En 2016, la société immobilière anversoise Land Invest, contrôlée à 50% par le fonds de pension liégeois Ogeo Fund, a versé plus d'un quart de million d'euros à une obscure société tombée depuis en faillite : S.A.S. Project. Son propriétaire, Maati K., 39 ans, est lié à la "guerre de la cocaïne" que se livrent plusieurs gangs à Anvers pour le contrôle de ce très lucratif marché. Maati K. est proche d'un trafiquant notoire, Abdelilah El M., au centre d'un important dossier judiciaire. La friterie de Maati K. a été mitraillée de nuit il y a moins d'un an.

En septembre 2016, Maati K. a vendu S.A.S. Project à Grégory L., un proche d'Ahmed Hajaj, le "Rambo bruxellois" qui, kalachnikov à la main, s'est spécialisé dans le recouvrement de dettes impayées dans le milieu du crime. S.A.S. Project a facturé à Land Invest 153.065 euros sous l'ère Maati K. et 121.000 euros sous l'ère Grégory L. Pourquoi cette obscure société liée aux milieux criminels d'Anvers et de Bruxelles a-t-elle envoyé, en l'espace de neuf mois, des factures pour plus de 274.000 euros à une société immobilière alors largement financée par le fonds de pension liégeois Ogeo Fund?

Entre 2011 et 2016, Ogeo Fund a en effet prêté plus de 60 millions d'euros à Land Invest Group (LIG) pour financer ses projets immobiliers et ses dépenses courantes. Pour rappel, jusque début 2018, LIG était détenue à 50% par Ogeo Fund et à 50% par Elba Advies, la société d'Erik Van der Paal - proche de Bart De Wever et ami d'Alain Mathot - et de son associé néerlandais Marc Schaling.

Friterie criblée de balles

2 mai 2018. Il est six heures du matin quand une voiture passe rue Frank Craeybeck, à Anvers, et ouvre le feu sur une friterie. Six tirs à balles réelles trouent la vitrine de l'établissement. Cette attaque s'inscrit, aux yeux du parquet d'Anvers, dans une longue série d'événements violents liés au milieu du trafic de cocaïne à Anvers.

Le propriétaire de la friterie est un certain Maati K., 39 ans, qui n'est pas inconnu de la justice. Selon la presse flamande, cet ancien videur a été poursuivi au début des années 2000 pour un vol à main armée à Turnhout. Quelques années plus tard, il a lui-même échappé à une tentative d'assassinat, alors qu'il était impliqué dans un différend avec le gangster Sebastiaan Samyn à propos du paiement d'un lot de téléphones portables volés Samyn sera condamné en 2009 à 30 ans de prison pour trois meurtres. En 2016, enfin, le nom de Maati K. a été cité dans une affaire d'extorsion de fonds à Bruxelles.

© Frank Boelens

Le 30 septembre 2015, Maati K. est devenu le dirigeant et l'unique actionnaire de la société S.A.S. Project située à la même adresse que la friterie. L'objet social de S.A.S. Project est particulièrement large: restauration, transport routier, distribution de gaz, d'électricité et d'eau, construction d'autoroutes, culture de légumes, vente de vêtements... En outre, toutes ces activités, précise l'acte constitutif de la société, doivent être interprétées "de manière non restrictive et au sens le plus large".

S.A.S. Project a été radiée de la Banque-carrefour des entreprises le 3 octobre 2017 parce qu'elle n'a jamais déposé ses comptes annuels à la Banque nationale depuis sa création, ce qui est illégal. Cette société s'apparente donc à une sorte de "trou noir" qui a permis de couvrir, pendant des années, des activités commerciales dont le volume et la nature restent mystérieux. Le 26 juin 2018, le tribunal de commerce de Bruxelles a déclaré la société faillite.

Factures fumeuses

Cette société "fantôme" a été généreusement rémunérée par Land Invest. Entre le 1er mars et le 6 décembre 2016, Land Invest Project Management (LIPM), filiale opérationnelle du groupe immobilier, a reçu sept factures de S.A.S Project. Comme Le Vif et Apache l'ont raconté, LIPM est une filiale de Land Invest Group créée en 2014 et pilotée par Marc Schaling, le partenaire néerlandais d'Erik Van der Paal. Dans les faits, c'était une "boîte noire" qui pilotait le groupe au quotidien, étrangement délaissée par Ogeo Fund, pourtant actionnaire à 50% de Land Invest Group. Le fonds de pension ne réclamera un poste d'administrateur au sein de LIPM qu'en février 2017, quand les finances du groupe sombraient sérieusement dans le rouge.

