Koen Geens, vice-Premier CD&V, est le candidat numéro un du palais pour devenir le futur Premier ministre. Depuis des semaines, c'est un secret de Polichinelle qui circule dans les cénacles politiques. D'ailleurs, le chef de cabinet du roi n'est-il pas Vincent Houssiau, qui officiait auparavant auprès de Geens à la Justice ? En lançant ce candidat dans une mission périlleuse, vendredi soir, Philippe a décidé de brûler une de ses dernières cartouches pour sortir de l'impasse.

Le retour au silence est bienvenu : la discrétion promise par le nouveau missionnaire fait songer au plombier Jean-Luc Dehaene. Elle met un terme à un brouhaha qui, jusqu'ici, était aussi assourdissant que contre-productif, tant dans le chef des informateurs que d'un monde politique qui semble foncer droit dans le mur comme une poule sans tête.

Depuis vendredi, on avance, mais dans la douleur. Koen Geens travaille toujours sur la piste d'une coalition associant N-VA et PS. Peut-être la jugera-t-il impraticable d'ici son premier rapport au palais, le 10 février, avant de basculer vers une autre piste sans les nationalistes ? Sa mission sans nom consiste clairement à donner corps au souhait exprimé par le roi lors de ses voeux aux autorités du pays : "Le temps est venu de lever les exclusives". Avec un sentiment d'urgence dont le co-informateur sortant, Georges-Louis Bouchez (MR), rappelait qu'il est absent chez la plupart de nos responsables politiques.

Pourtant, huit mois après les élections, et dans l'indifférence générale, le chaos ou la paralysie menacent. S'habitue-t-on, jusqu'à l'absurde, à ces situations anormales? Doit-on, sans cesse, pousser le pays au bord du précipice avant de trouver une issue boiteuse ?

Trois débats majeurs, en filigranes de la crise actuelle du moment, ont pourtant de quoi nous faire frissonner

1 Le roi prend des risques

La crise actuelle, dont les causes sont plus aigües encore que lors de la crise des 541 jours en 2010-11, pousse la plupart de nos institutions dans leurs derniers retranchements ? Ne vit-on pas avec un gouvernement minoritaire en affaires courantes depuis plus d'un an, avec des budgets sous des douzièmes provisoires deux années de suite ? Englué dans le blocage, le palais avait déjà fait ces dernières années preuve de créativité en inventant des missions - démineurs, éclaireurs et autres... Cette fois, le roi Philippe est contraint d'aller au bout de ses prérogatives institutionnelles - voire de les dépasser aux yeux de certains constitutionnalistes, dont Marc Uyttendaele, lorsqu'il invite certains partis à dépasser les exclusives pour tenter de forcer une solution. Vendredi, le palais a désigné Koen Geens sans même avoir mis au courant son propre parti, le CD&V. C'est dingue! Si la désignation d'émissaires ou d'informateurs relève des prérogatives royales, il est pourtant de coutume qu'il soit politiquement couvert. Bart De Wever, président de la N-VA, a jugé ce lundi matin que le roi avait pris une décision risquée "diamétralement opposée à la tradition selon laquelle le Palais cherche d'abord à obtenir un large consensus". Plus la crise se prolonge, plus le roi joue gros et s'expose, au risque de se fragiliser. On pourrait lui reprocher le moment venu. Et le fait de n'avoir confié aucune mission au premier parti du pays, la N-VA, risque de renforcer les arguments de ses détracteurs si cela tourne au vinaigre.

