Ce matin, Mademoiselle a pris un Thalys pour nous rencontrer, à Bruxelles, chez Filigranes, la plus grande librairie d'Europe. "Incroyable", s'exclame-t-elle en posant ses deux sacs de cuir grainé et de préciser: "Quand je voyage, je prends toujours ma maison avec moi, l'idée de pouvoir recommencer une vie à l'autre bout du monde me fascine." Discrètement, elle retire son masque de "canard" (FFP2) pour lui substituer un noir, "nettement plus élégant". L'autrice de La Cuisine du 6e étage (1) a le physique d'un moineau, de ceux qui crèchent, à Paris, sous les toits de l' avenue Montaigne, et un chic Rive droite: le chignon tiré, les lunettes colorées et le maintien d'une grande dame sans être fossilisée dans un classicisme bourgeois. Sur sa veste d'inspiration Chanel, elle arbore d'ailleurs une broche d'inspiration ethnique et s'exprime sur ce ton vif propre aux Parisiennes, piquant et relevé de mots anciens ou d'une pointe d'argot. Levée depuis 5 heures ce matin, elle est gaie comme un pinson: "Venir à Bruxelles, pour moi, c'est une récréation."
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Ce matin, Mademoiselle a pris un Thalys pour nous rencontrer, à Bruxelles, chez Filigranes, la plus grande librairie d'Europe. "Incroyable", s'exclame-t-elle en posant ses deux sacs de cuir grainé et de préciser: "Quand je voyage, je prends toujours ma maison avec moi, l'idée de pouvoir recommencer une vie à l'autre bout du monde me fascine." Discrètement, elle retire son masque de "canard" (FFP2) pour lui substituer un noir, "nettement plus élégant". L'autrice de La Cuisine du 6e étage (1) a le physique d'un moineau, de ceux qui crèchent, à Paris, sous les toits de l' avenue Montaigne, et un chic Rive droite: le chignon tiré, les lunettes colorées et le maintien d'une grande dame sans être fossilisée dans un classicisme bourgeois. Sur sa veste d'inspiration Chanel, elle arbore d'ailleurs une broche d'inspiration ethnique et s'exprime sur ce ton vif propre aux Parisiennes, piquant et relevé de mots anciens ou d'une pointe d'argot. Levée depuis 5 heures ce matin, elle est gaie comme un pinson: "Venir à Bruxelles, pour moi, c'est une récréation." Depuis une quinzaine d'années, Nathalie George niche dans une chambre de bonne du XVIe arrondissement, six mètres carrés à l'origine qui doubleront lorsque sa propriétaire, une amie du pensionnat, finira par acquérir le logement voisin. Martine l'héberge depuis toujours à titre gracieux, un geste secourable envers sa vieille copine dont la vie avait à l'époque volé en éclats, au point qu'elle s'était alors retrouvée sans toit. Signe peut-être que la roue tourne, dans la foulée de la sortie de son livre, l'écrivaine confie sentir aujourd'hui qu'elle a épuisé la patience de celle qui n'a pas hésité à l'accueillir et qu'il est temps de s'envoler: "Je crois qu'avec mon caractère, je finis par franchement lui taper sur les nerfs." Partir, oui mais pour aller où? L'autrice se verrait bien dans une église désacralisée, elle dormirait dans la sacristie et organiserait des concerts au sein de la bibliothèque qu'elle aurait installée dans la nef. "Pourquoi pas?" lance-t-elle avant d'expliquer que l'avantage, quand on a connu la vie "au 6e", c'est qu'on est ensuite heureuse partout. Le ton est donné. S'il fallait synthétiser la vie de la Parisienne en chiffres, on pourrait dire dix ans de pension, vingt ans de chic, vingt ans de feu, quinze ans de cendres et aujourd'hui, peut-être, la résurrection grâce à l'ouvrage qu'elle a publié en juin 2020. Un sacré virage pour celle qui a travaillé pour des maisons aussi prestigieuses que Dior, Christofle, Lancel ou pour des clients renommés dans l'univers de la gastronomie. La Cuisine du 6e étage est d'ailleurs préfacé par le célèbre chef Yannick Alléno et on y retrouve des photos jaunies de la grande époque où elle posait avec Joël Robuchon au Japon. L'esprit vif, elle s'empresse de préciser que son livre de cuisine ne se distingue pas tant par les entrées, plats et desserts qui y sont proposés que par ce qui s'y dessine en arrière-plan, sortes de "recettes de vie" inspirées de son parcours tumultueux. Initialement, ce livre était conçu comme un hommage à sa grand-mère Ginette, dite Gigi, une élégante du XVIe, elle aussi, excellente cuisinière et qui élevait Nathalie dans un "parfait bonheur" avant que sa mère ne s'en mêle pour finir par coller la gamine en pension. Bac en poche, la jeune femme revient illico vers sa mamie et s'installe dans un studio voisin. Une période au cours de laquelle elle s'initie, le soir, aux classiques de la gastronomie française et au fameux tour de main de Gigi. Le jour, elle est, comme elle s'en amuse, "ramasse-miettes" chez Dior. En une décennie, elle passera par tous les postes - emballeuse, stockiste, vendeuse, caissière, ce qui lui fera dire qu'elle ne connaît pas "un seul sot métier" - et en apprend également beaucoup sur les comportements humains. "Je me souviens avoir été frappée par la solitude et le malheur de clients tellement riches qu'à force de pouvoir tout s'offrir, ils n'avaient plus rien à désirer, c'était d'une tristesse." Sans transition, elle rejoint ensuite l'entreprise de soudure d'un ami avant d'atterrir par hasard chez l'orfèvre Christofle comme "grouillot", traduisez