Les documents que Le Vif et Apache ont pu consulter montrent que LIPM a payé à l'obscure société de Maati K. des factures hors TVA se montant successivement à 12.000 euros, 14.500 euros, 20.000 euros, 30.000 euros et enfin trois fois 50.000 euro. Au total, TVA comprise, la "boite noire" LIPM a versé 274.065 euros au "trou noir" S.A.S. Project.

Sept factures totalisant 274.065 euros ont été payées par LIPM à S.A.S. Project en 2016. © .

Sur les factures, les descriptions des services fournis sont particulièrement sommaires. Les mentions "Machelen", "Boudewijnlaan Edegem" et (deux fois) "frais de demande Jambes" semblent faire référence à des projets immobiliers de Land Invest. Les deux premiers, à Machelen et Edegem, n'ont jamais abouti. Le troisième, à Jambes, pourrait être le projet Vue Verte repris par Immobel et en cours de construction sur les anciens bassins de décantation de l'usine d'acétylène Magondeaux. D'autres libellés de factures, tels que "concession de négociations" ou "financement d'orientation", restent tout aussi vagues.

Proche d'un trafiquant notoire

Les liens entre Maati K., actionnaire de S.A.S. Project, et la mafia de la coke à Anvers plongent leurs racines dans son amitié avec Abdelilah El M., un important trafiquant surnommé "Black". Ce dernier est le principal suspect du fameux dossier "Makreel", une enquête sur un trafic de cocaïne à grande échelle via le port d'Anvers. Dans cette affaire, dont le procès devrait s'ouvrir prochainement, les enquêteurs ont démantelé fin 2015 tout un réseau criminel. Ils ont notamment saisi plus de 500 kg de cocaïne, 1,2 millions d'euros en cash et 14 voitures de luxe.

Moraad El K., 28 ans, est un autre personnage important dans ce dossier. Cet ancien acteur a joué dans la série télé "Crimi Clowns", bien connue aux Pays-Bas et en Flandre, et dans un court-métrage où il tient le rôle d'un dealer qui se fait abattre en rue à la fin du film. La réalité semble doucement rattraper la fiction: dans le dossier Makreel, Moraad El K.est soupçonné d'avoir joué l'intermédiaire entre Abdelilah El M. et un docker corrompu (Jimmy H.) qui auraient aidé des organisations criminelles néerlandaises à importer de la cocaïne via le port d'Anvers.

Moraad El K. aurait par ailleurs volé 120 kg de cocaïne à une bande rivale de trafiquants anversois, ce qui aurait déclenché une vague de violentes représailles contre lui, son patron "Black" et l'entourage de ce dernier, dont Maati K. Le 10 avril 2018 à 3h30 du matin, trois semaines avant les coups de feu sur la friterie de Maati K., une attaque à la grenade a ciblé le Lounge Havana, un bar à chicha situé à Willebroek, à 20 km au sud d'Anvers. Ce bar est exploité par Mohamed et Mounaim El M., deux frères d'Abdelilah.

Recherché "mort ou vif"

Le 21 juin 2018, le quotidien Gazet van Antwerpen - qui suit de près la guerre de la coke dans la Métropole - annonce que le restaurant chinois Mister Noodles a été criblé de balles quelques jours plus tôt. Le propriétaire de l'établissement ? Moraad El K. Un mois plus tôt, sa BMW X5 avait été incendiée devant son domicile. Et un mois plus tard, sa propre tête était mise à prix via un faux profil Facebook affichant une photo de sa carte d'identité. Dans un message public posté sur le réseau social, l'ex-acteur était recherché "mort ou vif", comme un bandit de grand chemin perdu dans un western numérique au 21e siècle : "Attention!!! Un importateur de drogue a volé 120 kilos de cocaïne. 100.000 euros de récompense pour Moraad El K., alias CrimiClown, alias Glamour Boy, mort ou vif. Partagez autant que possible!"

Le 19 juillet 2018, cet avis de recherche apparaît sur Facebook. Il offre une récompense de 100.000 euros pour la tête de Moraad El K., "mort ou vif". © .

