Les semaines qui viennent de s'écouler nous rappellent que la politique est une affaire de corps vivants, parfois vulnérables. C'est pour préserver nos santés que nous avons accepté d'être confinés. Restreignant notre liberté de marcher, de sortir, d'embrasser, de voyager, le confinement nous rappelle toutefois que nos libertés revêtent d'abord une dimension physique. Un rapport à l'espace, au logement, aux places, aux parcs, à la nature. Le déconfinement doit nous faire reconquérir ces libertés, mais aussi nous interroger sur les facteurs qui la menacent déjà en temps normal.

Le mot "public" sentait l'ancien monde il y a quelques semaines encore : le voilà qui s'avère central dans nos vies. Est public ce qui est propre à chaque membre de la communauté parce qu'il n'appartient à personne en particulier. Le public institue l'intérêt général. Il suppose l'égalité de toutes et de tous. Il repose sur la reconnaissance de l'égale liberté de chaque citoyen·ne. Ainsi, les services publics ne sont pas seulement un moyen de faciliter la vie des gens : ils sont le patrimoine de ceux qui n'en n'ont pas. On en prend la pleine mesure aujourd'hui. De même, les espaces publics ne sont pas seulement des places aux pas perdus. Ce sont des lieux qui appartiennent à la collectivité dans son ensemble et à toutes et tous sans distinction. Ces mois de confinement et ces semaines de déconfinement nous rappellent à quel point leur existence est précieuse.

À cet égard, l'espace public doit être un espace de libertés, pas un lieu de discipline. Dans l'histoire, l'espace public a été un lieu stratégique d'expression de ces libertés, comme de leur oppression. Envisager nos espaces communs comme des lieux de plus ample exercice des libertés est loin d'être simple, mais il ne peut y avoir pire attitude que de ne pas investir cette mission pleinement.

Lors d'une conférence de presse qui restera dans les mémoires, la Première Ministre a tenu à poser les choses en quelques mots simples : "tout ce qui n'est pas permis est interdit". Les limites à l'exercice de la liberté doivent aujourd'hui faire l'objet d'un contrôle démocratique. Ces limites doivent être justifiées et proportionnées : dans une société libérale, c'est la liberté qui est la règle et la contrainte qui est l'exception. Ces contraintes ne doivent pas seulement être énoncées clairement. Elles doivent être appliquées de la même manière pour tout le monde. S'asseoir sur un banc, se promener dans la rue.

L'espace public et l'usage qui en est démocratiquement consenti doit faire l'objet d'une extrême vigilance. Il ne peut être le lieu d'expression d'un pouvoir répressif, même si son usage collectif nécessite un encadrement. Il ne peut devenir le terrain de jeu exclusif des marchés même si l'animation commerciale contribue à son attractivité.

Il est nécessaire de ne pas laisser le marché coloniserles lieux publics. Un espace est public parce qu'il est ouvert aux citoyennes et citoyens. Il cesse de l'être s'il n'est accessible qu'à des clients.

Consistant à étaler les terrasses dans l'espace afin d'assurer à la fois le respect de la distance sociale et un redéploiement de l'économie de la convivialité, la politique de déconfinement de la ville de Vilnius ne manque pas d'attrait. Elle suscite légitimement l'intérêt en Belgique : la Ville de Bruxelles a reçu plus de 300 propositions d'extension de terrasses. Toutefois, il s'agit de prendre la mesure de la gestion qu'elle exige, en termes d'horaires, par exemple.

Ayant profondément façonné nos villes depuis l'après-guerre, l'urbanisme fonctionnaliste postule la séparation des fonctions (habiter, travailler, consommer, se recréer) et des modes de circulation (piétons, cyclistes et voitures : chacun sur sa bande). Toutefois, les villes ne sont pas des boites à tiroirs étanches. Ces fonctions et ces modes de circulation coexistent. La tendance est aujourd'hui aux espaces "partagés" et il n'est pas opportun de remplacer une domination par une autre : celle de la fonction circulatoire par la fonction commerciale. D'une part, les normes qui visent à préserver un passage fluide sur les trottoirs doivent être respectées. D'autre part, la commercialisation des espaces urbains risque d'en privatiser les avantages et d'en mutualiser les inconvénients. Bien sûr, transformer temporairement quelques places de stationnement en terrasse devant un établissement horeca permettra de dégager la vue, de ré-envisager la trop grande place accordée à la voiture, tout en soutenant un secteur durement touché par la crise. En revanche, conférer à un piétonnier une fonction commerciale ou événementielle exclusive à certains moments de la journée ou de l'année empêche les habitants de circuler et de se loger dans un environnement sain. Comme souvent, ce sont les plus vulnérables (enfants, femmes, publics précarisés logés dans le centre-ville...) qui seront les plus touché·e·s.

