Présentés comme une valeur refuge, l'art et son marché n'ont eu de cesse de croître ces dernières années. En 2019, pas moins de 550.000 lots fine art ont été vendus aux enchères dans le monde pour un total de 13,3 milliards de dollars, dont 4,8 engrangés par des ventes en ligne, annonce le site de référence ArtPrice. 2020 sera toutefois loin de ces standards. En cause, la pandémie de Covid-19 et les mesures sanitaires drastiques prises pour tenter d'endiguer la propagation du virus. Résultat: au premier semestre, le marché affichait un recul de 49% de son chiffre d'affaires et moins 21% de lots échangés. Et le second semestre qui arrive à son terme ne s'annonce guère meilleur.
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Présentés comme une valeur refuge, l'art et son marché n'ont eu de cesse de croître ces dernières années. En 2019, pas moins de 550.000 lots fine art ont été vendus aux enchères dans le monde pour un total de 13,3 milliards de dollars, dont 4,8 engrangés par des ventes en ligne, annonce le site de référence ArtPrice. 2020 sera toutefois loin de ces standards. En cause, la pandémie de Covid-19 et les mesures sanitaires drastiques prises pour tenter d'endiguer la propagation du virus. Résultat: au premier semestre, le marché affichait un recul de 49% de son chiffre d'affaires et moins 21% de lots échangés. Et le second semestre qui arrive à son terme ne s'annonce guère meilleur. Mais dans la tempête, certains s'en tirent bien mieux que d'autres. Ainsi, les deux grandes maisons de vente que sont Sotheby's et Christie's sont parvenues à maintenir respectivement 75% et 70% de leur chiffre d'affaires en fine art comparés à 2019: 1,5 milliard de dollars pour la première, 1,03 milliard pour la seconde. Certains artistes, eux, n'ont pas vu leur cote affectée par le confinement. George Condo, par exemple, a ainsi battu deux records de vente en ligne, étant le premier à dépasser le seuil symbolique du million de dollars et une autre de ses oeuvres partant pour 6,9 millions de dollars en juin, soit le plus haut montant atteint pour un artiste vivant. C'est d'ailleurs sur la Toile que les maisons de vente ont trouvé refuge pour tenter de passer l'écueil de la crise sanitaire. Sotheby's a ainsi vu le nombre de lots vendus en ligne augmenter de 131%, et leur valeur grimper de 74%. Les grandes ventes, mêlant physique et virtuel, ont permis aux grandes maisons de maintenir le cap. Mais ces mastodontes du marché de l'art possèdent une force de frappe et une aura exceptionnelles, en rien comparables à ce qui existe en Belgique. Notre marché a-t-il sombré ou, au contraire, a-t-il su garder la tête hors de l'eau? Pas besoin de tourner autour du pot: les acteurs belges de l'art ont subi de plein fouet les conséquences des mesures sanitaires. Et la contraction du marché, chez nous, est importante. Avec une perte d'activité proche des 70 %, l'année 2020 du monde des galeries est catastrophique. "Nous passons d'un chiffre d'affaires de 5 millions d'euros à environ 800.000 - 1 million d'euros", constate Constantin Chariot, directeur associé de La Patinoire royale, à Bruxelles. Toutefois, ce n'est pas parce que le chiffre d'affaires des galeries a drastiquement chuté que l'année est forcément totalement plombée. De nombreux coûts ont été réduits (personnel mis au chômage économique, foires et transports annulés...), permettant d'amortir le choc de la crise. "En valeur relative, la casse est limitée avec 10-15% de pertes", juge Constantin Chariot. Xavier Hufkens, lui, estime le manque à gagner de sa galerie, installée depuis trente-trois ans à Ixelles, à 20% depuis la fin juin. "C'est étonnant qu'on soit si peu touchés", s'étonne-t-il, expliquant que les foires en ligne ont permis d'adoucir les pertes. "Mais attention, on parle ici d'une photographie arrêtée à la fin novembre. On compte bien mettre les bouchées doubles à la réouverture pour rattraper cela." Les professionnels du secteur constatent également que, outre le ralentissement de l'activité, ce sont les prix pratiqués qui perdent un peu la tête. "Le marché est chaotique", souligne Constantin Chariot qui constate qu'il y a des phénomènes qui s'expliquent difficilement. "Des cotes s'effondrent, d'autres grimpent. Et les prix de vente tendent vers le bas. C'est