La Gazet van Antwerpen a dévoilé comment le parquet d'Anvers, qui a ouvert une enquête suite à ces différents attentats, a établi une connexion entre les tirs sur la friterie de Maati K. et les attaques visant Moraad El K. : "La friterie appartient à l'ancien videur et entrepreneur Maati K., un bon copain d'Abdelilah El M., le principal suspect du dossier Makreel dans lequel le restaurant Mister Noodles apparaît déjà. La petite amie de "Black" est également administratrice de la société de Maati K. [NDLR : M.H.M. Project, créée peu avant la revente de S.A.S. Project et située à la même adresse que cette dernière]."

"Après les tirs sur la friterie, poursuit la Gazet, des rumeurs dans le milieu ont immédiatement couru selon lesquelles Mister Noodles serait la prochaine cible. Le restaurant chinois mitraillé est détenu à 100% par Moraad El K. sur papier, mais selon certaines sources, l'affaire aurait en réalité été financée par Abdelilah El M." Des écoutes téléphoniques auraient révélé que "Black" a suivi de très près la création de Mister Noodles par son camarade Moraad El K. Il voulait par exemple savoir si la cuisine avait déjà été livrée, et si l'ex-acteur avait trouvé un bon cuisinier.

Maati K. est un ami de "Black", dont le lieutenant Moraad El K. aurait volé de la cocaïne à un gang rival. Cela expliquerait pourquoi la friterie de Maati K. a été mitraillée en mai 2018. © .

Montres suisses et Ferrari

Détail piquant : l'avocat de Moraad El K. est Mounir Souidi, qui dirige le bureau Souidi & Souidi avec son frère Omar. Ce cabinet d'avocats a également représenté Joeri Dillen, l'ancien chef de cabinet de Bart De Wever, qui a réclamé 100.000 euros de dommages et intérêts à Apache fin 2016 suite à une série d'articles sur les activités de Land Invest Group. Il y a quelques mois, Le Vif et Apache ont révélé que les factures de Souidi & Souidi pour la défense de Joeri Dillen avaient été réglées par Erik Van der Paal... via Land Invest Project Management.

Mais revenons à Maati K. Dans le milieu anversois, l'homme est connu comme fournisseur de montres de luxe suisses Richard Mille et Patek Philippe. Il se déplacerait aujourd'hui en Bentley mais a précédemment roulé dans une Ferrari F430 noire clinquante. On l'a vu : il est proche du principal suspect d'une vaste enquête sur un trafic international de cocaïne, et sa friterie a fait l'objet d'un attentat à balles réelles en raison de ce lien sulfureux, croit savoir la justice anversoise. Mais une énigme subsiste. Entre le 1er mars et le 6 décembre 2016, sept factures ont été envoyées à LIPM par sa société S.A.S. Project. Or, au cours de cette période, l'actionnariat de S.A.S. a radicalement changé...

Le 15 septembre 2016, Maati K. démissionne en effet de son poste d'administrateur-délégué. Le lendemain, il revend toutes ses actions à un certain Grégory L., qui devient le nouvel administrateur-délégué. Concrètement, cela signifie que les cinq premières factures payées par LIPM à S.A.S. Project - 153.065 euros TVAC au total - remontent à la période où Maati K. était aux manettes de la société. Mais les deux dernières factures, datées du 16 novembre et du 6 décembre 2016 - 121.000 euros TVAC -, concernent l'époque où Grégory L. pilotait S.A.S. D'où sort ce nouveau personnage et pourquoi LIPM, sous-filiale du fonds de pension liégeois Ogeo Fund, lui aurait-elle versé un tel montant via S.A.S.?

Passation de pouvoir chez S.A.S. Project : le 16 septembre 2016, Maati K. (Anvers) revend ses parts à Grégory L. (Bruxelles). © .

Rambo et le HLM de Molenbeek

Lorsqu'il prend les rênes de S.A.S. Project, Grégory L. est domicilié dans un appartement du quartier branché des Halles Saint-Géry, en face de la Bourse de Bruxelles. Mais ce n'est pas chez lui qu'il va enregistrer le siège social de sa nouvelle société: il va le transférer d'Anvers vers un... HLM de 26 étages boulevard Louis Mettewie, à Molenbeek-Saint-Jean. À l'instar de Maati K., Grégory L. a d'étranges fréquentations. Fragile, connaissant des soucis familiaux, il est tombé sous l'emprise d'Ahmed Hajaj, surnommé le "Rambo bruxellois" par la presse. Blessé par six impacts de balles dans les jambes suite à une fusillade à... Molenbeek-Saint-Jean en 2005, Hajaj s'était lui-même extrait une balle du pied avec un scalpel, aux urgences, incapable d'attendre qu'un chirurgien se libère pour l'opérer.