2 Les élections diabolisées

Bart De Wever se dit prêt à travailler avec le nouveau missionnaire royal (sans nom officiel), mais il fixe déjà le cap du joli mois de mai pour envisager des élections législatives anticipées, si rien ne bouge suffisamment d'ici là. C'est bien là une autre leçon de la crise actuelle : il y a désormais une crainte existentielle à convoquer les électeurs aux urnes quand le blocage persiste. Cela s'explique par l'existence de deux opinions publiques de plus en plus séparées, qui dessinent un paysage politique ingérable. On le répète à dessein : en cas de nouveau vote, le risque est grand de voir le Vlaams Belang devenir le premier parti de Flandre et du pays, tandis que le PTB ferait ses choux gras du côté francophone. Résultat : un pays encore plus ingérable, avec des tendances centrifuges menant vers une séparation inexorable. Voilà pourquoi des responsables de plusieurs partis - dont le PS et l'Open VLD - affirment ces derniers temps "ne pas craindre" de nouvelles élections. Il s'agit en effet d'un signal redoutable : dès le moment où le retour aux élections semble ne plus être une issue, la démocratie ne se saborde-t-elle pas elle-même ? Mais il est une autre préoccupation qui doit interpeller au vu du triste spectacle actuel : l'impuissance politique fédérale suscite davantage l'indifférence des citoyens que la colère et l'abstentionnisme, qui atteint déjà des niveaux records, risque bien de devenir le grand mal à combattre. Le Vlaams Belang et le PTB, eux, se frottent encore les mains.

3 L'avenir du pays suspendu aux partis

L'OCDE évoque le risque qui pèse sur nos finances publiques. Le roi évoquait la semaine dernière la perspective du deux-centième anniversaire de la Belgique en affirmant - sur le ton de la méthode Coué - que l'on pourra alors être fier du parcours accompli. Des voix de plus en plus nombreuses (voir l'opinion du jour de Claude Demelenne) s'élèvent pourtant pour privilégier un divorce à la léthargie.

La paralysie actuelle est effectivement préjudiciable parce qu'elle empêche les projets porteurs et/ou parce qu'elle ne clarifie pas la vision d'avenir pour le pays. A force de ne pas trancher entre un projet conservateur/social et une réforme de l'Etat (option N-VA/PS), une action décisive socioéconomique et écologique (option Vivaldi) ou encore de nouvelles élections, on recule pour mieux sauter. L'immobilisme des partis - déchirés par des fractures internes, obsédés par leur survie, arcboutés à leurs exclusives - met en péril l'ensemble de notre édifice institutionnel. Mais le pire dans tout cela, c'est que ce sont eux qui détiennent les clés du système: pour le réformer, on a besoin de leur volontarisme.

Nous devrons sans doute aller au bord du précipice pour qu'une issue soit trouvée. On fait état ces dernières heures de micromouvements en direction d'un dialogue N-VA / PS. Le silence de Koens Geens pourrait être un vecteur de solution. Ce serait un soulagement, mais la crise actuelle, qu'elle soit résolue ou pas, aura mis le doigt sur des plaies béantes qui nécessiteront, tôt ou tard, des solutions durables.