Enfin, l'espace public ne doit pas seulement être libre d'accès, mais accessible à toutes et à tous. Son usage doit être gratuit. Chaque citoyen·ne doit pouvoir y séjourner sans avoir à se montrer "actif", et sans avoir à légitimer sa présence par des comportements consuméristes. L'espace public ne doit pas seulement être ouvert au plus grand nombre. Il doit être ouvert à ceux et celles que le dessin, les matériaux, le mobilier de l'aménagement urbains laissent souvent de côté. . À cet égard, il faut tirer les enseignements de la crise : les espaces publics sont-ils accessibles à celles et ceux qui ne disposent ni de jardin ni de voiture ? Les espaces publics sont-ils aménagés pour les enfants et les petits enfants , les femmes ou les personnes à mobilité réduite ? Les espaces publics sont-ils suffisamment mixtes, entre les générations, les genres, les âges, les origines socioéconomiques ? Enfin, les espaces publics nous donnent-ils des lieux pour discuter et exprimer nos opinions sans que nos manifestations ne soient par exemple reléguées dans des zones désertes des villes ?

La crise a rendu visibles celles et ceux que la ville laisse habituellement de côté: ils sont nombreux. Elle nous montre aussi, à travers tous les gestes de solidarité échangés ces dernières semaines, que la société n'est pas seulement une somme d'égoïsmes. Au carrefour de ces constats, la libération de nos espaces publics doit placer en leur centre celles et ceux qui sont aujourd'hui tenu·e·s à ses marges. Elle doit aussi nous permettre de nous y rencontrer comme citoyen·ne·s, et pas seulement comme individus.

Des règles peu claires mènent à l'arbitraire et sont susceptibles de renforcer les tensions préexistantes. Les règles doivent être clarifiées : tout est autorisé sauf ce qui est interdit. L'espace public reste au public.