Connu comme un "roi du racket" à Bruxelles, d'après La Dernière Heure, Hajaj dispose d'un impressionnant pédigrée. Armes aux poings, il était souvent appelé par "des types pas très nets" pour aller récupérer des dettes, et prenait 50% de commission. En 1998, le futur "Rambo" a été condamné à 15 mois de prison pour tentative de meurtre, selon La DH, qui le décrit alors comme un "arnaqueur, preneur d'otages, tueur en herbe". En 2011, Hajaj est à nouveau blessé lors d'une fusillade à Molenbeek. En 2012, il est condamné à quatre ans fermes en première instance pour un braquage qu'il avait commandité afin d'extorquer 14.000 euros à des gaillards qui devaient acheter une BMW d'occasion. Hajaj avait interjeté appel.

En mai 2014, toujours en liberté, Hajaj se retrouve dans une agence ING bruxelloise aux côtés de Grégory L., qui sue de grosses gouttes... Sous l'influence d'Hajaj, Grégory L. vide les comptes de Bo Media, une boite de merchandising active dans le milieu de la Formule 1 dont il est alors le gérant. Le banquier, qui a perçu le malaise de Grégory L., fait en sorte de retarder les transactions. Ainsi, 80% des sommes détournées sous contrainte ont pu être récupérées. Malgré les images des caméras de surveillance et divers témoins, les actionnaires de Bo Media et ING ne déposeront jamais plainte contre Hajaj, par crainte de représailles. Grégory L., lui, sera viré sur-le-champ par les actionnaires "sans lui donner pleine et entière décharge de son mandat", peut-on lire au Moniteur.

Faillites en série

Un an avant de reprendre S.A.S. Project, Grégory L. est devenu actionnaire et gérant de Cavey, une SPRL qui exploite alors le modeste Hôtel François, situé à côté de chez lui derrière la Bourse de Bruxelles. Comme il le fera avec S.A.S., Grégory L. transfère le siège social de Cavey dans le même HLM de Molenbeek-Saint-Jean. En février 2016, il cède à Hajaj 10% de ses parts dans Cavey et "donne procuration totale à monsieur Ahmed Hajaj, ce qui lui permet de représenter la société Cavey en toutes circonstances auprès des banques, des tribunaux et divers ministères, entre autres", peut-on lire au Moniteur. Dans l'acte, Hajaj déclare être domicilié dans un appartement situé à deux pas du fameux HLM. En novembre 2016, Cavey sera déclarée en faillite par le tribunal de commerce de Bruxelles. La société n'avait plus publié ses comptes depuis deux ans...

En juin 2018, on l'a vu, S.A.S. Project connaît le même destin funeste. La société n'avait jamais publié ses comptes. Et cela semble être une constante: quand Grégory L. reprend une société, il la transfère dans le HLM molenbeekois, ne publie aucun compte à la Banque nationale et, quelques mois plus tard, la met en faillite. Ce schéma, qu'a connu S.A.S. Project et Cavey, une troisième société, Casa, l'a également vécu dès lors que Grégory L. l'a reprise en octobre 2016. Entre cette date et l'ouverture de la faillite un violent home-jacking a eu lieu chez le propriétaire initial de la société, sans que l'on sache si les événements sont liés.

Qui est responsable des paiements, pour plus d'un quart de million d'euros, à S.A.S. Project et ses sulfureux dirigeants? En 2016, quand les paiements sont réalisés par LIPM, l'administrateur-délégué de LIPM - et donc le responsable légal de la société - était Marc Schaling. "À ma connaissance, S.A.S. Project est une société de Frank Slaets, que m'avait présenté Erik Van der Paal. Slaets est un collaborateur de Land Invest qui a été payé car il est intervenu dans plusieurs projets immobiliers, déclare Schaling. Je ne connais ni Maati K. ni Grégory L., je ne les ai jamais vus et n'ai jamais été en contact avec l'un ou l'autre."

