Il y est arrivé avec l'indomptable assurance du conquérant. Le PS lui était promis depuis tant de temps, l'absence de rival aidant, qu'à peine installé, il l'avait incarné. Paul Magnette au PS, élu le 20 octobre 2019 avec 95 % des suffrages militants, ceignant la couronne rouge après vingt ans de pouvoir d'Elio Di Rupo, avait un peu de Mehmet II entrant dans Sainte-Sophie après les décennies de vains assauts de ses prédécesseurs. Le PS n'est pas l'empire byzantin, mais sa splendeur s'était abîmée dans de complexes querelles. Le boulevard de l'Empereur n'est pas la Constantinople des Paléologue mais son empire semblait passé lorsque son nouveau souverain s'en est emparé. Il y avait des brèches dans la forteresse à peine conquise, et le nouvel entrant ne les a pas comblées. Le trône sur lequel il s'est assis est joli, mais il n'est pas très solide. Et sa politique d'alliance avec d'autres puissances l'a récemment entraîné vers de très incertaines turbulences. Elle a provoqué une révolte. Elle aurait bien pu virer à la révolution.
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Il y est arrivé avec l'indomptable assurance du conquérant. Le PS lui était promis depuis tant de temps, l'absence de rival aidant, qu'à peine installé, il l'avait incarné. Paul Magnette au PS, élu le 20 octobre 2019 avec 95 % des suffrages militants, ceignant la couronne rouge après vingt ans de pouvoir d'Elio Di Rupo, avait un peu de Mehmet II entrant dans Sainte-Sophie après les décennies de vains assauts de ses prédécesseurs. Le PS n'est pas l'empire byzantin, mais sa splendeur s'était abîmée dans de complexes querelles. Le boulevard de l'Empereur n'est pas la Constantinople des Paléologue mais son empire semblait passé lorsque son nouveau souverain s'en est emparé. Il y avait des brèches dans la forteresse à peine conquise, et le nouvel entrant ne les a pas comblées. Le trône sur lequel il s'est assis est joli, mais il n'est pas très solide. Et sa politique d'alliance avec d'autres puissances l'a récemment entraîné vers de très incertaines turbulences. Elle a provoqué une révolte. Elle aurait bien pu virer à la révolution. Le jeudi 12 mars pourtant, lorsqu'il entame, avec Bart De Wever et notamment Conner Rousseau, le président du SP.A, des discussions visant à la constitution d'un gouvernement fédéral associant le PS à la N-VA, Paul Magnette n'imagine pas que les siens, en bout de course, l'en empêcheront. Il ne sait pas non plus qu'il en perdra beaucoup de ses soutiens les plus attachés. Il l'imagine d'autant moins qu'un tout petit comité (avec Rudy Demotte, Elio Di Rupo, Ahmed Laaouej, Jean-Claude Marcourt et Laurette Onkelinx), réuni à la hâte au Parlement fédéral, valide son initiative dès l'après-midi du jeudi, et qu'un G20 socialiste comptant notamment les chefs de groupe et les ministres, ne s'y oppose pas davantage le vendredi matin. En début d'après-midi, la révélation de ces discussions, sur le site de La Libre, va pourtant dévoiler la couronne de Paul Magnette. A partir de ce moment et jusqu'au dimanche matin où le bureau extraordinaire du parti entérine la décision de soutenir de l'extérieur le gouvernement Wilmès plutôt que d'entrer dans une coalition avec la N-VA, le Parti socialiste entre en incendie. Laurent Zecchini et Laurent Pham, les plus proches collaborateurs de Paul Magnette, reçoivent des messages de partout. Et encore, on ne leur dit pas tout. " J'ai donné et reçu des appels pendant les deux nuits, du vendredi et du samedi ", se rappelle un parlementaire. " Bien sûr, j'ai fait remonter ce qu'on me disait. Mais pas les messages les plus révoltés... ", dit-il. Beaucoup de ceux qui ont, depuis des mois, défendu partout une ligne ferme contre la N-VA, à l'initiative de la présidence, se montrent indisposés à devoir professer le contraire à l'avenir. Ils se sentent trahis. Les Jeunes socialistes, par la voix de leur vice-président Nicolas Deprets, expriment aussi leur désaccord. Mais le Parti n'est pas le seul à brûler : le pilier aussi chauffe. Robert Vertenueil est très en colère, dira Le Soir. Nicolas Deprets n'est d'ailleurs pas que vice-président des Jeunes socialistes, il est également attaché de presse du président de la FGTB... Jean-Pascal Labille, patron des mutualités et pourtant toujours prompt à s'insurger contre les renoncements socialistes, ne sera étrangement pas de cette mutinerie. Le contestataire au long cours s'est, il est vrai, rallié à Paul Magnette il y a quelques années. Sorti éreinté, y compris dans une confiance jusqu'alors inaltérable, de sa soirée de négociation de samedi, Paul Magnette passe donc une mauvaise nuit et traverse un aigre matin. Un vent puissant s'ajoute à la tempête qu'il affronte : Jean-Marc Nollet, coprésident d'Ecolo, menace de rompre l'association de fait nouée avec Paul Magnette après les élections si celui-ci en boucle une avec la N-VA. Le premier convainc le second, qui au fond ne demandait plus que ça, de soutenir le gouvernement Wilmès de l'extérieur. Le bureau de parti qui suit, par vidéoconférence, confirme le virage après le virage. En trois jours, Paul Magnette aura accompli un long tour, 360 degrés tout ronds comme la pomme rouge que voulait croquer Mehmet II. Le président du Parti socialiste est-il, pour autant, revenu à la même position ? Les conséquences de la circonférence sont difficiles à mesurer. " Mais ce qui est certain, c'est que s'il n'était pas revenu sur cette intention, le parti explosait ", estime un mutin