John Pitseys, député bruxellois

Isabelle Pauthier, députée bruxelloise

Julie Chanson, députée fédérale

Veronica Cremasco, députée wallonne

Rodrigue Demeuse, député wallon

Laurent Heyvaert, député wallon

Séverine de Laveleye, députée fédérale

Barbara de Radiguès, députée bruxelloise

Margaux De Ré, députée bruxelloise

Ingrid Parmentier, députée bruxelloise

Matteo Segers, député bruxellois

Farida Tahar, députée bruxelloise

Les semaines qui viennent de s'écouler nous rappellent que la politique est une affaire de corps vivants, parfois vulnérables. C'est pour préserver nos santés que nous avons accepté d'être confinés. Restreignant notre liberté de marcher, de sortir, d'embrasser, de voyager, le confinement nous rappelle toutefois que nos libertés revêtent d'abord une dimension physique. Un rapport à l'espace, au logement, aux places, aux parcs, à la nature. Le déconfinement doit nous faire reconquérir ces libertés, mais aussi nous interroger sur les facteurs qui la menacent déjà en temps normal. Le mot "public" sentait l'ancien monde il y a quelques semaines encore : le voilà qui s'avère central dans nos vies. Est public ce qui est propre à chaque membre de la communauté parce qu'il n'appartient à personne en particulier. Le public institue l'intérêt général. Il suppose l'égalité de toutes et de tous. Il repose sur la reconnaissance de l'égale liberté de chaque citoyen·ne. Ainsi, les services publics ne sont pas seulement un moyen de faciliter la vie des gens : ils sont le patrimoine de ceux qui n'en n'ont pas. On en prend la pleine mesure aujourd'hui. De même, les espaces publics ne sont pas seulement des places aux pas perdus. Ce sont des lieux qui appartiennent à la collectivité dans son ensemble et à toutes et tous sans distinction. Ces mois de confinement et ces semaines de déconfinement nous rappellent à quel point leur existence est précieuse. À cet égard, l'espace public doit être un espace de libertés, pas un lieu de discipline. Dans l'histoire, l'espace public a été un lieu stratégique d'expression de ces libertés, comme de leur oppression. Envisager nos espaces communs comme des lieux de plus ample exercice des libertés est loin d'être simple, mais il ne peut y avoir pire attitude que de ne pas investir cette mission pleinement. Lors d'une conférence de presse qui restera dans les mémoires, la Première Ministre a tenu à poser les choses en quelques mots simples : "tout ce qui n'est pas permis est interdit". Les limites à l'exercice de la liberté doivent aujourd'hui faire l'objet d'un contrôle démocratique. Ces limites doivent être justifiées et proportionnées : dans une société libérale, c'est la liberté qui est la règle et la contrainte qui est l'exception. Ces contraintes ne doivent pas seulement être énoncées clairement. Elles doivent être appliquées de la même manière pour tout le monde. S'asseoir sur un banc, se promener dans la rue. L'espace public et l'usage qui en est démocratiquement consenti doit faire l'objet d'une extrême vigilance. Il ne peut être le lieu d'expression d'un pouvoir répressif, même si son usage collectif nécessite un encadrement. Il ne peut devenir le terrain de jeu exclusif des marchés même si l'animation commerciale contribue à son attractivité. Il est nécessaire de ne pas laisser le marché coloniserles lieux publics. Un espace est public parce qu'il est ouvert aux citoyennes et citoyens. Il cesse de l'être s'il n'est accessible qu'à des clients. Consistant à étaler les terrasses dans l'espace afin d'assurer à la fois le respect de la distance sociale et un redéploiement de l'économie de la convivialité, la politique de déconfinement de la ville de Vilnius ne manque pas d'attrait. Elle suscite légitimement l'intérêt en Belgique : la Ville de Bruxelles a reçu plus de 300 propositions d'extension de terrasses. Toutefois, il s'agit de prendre la mesure de la gestion qu'elle exige, en termes d'horaires, par exemple. Ayant profondément façonné nos villes depuis l'après-guerre, l'urbanisme fonctionnaliste postule la séparation des fonctions (habiter, travailler, consommer, se recréer) et des modes de circulation (piétons, cyclistes et voitures : chacun sur sa bande). Toutefois, les villes ne sont pas des boites à tiroirs étanches. Ces fonctions et ces modes de circulation coexistent. La tendance est aujourd'hui aux espaces "partagés" et il n'est pas opportun de remplacer une domination par une autre : celle de la fonction circulatoire par la fonction commerciale. D'une part, les normes qui visent à préserver un passage fluide sur les trottoirs doivent être respectées. D'autre part, la commercialisation des espaces urbains risque d'en privatiser les avantages et d'en mutualiser les inconvénients. Bien sûr, transformer temporairement quelques places de stationnement en terrasse devant un établissement horeca permettra de dégager la vue, de ré-envisager la trop grande place accordée à la voiture, tout en soutenant un secteur durement touché par la crise. En revanche, conférer à un piétonnier une fonction commerciale ou événementielle exclusive à certains moments de la journée ou de l'année empêche les habitants de circuler et de se loger dans un environnement sain. Comme souvent, ce sont les plus vulnérables (enfants, femmes, publics précarisés logés dans le centre-ville...) qui seront les plus touché·e·s. Enfin, l'espace public ne doit pas seulement être libre d'accès, mais accessible à toutes et à tous. Son usage doit être gratuit. Chaque citoyen·ne doit pouvoir y séjourner sans avoir à se montrer "actif", et sans avoir à légitimer sa présence par des comportements consuméristes. L'espace public ne doit pas seulement être ouvert au plus grand nombre. Il doit être ouvert à ceux et celles que le dessin, les matériaux, le mobilier de l'aménagement urbains laissent souvent de côté. . À cet égard, il faut tirer les enseignements de la crise : les espaces publics sont-ils accessibles à celles et ceux qui ne disposent ni de jardin ni de voiture ? Les espaces publics sont-ils aménagés pour les enfants et les petits enfants , les femmes ou les personnes à mobilité réduite ? Les espaces publics sont-ils suffisamment mixtes, entre les générations, les genres, les âges, les origines socioéconomiques ? Enfin, les espaces publics nous donnent-ils des lieux pour discuter et exprimer nos opinions sans que nos manifestations ne soient par exemple reléguées dans des zones désertes des villes ? La crise a rendu visibles celles et ceux que la ville laisse habituellement de côté: ils sont nombreux. Elle nous montre aussi, à travers tous les gestes de solidarité échangés ces dernières semaines, que la société n'est pas seulement une somme d'égoïsmes. Au carrefour de ces constats, la libération de nos espaces publics doit placer en leur centre celles et ceux qui sont aujourd'hui tenu·e·s à ses marges. Elle doit aussi nous permettre de nous y rencontrer comme citoyen·ne·s, et pas seulement comme individus. Des règles peu claires mènent à l'arbitraire et sont susceptibles de renforcer les tensions préexistantes. Les règles doivent être clarifiées : tout est autorisé sauf ce qui est interdit. L'espace public reste au public.