Ami du "PDG de la mafia"

Tout comme Maati K., Frank Slaets n'est pas inconnu de la justice. En 2010, cet ex-compagnon de Miss Belgique 1995 a été condamné à six mois de prison par la cour d'appel d'Anvers pour son implication dans une bagarre au cours de laquelle une balle a été tirée. Fin 2008, en appel également, il a écopé de 18 mois de prison et d'une amende de 24.000 euros pour blanchiment, faux et usage de faux dans le cadre de l'achat d'une villa à son associé et grand ami de l'époque, Riccardo Fanchini.

Ce dernier est un mafieux anversois d'origine italo-polonaise surnommé le "PDG de la maffia" ou encore l'"Al Capone polonais". Il avait développé un réseau criminel global, en organisant des "sommets" du crime organisé en Autriche, où se retrouvaient des membres de la Camorra napolitaine, de la maffia russe et des cartels colombiens pour "se partager le monde", selon un journaliste flamand qui a longuement enquêté sur Fanchini. Ce baron de la drogue actif aussi dans la contrebande de cigarettes et le blanchiment d'argent a été condamné en 2010 à dix ans de prison aux États-Unis pour trafic international de cocaïne, d'héroïne et d'ecstasy. Fanchini est le parrain du fils de Frank Slaets.

Slaets confirme avoir travaillé pour Land Invest mais, contrairement à ce que croit savoir Marc Schaling, il nie être le propriétaire de S.A.S. Project. Et d'après le Moniteur, il ne l'a jamais été. Les documents que Le Vif et Apache ont pu consulter indiquent par ailleurs que Slaets, via sa société Cum Laude Projects, a facturé, à la va-vite semble-t-il, 90.750 euros à LIPM le 15 décembre 2015, pour d'obscurs "conseils". Détail surprenant: Slaets venait d'acheter les parts de sa société quatre jours plus tôt à Micha Marah, une ex-chanteuse flamande qui a représenté la Belgique à l'Eurovision en 1979. Etonnant, également: LIPM a réglé cette facture en un temps record puisqu'elle fut honorée dès le 23 décembre.

Maati K.: "Slaets m'a présenté à Erik"

Mais revenons à Maati K. Frank Slaets dit qu'il a mis celui-ci et sa société S.A.S. Project en contact avec Land Invest. Pour cette mise en relation d'affaires, il a reçu de S.A.S. Project une commission qu'il estime, de mémoire, à 40.000 euros. "Je connais bien Maati, ce n'est pas un voyou, déclare-t-il. Il possède plusieurs friteries et il a proposé quelques projets immobiliers à Land Invest Group."

Maati K. confirme la version de Slaets : "Il est vrai que Frank Slaets m'a présenté à Land Invest Group. À Marc Schaling et à Erik. Je suis aussi promoteur immobilier, mais je ne boxe pas dans la même catégorie. Si je m'engage dans des projets qui sont trop grands pour moi, je les présente à un promoteur plus important, comme Land Invest Group. Et je touche une commission pour cela." Maati K. ne se souvient pas précisément quels projets il a proposés à LIG. "Depuis le temps, beaucoup de nouveaux projets ont défilé. Ça fait trois ans, et c'est mon employé qui s'occupait de la facturation." Depuis avril 2008, Maati K. s'est déclaré à la Banque-carrefour des entreprises comme travailleur indépendant actif dans la "promotion immobilière résidentielle".

Maati K. au volant de sa Ferrari F430, dans une vidéo postée sur YouTube en 2010. © .

Maati K. dit encore qu'il n'a rien à voir avec le commerce de cocaïne. "C'est du sensationnalisme de la part des médias. Beaucoup de choses ont été publiées à mon sujet dans les journaux, mais je n'ai jamais rien lu qui prouvait quoi que ce soit. Vingt mètres après ma friterie sur laquelle on a tiré, il y a un restaurant chinois dont le propriétaire a été abattu dans le quartier de Kiel le même soir. Je n'ai lu ça nulle part. La police le sait, mais la police ne communique pas tout aux médias. Pour autant que je sache, je ne suis soupçonné de rien alors que toutes sortes de connexions sont établies par quelques journalistes qui aiment vendre du sensationnel. Aucun ne m'a jamais appelé pour une réaction."

Van der Paal: "Jamais vu ce type"

Erik Van der Paal déclare - tout comme Marc Schaling - qu'il ne connaît pas Maati K.: "Je n'ai jamais vu ce type et je n'ai même jamais entendu son nom." Van der Paal souligne également qu'il n'a jamais effectué de paiement pour LIPM: "Je n'ai jamais eu le moindre pouvoir sur les comptes de LIPM, dont je n'ai jamais été administrateur. Je n'ai jamais fait un seul paiement pour cette société."

