accession au rang de grande puissance européenne de ce temps ", indique l'historien de l'UCL, Luc Courtois, l'un des meilleurs spécialistes du sujet. Quant à Louis de Geer, il reste considéré comme le " père "de l'industrie suédoise du fer, et ses descendants occuperont, au fil des siècles, les plus hautes fonctions politiques et économiques dans le pays. Au total, vingt-cinq forges seront exploitées par des Wallons jusqu'au XXe siècle. " Ces villages industriels sont apparus à d'aucuns comme une préfiguration de la Suède moderne et de son modèle social, relève l'historien. Relativement isolées des Suédois, fières de leur origine et, surtout, jalouses de leur savoir-faire technique, les communautés des forges wallonnes vont survivre jusqu'à l'entre-deux-guerres et, avec elles, la conscience d'un héritage spécifiquement wallon. " La trace wallonne reste perceptible au travers des nombreux noms propres comme Dewael, Gillet, Hubinette toujours portés en Suède. " Depuis 1939, une association des Wallons de Suède veille à assurer la survie de l'"esprit des forges", c'est-à-dire de diffuser un modèle "wallon" considéré comme prototypique de l'esprit social-démocrate de la Suède moderne ", poursuit Luc Courtois. Plus de septante ans plus tard, l'association est toujours active et compte 1 200 adhérents. Anders Herou en est le président. " En Suède, tout le monde souhaite avoir des origines wallonnes ", plaisante l'homme qui a reçu cette année le mérite wallon. " Dans l'imaginaire collectif suédois, le travailleur wallon est idéalisé : courageux, intelligent, raffiné, il serait à la base du modèle suédois... D'ailleurs, en Suède, il vaut mieux se présenter comme Wallon que comme Belge ", poursuit cet ambassadeur de la Wallonie qui amène des dizaines de ses concitoyens dans nos régions à la recherche de leurs ancêtres. On prête aussi au " Valloner " des tas de choses plus ou moins avérées, comme l'importation, en Suède, d'un des instruments les plus populaires, la harpe à clé, pourtant inconnue chez nous. Une seule chose est certaine sur les liens entre la Wallonie et la Suède : le pays reste le douzième en matière d'exportation et gagne des places d'année en année. Si tout commence avec l'immigration des forgerons du début du XVIIe siècle, c'est surtout le romantisme de la social- démocratie qui a fait naître ce mythe et l'ancrera profondément dans les esprits. Et Luc Courtois de conclure : " Le phénomène a de quoi surprendre un Wallon actuel, dans la mesure où, en Belgique, le souvenir des départs s'est rapidement estompé et où l'épopée des Wallons de Suède n'a été redécouverte que très tardivement. " Trans-fer & savoir-faire. Les Wallons de Suède, à l'écomusée du Bois-du-Luc, à La Louvière, jusqu'au 20 novembre. www.ecomuseeboisduluc.be