" Contrairement à l'impression que crée souvent l'agitation politico-médiatique, la N-VA n'est pas toute la Flandre. Mais il est tout aussi vrai que l'on ne peut pas comprendre la N-VA si on ne connaît pas la Flandre. Dans la perception de la N-VA au sud du pays, c'est d'abord là que le bât blesse. " Alain Gerlache, ex-chef politique à la RTBF et ex-porte-parole du Premier ministre Guy Verhofstadt (Open VLD), sait combien les caricatures minent les relations entre francophones et Flamands. Et à quel point elles sont exploitées politiquement. Parce qu'un travail pédagogique était nécessaire, il a signé la préface du livre La N-VA expliquée aux francophones (1).
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" Contrairement à l'impression que crée souvent l'agitation politico-médiatique, la N-VA n'est pas toute la Flandre. Mais il est tout aussi vrai que l'on ne peut pas comprendre la N-VA si on ne connaît pas la Flandre. Dans la perception de la N-VA au sud du pays, c'est d'abord là que le bât blesse. " Alain Gerlache, ex-chef politique à la RTBF et ex-porte-parole du Premier ministre Guy Verhofstadt (Open VLD), sait combien les caricatures minent les relations entre francophones et Flamands. Et à quel point elles sont exploitées politiquement. Parce qu'un travail pédagogique était nécessaire, il a signé la préface du livre La N-VA expliquée aux francophones (1). Son auteur n'est pas neutre : Luc Barbé fut député Agalev (devenu Groen) avant de travailler pour le même gouvernement qu'Alain Gerlache, début des années 2000, comme chef de cabinet de la vice-Première Ecolo Isabelle Durant. Mais c'est en tant que citoyen flamand, bilingue et soucieux de la Belgique qu'il était désireux de comprendre " de quoi la N-VA est le nom. J'éprouve de la tristesse à constater à quel point les Bruxellois et les Wallons connaissent peu la Flandre. Cette ignorance est génératrice d'interprétations erronées et donne lieu à des caricatures et à une colère parfaitement inutile. " Qui pourrait déboucher sur la fin du pays. Avant tout, les francophones doivent comprendre qu'ils sont en partie responsables de l'émergence de la N-VA. " Les Flamands votaient majoritairement au centre et à droite depuis des années, tandis que le gouvernement fédéral gouvernait au centre-gauche depuis des années, explique Luc Barbé. Le PS est resté présent au gouvernement fédéral du 9 mai 1988 à la prestation de serment de Charles Michel, le 11 octobre 2014. " Toutes ces années, la majorité des Flamands ont eu le sentiment d'être gouvernés contre leur gré. S'y ajoute le bilan " catastrophique " des années Leterme (2007-2010). " Les grandes questions des Flamands restent sans réponse. Pas de solution pour BHV ( NDLR : l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde). Pas de politique de droite. Pas de bonne gouvernance. Pas de changement. S'ensuit la plus longue période de formation gouvernementale de notre histoire : 541 jours. Et tout cela pour quoi ? Pour obtenir un gouvernement emmené par un Wallon, socialiste de surcroît, et privé de majorité côté flamand. Pour les électeurs de la N-VA, c'est la gifle. " On comprend mieux pourquoi Charles Michel est plus populaire en Flandre qu'ailleurs : il a réagi, en 2014, au ressentiment du Nord. L'envol de la N-VA s'explique aussi par une volonté de simplifier le système. " Les citoyens voudraient que les dossiers soient réglés rapidement et efficacement, qu'il s'agisse d'aménager une nouvelle piste cyclable ou de réformer le secteur hospitalier et le droit du travail, dit Luc Barbé. Pourquoi diable est-ce si long ? Nos responsables politiques sont-ils incompétents ? La classe politique ne se préoccupe-t-elle pas trop de ses intérêts ? Il règne en Flandre une frustration certaine à l'égard de l'inertie systémique qui caractérise la conduite des politiques. " Un boulevard pour la N-VA. Les francophones négocient finalement la sixième réforme de l'Etat en 2011, menant au " retournement du centre de gravité du pays " vers les Régions, selon les termes d'Elio Di Rupo. Trop tard. " L'affaire BHV a fortement avantagé les nationalistes flamands, écrit Luc Barbé. Elle a donné à la N-VA une occasion fabuleuse de se profiler comme le parti du changement. " Son nouveau fer de lance : le confédéralisme. " Un fédéralisme plus poussé, qui redonne (enfin !) aux Flamands le pouvoir de décider de leur avenir, et qui en finit une fois pour toutes avec les structures étatiques complexes et coûteuses (!) actuelles. Le confédéralisme de la N-VA comme alternative radicale au chaos que les partis traditionnels ont semé dans nos structures étatiques ces dernières décennies. Un coup de génie sur le plan de la narration politique. " L'auteur insiste sur l'importance du Manifeste du groupe de réflexion In de Warande, publié le 29 novembre 2005 et scellant l'alliance stratégique milieux patronaux flamands - nationalistes. Parmi les signataires, Jan Jambon, futur vice-Premier N-VA. Un tournant. " Ce Manifeste pour une Flandre indépendante en Europe ne présente aucune image de la Tour de l'Yser, ne souffle pas un mot de la Bataille des Eperons d'or, résume Luc Barbé. Le lecteur, une fois le livre lu, peut le refermer en arrivant à la conclusion qu'il est séparatiste