Peu après l'envoi de nos questions à Erik Van der Paal, Le Vif et Apache ont reçu une réponse de Me Walter Damen, son avocat. Confronté au détail des paiements de LIPM à S.A.S. Project, Me Damen a répété qu'"aucun de ces paiements n'a été fait ou ordonné par mon client. Ces factures ne peuvent dès lors pas être associées à mon client."

Chez Ogeo Fund, ni le numéro un du fonds de pension Emmanuel Lejeune, ni Valérie Dardenne qui était administratrice et membre du comité de direction de LIG au moment des paiements, n'ont répondu à nos questions. Seul l'ancien homme fort Stéphane Moreau a déclaré qu'il n'avait jamais été impliqué dans les opérations internes de Land Invest Group dont Ogeo était actionnaire à 50%.

Tobback à l'attaque

Début 2018, l'ancien ministre de l'Intérieur Louis Tobback (sp.a) accordait une interview retentissante à nos confrères de Knack. Celui qui était alors bourgmestre de Louvain a fait une déclaration cinglante à propos du trafic de cocaïne à Anvers et de l'amitié qui lie Erik Van der Paal et Bart De Wever: "Erik Van der Paal doit quand même bien pouvoir expliquer à Bart De Wever où il se fournit en cocaïne, non? Cette information pourrait conduire la police d'Anvers à démanteler le trafic de drogue qui empoisonne le port d'Anvers."

En janvier 2018, dans une interview à Knack, Louis Tobback (sp.a) attaque Bart De Wever et Erik Van der Paal à propos du trafic de cocaïne. © .

Le socialiste flamand évoquait ainsi l'assuétude dont souffre depuis des années Erik Van der Paal, l'homme fort de Land Invest. Une addiction qui l'a plongé dans le coma à trois reprises et que Van der Paal a évoquée ouvertement au quotidien De Standaard dans la foulée de la publication par Apache, en novembre 2017, de la vidéo de sa célèbre fête d'anniversaire au restaurant étoilé 't Fornuis à Anvers. Dans cette interview au Standaard, Erik Van der Paal a également raconté que Bart De Wever avait promis sur le lit de mort de Rudi Van der Paal - père d'Erik, cofondateur de la Volksunie et mécène notoire de la droite nationaliste flamande -, qu'il prendrait soin de son fils Erik.

Au cours de la législature passée, le bourgmestre N-VA d'Anvers Bart De Wever a entamé une "guerre contre la drogue" dans la Métropole. À plusieurs reprises, il a attaqué les petits trafiquants de cocaïne, affirmant que ces dealers de rue rendaient les quartiers invivables. Quelques semaines avant les élections communales d'octobre 2018, Bart De Wever a accordé une interview controversée au quotidien hollandais De Volkskrant, notamment sur les relations entre la politique anversoise et le milieu criminel de la cocaïne. "Il y a des membres du conseil communal qui sont à un clic de souris du crime organisé", avait-il déclaré en ciblant les partis de l'opposition.

Yogi-sniffeurs

Ces dernières semaines, la guerre de la cocaïne a repris de plus belle à Anvers. Des voitures ont été incendiées et plusieurs grenades ont explosé dans le nord de la ville. Dans plusieurs interviews, Bart De Wever, bourgmestre et donc chef de la police d'Anvers, a rejeté la responsabilité de ces événements violents sur d'autres personnes. Le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), n'en ferait pas assez. Et ce serait surtout des citoyens qui manifestent pour sauver le climat et qui snifferaient occasionnellement de la coke - De Wever a utilisé le terme "Yogasnuivers" soit, littéralement, des yogi-sniffeurs - qui seraient responsables du maintien de cette filière criminelle.

Il est aujourd'hui établi que Land Invest Group, la société immobilière de son ami Erik Van der Paal et d'Ogeo Fund, a eu des relations commerciales directes avec des individus liés au milieu de la cocaïne à Anvers et à la criminalité bruxelloise. Pour la première fois, c'est la société d'un des proches du président de la N-VA, en guerre contre le trafic de cocaïne, qui s'est retrouvé "à un clic de souris" de la maffia de la coke.

David Leloup et Tom Cochez