normal que les gens cherchent à obtenir des prix inférieurs, mais on a parfois des propositions indécentes à 40% du prix affiché en janvier", souffle-t-il.Le nombre d'acheteurs a diminué avec la crise puisque les occasions de faire des acquisitions dans des foires se sont raréfiées. Et comme beaucoup de collectionneurs ne sont pas des digital natives, ils se tournent moins vite vers les ventes en ligne (lesquelles fonctionnent malgré tout très bien). La demande étant moins forte que l'offre, les prix baissent. C'est en revanche moins le cas du côté des salles de vente publiques où les pièces proposées partent régulièrement à des prix bien plus élevés que leur estimation, parfois jusqu'à deux fois. Le taux d'invendus a également diminué, passant de 25-30% à 20%. Les grandes gagnantes de la crise? Pas vraiment. Des ventes ont été reportées, voire annulées, grevant ainsi le chiffre d'affaires des salles. "Cette année, on n'a pu organiser que deux ventes au lieu de trois ou quatre", confie-t-on à la galerie-librairie Lhomme, à Liège. De quoi faire dégringoler le chiffre d'affaires d'environ 30%. Même son de cloche à Bruxelles, à l'Hôtel de ventes Horta, où trois ventes annuelles sur dix n'ont pas eu lieu. "Même si les ventes ont rapporté un peu plus, ça ne compense pas", relève le commisseur-priseur Dominique de Villegas. "Sans la crise, nous aurions réalisé notre meilleure année... Ce sera finalement la pire."Mais si les grandes galeries et les salles de vente s'en sortent relativement bien, ce sera moins le cas pour les plus petites structures. Pour les spécialistes du marché de l'art, de nombreuses galeries vont fermer, comme cela se voit déjà en France. Disposant de moins de fonds propres, digérer les pertes actuelles est compliqué. "Seules les plus aptes survivront", assène Constantin Chariot. "Une jeune galerie est comme une jeune entreprise qui débute, les cinq premières années sont souvent compliquées. Alors, si en plus vous vous prenez une année de pandémie, cela ne facilite pas les choses", ajoute Xavier Hufkens. Qui insiste ensuite sur l'importance de ces petites galeries, qui permettent de mettre en vitrine des jeunes artistes peu connus. "On a besoin d'elles, comme elles ont besoin de nous. Nous formons un écosystème fragile." Un écosystème qui ressortira de la crise profondément modifié. Outre les galeries et les salles de vente, les foires ont également été touchées. Certaines disparaîtront, affirme Constantin Chariot pour qui c'est probablement un mal pour un bien. "Le marché devrait en ressortir plus sain", juge-t-il. Selon lui, les galeristes vont reprendre de l'importance dans un microcosme qui tendait à la démesure. "Cela allait trop loin dans la dépense, dans les déplacements, dans le m'as-tuvu. La régularisation est contrainte et forcée mais c'est bien car cela va plus loin que si c'était sur une base volontaire." "On a été forcés d'évoluer", appuie Dominique de Villegas. "Cette crise nous aura quand même apporté certaines choses", poursuit Xavier Hufkens. Equipe plus soudée qu'à l'accoutumée, créativité boostée dans la communication avec les collectionneurs mais aussi du temps pour développer d'autres projets. Le galeriste bruxellois a ainsi pu avancer sur la rénovation et l'agrandissement de la galerie historique qui devrait ouvrir au printemps 2022. La crise aura également fait réfléchir les acteurs du marché de l'art à l'impact écologique de leur secteur, les incitant à plancher sur la meilleure manière de continuer à fonctionner tout en réduisant l'empreinte environnementale, notamment en matière de transport. Pour la construction de son nouvel espace, Xavier Hufkens a ainsi voulu un bâtiment le plus passif possible. "On s'est interrogé sur notre responsabilité environnementale et on a voulu poser de vrais changements", signale-t-il. Le marché de l'art en Belgique a donc, d'une certaine manière, réussi à limiter la casse jusqu'à présent. Là où le marché mondial a ralenti de moitié, la Belgique semble s'en sortir avec seulement un tiers de pertes en comparaison avec 2019. Mais ce n'est pas pour autant que nos professionnels en sortiront indemnes. Les conséquences seront profondes et restent, aujourd'hui, encore difficiles à évaluer réellement. Sans oublier qu'elles se feront encore ressentir en 2021.