sans être nationaliste flamand. C'est de la "postpolitique" : There is no alternative. " Vision " très égoïste et capitaliste " imposée par Bart De Wever avec une puissance de réflexion idéologique équivalente. Coup de maître suivant : le développement d'un discours musclé en matière d'immigration. " La N-VA est-elle un prolongement du Vlaams Blok dans un emballage plus présentable ? interroge Luc Barbé. Absolument pas : la réponse me semble à la fois plus compliquée et plus grave. " Le fondement de cette stratégie se situe dans le tweet envoyé par le président de la N-VA en réaction aux attentats de Paris, en 2015. " Bart De Wever décode l'attaque en une seule phrase. Elle porte sur la société occidentale et nos valeurs. "Nous sommes menacés, comme quand Hannibal et ses barba- res ont défié la civilisation romaine." De Wever ne prend pas la peine de préciser que ce sont des musulmans ou des Arabes. Son public cible fait lui-même le lien, consciemment ou inconsciemment. Il faut faire passer le message que "l'islam" menace "nos valeurs" et que l'enjeu est donc énorme. Ce message est particulièrement puissant car il permet à la N-VA de dénoncer le fait que les partis et les penseurs de gauche veulent se soumettre. " Voilà la N-VA devenue le " parti des Lumières ". Ce qui est, selon Luc Barbé, un dévoiement de l'idéal de la Révolution française : " Pour les populistes, on ne peut être libre qu'à partir du moment où l'on est, pense et agit comme eux. Les valeurs occidentales - qu'ils font équivaloir au fait d'être libre - en deviennent un mode de vie. Ce point de vue ne défend pas la liberté, il l'anéantit. " Mais la perception est là. Et la N-VA engrange. Luc Barbé développe la façon dont le parti nationaliste exploite l'image qu'a la Wallonie en Flandre. De l'incompréhension face à la gestion francophone/wallonne : qualité de l'enseignement, bonne gouvernance, fascination pour la France et méconnaissance de la Flandre, attitude par rapport aux exportations d'armes, plaidoyer pour une réduction du temps de travail sans perte de salaire... Il souligne aussi que les Flamands et les francophones se nourrissent les uns les autres, depuis l'origine de la Belgique. Parler de l'autre permet de créer une image de soi, de se valoriser et de cacher ses imperfections, aussi. Un " dialogue des mémoires " s'impose. Luc Barbé reprend une proposition de Geert Buelens, qui enseigne la littérature flamande à l'université d'Utrecht : " Avant de passer à la phase suivante de la réforme de notre Etat, il faudrait parler de l'histoire. Pendant un mois se réuniraient des historiens, des responsables politiques, des leaders religieux et des citoyens impliqués des quatre coins du pays, avec quelques interprètes, sous la présidence d'historiens respectés. Nous écouterions, et reconnaîtrions pour légitimes, les normes de l'autre. Une toute dernière fois, nous brandirions nos vieux fantômes de façon à ce que l'autre partie les reconnaisse. " Alors, un avenir commun pourrait s'envisager. Mais la mainmise de la N-VA sur la Flandre peut faire triompher la thèse nationaliste. Insidieusement. " Dans le climat d'indifférence habituelle de la population, "l'évaporation" de la Belgique se poursuit à la manière d'un processus "naturel", écrit Luc Barbé. La Belgique s'évapore ; c'est un fait. Toute personne qui, en Flandre, s'oppose à ce cours des choses est immédiatement rangée parmi les rêveurs de la Belgique de papa, ce qui équivaut à une attaque très dure. De leur côté, les francophones mettent tout en oeuvre pour ralentir ce "processus naturel" et gagner du temps. A la longue, nous aboutirions à un scénario que les francophones qualifient parfois de "jackpot flamand". La Flandre, grâce à une autonomie poussée, bénéficierait des avantages de l'indépendance sans devoir en supporter les inconvénients : la perte de Bruxelles et la non-reconnaissance internationale. " C'est le scénario le plus probable. Seule une " pression particulièrement forte " empêcherait son inexorable aboutissement. Autre scénario : une Belgique à quatre, avec le triomphe des Régions et un niveau fédéral évaporé. Ce " n'est possible qu'au prix d'une sorte de révolution en Belgique francophone, d'un accord sur Bruxelles et sur la place occupée par les néerlandophones de Bruxelles ". Les francophones devraient en être les principaux demandeurs : " Improbable à court ou moyen terme ". Troisième scénario : un niveau fédéral renforcé via la création d'une circonscription électorale fédérale. Improbable pour Luc Barbé. C'est pourtant la thèse privilégiée des écologistes. Et l'éclatement pur et simple, quatrième voie ? Il pourrait résulter d'une implosion de l'Union européenne ou d'une grave crise internationale. Reste l'espoir d'une pacification durable. A plusieurs conditions, estime l'auteur : une pacification dans les six communes à facilités autour de Bruxelles, le respect des frontières régionales, une relance économique et démocratique effective en Wallonie, une gouvernance de meilleure qualité à Bruxelles, le dialogue de mémoire, une sécurité sociale forte et bétonnée au niveau fédéral... La Flandre prendra-t-elle cette direction ? " Cela dépendra avant tout des Flamands. Mais aussi en partie des francophones. "