hennuyer. Le trône n'a certes pas sauté sous les bombardements. Mais les fortifications ont faibli. Voyons où la forteresse de Paul Magnette a faibli. Et voyons comment il compte la renforcer. Les petits comités des gros bras, d'abord, cette espèce de G5 du jeudi et cette manière de grand G9 du vendredi ont certes approuvé l'initiative. Mais s'il y a peu trouvé de rebelles, Paul Magnette, qui a construit son ascension à l'intérieur de l'appareil sur sa popularité à l'extérieur, y compte en fait peu d'enthousiastes. " Ceux qui se disaient qu'ils se retrouveraient peut-être ministre, Laurette ou Rudy, par exemple, étaient les plus favorables, pour des raisons évidentes, mais le reste de la vieille garde était plutôt favorable pour des raisons un peu plus tortueuses à mon avis : voir Paul renoncer à un de ses engagements les plus forts, voire se planter, n'était pas pour leur déplaire ", jauge un arpenteur des couloirs socialistes. " Vous pouvez avoir des hésitations, quand vous êtes le chef. Mais il ne faut jamais que ça transpire. Et là, ça a transpiré... Jamais Elio ne se serait exposé comme ça ", croit savoir un député wallon. Car c'est à un étage plus bas que les critiques ont été les plus ardentes. Martin Casier, député bruxellois et vice-président de la fédération régionale, Jamal Ikazban, député bruxellois, et Malik Ben Achour, député fédéral de Verviers, s'étaient exprimés publiquement dès le samedi 14 mars, et alors que les négociations étaient en cours, pour désapprouver la tentative menée par leur président. Entre le sommet du parti, de qui Paul Magnette avait obtenu un aval intéressé, et sa base militante qui n'a que lointainement été informée de ces péripéties giratoires (" tous nos militants ne sont pas abonnés au Vif/L'Express, en revanche ils ont tous vu le passage de Paul chez Deborsu ce dimanche-là ", dit-on) en effet, le rang des parlementaires ne s'est pas seulement mobilisé. Il s'est recomposé. Schématiquement, ce rang comptait jusqu'à il y a peu deux camps, que la querelle du décumul avait séparés. Les uns, souvent également mandataires locaux, ont défendu, avec Elio Di Rupo, le compromis qui l'emporta, celui du décumul financier - un socialiste pourrait rester député-bourgmestre, mais en ne percevant que l'indemnité du bourgmestre. Les autres, plutôt plus jeunes, prônèrent bruyamment mais vainement le décumul intégral dont Paul Magnette fut le champion vaincu. Ils réclamaient un parti " plus rouge, plus vert, plus horizontal " et le Carolo se promettait de le leur offrir. Les socialistes s'étaient comptés lors d'un congrès brûlant, aux barrages de l'Eau-d'Heure début juillet 2017. Les uns comme les autres avaient depuis remarqué que Paul Magnette cumulait un mandat local, celui de bourgmestre de la première ville wallonne, avec un mandat national, celui de président du plus grand parti francophone. Aujourd'hui, beaucoup parmi les autres disent aux uns qu'ils avaient raison. " Paul dirige le parti comme il l'a conquis : à l'instinct, en s'exprimant bien, et sans consulter beaucoup. Ça fonctionnait quand il était le tribun du peuple, et c'est pour ça que j'y croyais. Franchement, je serais allé au feu pour lui. Mais comme président de parti, c'est autre chose... ", souffle un de ces autres que les événements récents ont rapprochés des uns. Les députés fédéraux et les députés bruxellois sont ceux qui se sont le plus mobilisés. Les premiers parce qu'ils allaient devoir travailler au quotidien avec ceux avec qui on leur avait dit de dire qu'ils ne voulaient jamais travailler. Les seconds par une plus grande sensibilité à l'activisme identitaire de la N-VA. Le contingent parlementaire wallon, plus éloigné spatialement de la N-VA et allégé de quelques-unes des fortes têtes de la législature précédente, s'est le moins agité. Son chef de groupe, Paul Furlan, un des plus anciens alliés de Paul Magnette, promis au perchoir namurois si Jean-Claude Marcourt devenait d'aventure ministre fédéral, aura d'ailleurs été le seul à manifester, dimanche 15 mars au matin, son enthousiasme à la perspective d'un gouvernement d'urgence rassemblant PS et N-VA afin de " protéger les plus faibles ". Ces événements, ces éloignements et ces rapprochements seront-ils un tournant dans un parcours jusqu'alors rectiligne, celui de Paul Magnette ? " Je pense que Paul a découvert qu'un parti, ce n'était pas qu'une personne, même si cette personne est Paul lui-même ", croit savoir un de ceux qui sont tombés de haut. Un autre l'appuie : " J'espère simplement qu'il a compris qu'un parti ne comptait pas que des ténors, mais aussi des mandataires et des militants plus proches de la base, et que c'était d'eux que tout leur pouvoir venait ". Un troisième enchérit : " On a autant besoin de lui, de sa popularité et de son brio, qu'il a besoin de nous, pas seulement parce que le parti est une machine, mais surtout parce qu'il ne doit pas se couper de notre base. " Dans l'entourage de Paul Magnette, on y compte bien. On a, pense-t-on, clarifié la situation à l'occasion des deux bureaux qui ont suivi le week-end où tout a failli basculer. On se trompe. On espère que la base aura oublié, d'ici à quelques mois où tout peut se passer. C'est très possible. On croit que la population ne l'aura même pas remarqué, pendant ces quelques mois de pandémie où le monde a changé. C'est certain. Cela n'empêche que, dans le nouveau palais impérial, le divan sur lequel le conquérant se pose n'est plus si confortable.