petite main. Un matin, coup de pouce du destin, la designer de la maison de luxe est virée et on charge Nathalie de dessiner une collection, au pied levé. "C'était la chance de ma vie et je me suis jetée dessus comme la vérole sur le bas clergé", ajoute-t-elle. Rapidement, elle est auréolée de succès ; c'est sa période "contes de fées". Son entourage la pousse alors à monter sa propre société. Sauf que, mal conseillée, elle opte de bonne foi pour un régime fiscal exonéré d'impôts. Les commandes et les clients affluent, Nathalie George voyage pas mal, multiplie les collaborations et gagne beaucoup d'argent... qu'elle dépense aussitôt. La belle vie, jusqu'à ce 24 décembre 1988 où le fisc lui signifie qu'elle n'est pas éligible à ce statut et qu'elle doit rembourser ses arriérés d'impôts. La dette est conséquente mais "maîtrisable", pense-t-elle. En effet, son business marche du tonnerre avec, parmi sa clientèle, Air France, la Réunion des musées nationaux ou encore la Société des chemins de fer japonais. L' entrepreneuse se tue à la tâche et paie autant qu'elle peut mais ses avocats se cassent les dents sur son dossier ; le fisc s'acharne, les étalements traînent, jusqu'au jour où les intérêts deviennent plus importants que la dette principale. De 1995 à 2005, elle déménage à maintes reprises, migrant vers des logements toujours plus exigus, passant d'appartements sans eau à d'autres sans chauffage, sans oublier ceux qui ne comptent ni cuisine ou salle de bains. Il lui est même arrivé de dormir dans un bureau d'avocats, en compagnie de ses cinq chats. Et cela après avoir vendu presque tous ses effets personnels. Rien n'y fait, la dette devient totalement "incontrôlable" et c'est ainsi que Nathalie George finit par trouver asile dans cette chambre de bonne, en 2005. Sur le plan social, la jeune femme est une "déclassée". Professionnellement, elle vivote ; elle est sortie du circuit. "Ensuite, c'est une spirale infernale, on s'isole et les gens finissent par vous fuir comme si vous portiez la poisse." Après un an, le poste et la loge de la concierge de l'immeuble se libèrent. Elle se lance dans le job avec enthousiasme mais "ma présence suscitait un malaise, me voir sortir les poubelles en Chanel, ça dérangeait". Retour sous les combles. Entre-temps, une seconde chambre s'est libérée. Deux pièces, 12 m2, "j'étais au paradis". En outre, l'autrice est parvenue à rembourser ses dettes mais "tout le monde n'est pas Jésus-Christ, les résurrections sont difficiles" et la pauvreté marginalise. Une chambrette au fond d'un couloir quand on vient d'un 120 m2 avenue de l'Opéra, ça force à aller à l'essentiel. En l'occurrence, vivre, manger, échanger avec d'autres et partager sa table. Pas évident, lorsqu'on doit se débrouiller avec 500 euros par mois, à Paris qui plus est, mais les embûches décuplent la créativité, affirme-t-elle. Chaque matin, elle débarque en fin de marché pour acheter des invendus au rabais. "Discuter avec les commerçants, c'est le meilleur des antidépresseurs" et cuisiner "une manière d'organiser sa journée". Pour survivre dans une si petite surface, il est impératif de déterminer ce qui compte vraiment et faire fi de l'accessoire, tant mentalement que matériellement. Pour tenir le coup, Nathalie George pense à Gigi, se souvient de sa force de caractère... et de ses recettes. Cette femme d'une autre génération, de celles qui ont traversé deux guerres sans jamais se plaindre, sera son phare, son roc et sa colonne vertébrale. "C'est grâce à ses principes et son exemple que je m'en suis sortie." Car, depuis son 6e étage, elle trace doucement sa voie, commençant par proposer des soupes maison à ses voisins, souvent des jeunes ou des expatriés, "je ne suis pas la vieille qui materne mais l'amie un peu moins jeune", insiste-t-elle, coquette. Petit à petit, elle devient la coqueluche de son étage, jusqu'à ce qu'un jour sa réputation finisse par la précéder. On évoque "une bonne table" que se mettent également à côtoyer des personnalités en vue. Pourtant, Nathalie George ne possède qu'un seul réchaud, qu'elle pose à même le sol du corridor, ce qui l'oblige à cuisiner à genoux. En cas de coup de mou, elle se mitonne un bon repas qu'elle arrose d'un coup de rouge "et ça repart"! Convaincue de l'importance de transmettre, elle se jette ensuite dans l'écriture de son livre de recettes, démontrant "qu'on peut très bien manger pour pas cher, qu'on peut faire simple tout en restant civilisé et que le bonheur réside dans l'essentiel: parvenir à rester soi-même". De son ancienne vie, elle a réussi à sauver quelques vêtements de couturiers, "mes costumes pour affronter l'existence et le quotidien", des livres, de la musique et son chat. Et depuis sa lucarne, elle contemple tous les jours la tour Eiffel qui se dessine dans le ciel, son cinéma à elle. Hasard du calendrier, La Cuisine du 6e étage est paru en pleine pandémie. Une période étrange qui a contraint chacun à vivre retranché chez soi, isolé des autres, condamné à s'interroger sur ce qui fait vraiment le bonheur. L'ouvrage, conçu initialement comme un hommage à Ginette, n'aurait finalement pas pu mieux tomber. Le succès est au rendez-vous "mais j'ai peur d'y croire". Puisse-t-il être sa remontada. Mademoiselle la mérite.