Koen Geens, vice-Premier CD&V, est le candidat numéro un du palais pour devenir le futur Premier ministre. Depuis des semaines, c'est un secret de Polichinelle qui circule dans les cénacles politiques. D'ailleurs, le chef de cabinet du roi n'est-il pas Vincent Houssiau, qui officiait auparavant auprès de Geens à la Justice ? En lançant ce candidat dans une mission périlleuse, vendredi soir, Philippe a décidé de brûler une de ses dernières cartouches pour sortir de l'impasse. Le retour au silence est bienvenu : la discrétion promise par le nouveau missionnaire fait songer au plombier Jean-Luc Dehaene. Elle met un terme à un brouhaha qui, jusqu'ici, était aussi assourdissant que contre-productif, tant dans le chef des informateurs que d'un monde politique qui semble foncer droit dans le mur comme une poule sans tête. Depuis vendredi, on avance, mais dans la douleur. Koen Geens travaille toujours sur la piste d'une coalition associant N-VA et PS. Peut-être la jugera-t-il impraticable d'ici son premier rapport au palais, le 10 février, avant de basculer vers une autre piste sans les nationalistes ? Sa mission sans nom consiste clairement à donner corps au souhait exprimé par le roi lors de ses voeux aux autorités du pays : "Le temps est venu de lever les exclusives". Avec un sentiment d'urgence dont le co-informateur sortant, Georges-Louis Bouchez (MR), rappelait qu'il est absent chez la plupart de nos responsables politiques. Pourtant, huit mois après les élections, et dans l'indifférence générale, le chaos ou la paralysie menacent. S'habitue-t-on, jusqu'à l'absurde, à ces situations anormales? Doit-on, sans cesse, pousser le pays au bord du précipice avant de trouver une issue boiteuse ? Trois débats majeurs, en filigranes de la crise actuelle du moment, ont pourtant de quoi nous faire frissonner1 Le roi prend des risques La crise actuelle, dont les causes sont plus aigües encore que lors de la crise des 541 jours en 2010-11, pousse la plupart de nos institutions dans leurs derniers retranchements ? Ne vit-on pas avec un gouvernement minoritaire en affaires courantes depuis plus d'un an, avec des budgets sous des douzièmes provisoires deux années de suite ? Englué dans le blocage, le palais avait déjà fait ces dernières années preuve de créativité en inventant des missions - démineurs, éclaireurs et autres... Cette fois, le roi Philippe est contraint d'aller au bout de ses prérogatives institutionnelles - voire de les dépasser aux yeux de certains constitutionnalistes, dont Marc Uyttendaele, lorsqu'il invite certains partis à dépasser les exclusives pour tenter de forcer une solution. Vendredi, le palais a désigné Koen Geens sans même avoir mis au courant son propre parti, le CD&V. C'est dingue! Si la désignation d'émissaires ou d'informateurs relève des prérogatives royales, il est pourtant de coutume qu'il soit politiquement couvert. Bart De Wever, président de la N-VA, a jugé ce lundi matin que le roi avait pris une décision risquée "diamétralement opposée à la tradition selon laquelle le Palais cherche d'abord à obtenir un large consensus". Plus la crise se prolonge, plus le roi joue gros et s'expose, au risque de se fragiliser. On pourrait lui reprocher le moment venu. Et le fait de n'avoir confié aucune mission au premier parti du pays, la N-VA, risque de renforcer les arguments de ses détracteurs si cela tourne au vinaigre.2 Les élections diaboliséesBart De Wever se dit prêt à travailler avec le nouveau missionnaire royal (sans nom officiel), mais il fixe déjà le cap du joli mois de mai pour envisager des élections législatives anticipées, si rien ne bouge suffisamment d'ici là. C'est bien là une autre leçon de la crise actuelle : il y a désormais une crainte existentielle à convoquer les électeurs aux urnes quand le blocage persiste. Cela s'explique par l'existence de deux opinions publiques de plus en plus séparées, qui dessinent un paysage politique ingérable. On le répète à dessein : en cas de nouveau vote, le risque est grand de voir le Vlaams Belang devenir le premier parti de Flandre et du pays, tandis que le PTB ferait ses choux gras du côté francophone. Résultat : un pays encore plus ingérable, avec des tendances centrifuges menant vers une séparation inexorable. Voilà pourquoi des responsables de plusieurs partis - dont le PS et l'Open VLD - affirment ces derniers temps "ne pas craindre" de nouvelles élections. Il s'agit en effet d'un signal redoutable : dès le moment où le retour aux élections semble ne plus être une issue, la démocratie ne se saborde-t-elle pas elle-même ? Mais il est une autre préoccupation qui doit interpeller au vu du triste spectacle actuel : l'impuissance politique fédérale suscite davantage l'indifférence des citoyens que la colère et l'abstentionnisme, qui atteint déjà des niveaux records, risque bien de devenir le grand mal à combattre. Le Vlaams Belang et le PTB, eux, se frottent encore les mains.3 L'avenir du pays suspendu aux partisL'OCDE évoque le risque qui pèse sur nos finances publiques. Le roi évoquait la semaine dernière la perspective du deux-centième anniversaire de la Belgique en affirmant - sur le ton de la méthode Coué - que l'on pourra alors être fier du parcours accompli. Des voix de plus en plus nombreuses (voir l'opinion du jour de Claude Demelenne) s'élèvent pourtant pour privilégier un divorce à la léthargie. La paralysie actuelle est effectivement préjudiciable parce qu'elle empêche les projets porteurs et/ou parce qu'elle ne clarifie pas la vision d'avenir pour le pays. A force de ne pas trancher entre un projet conservateur/social et une réforme de l'Etat (option N-VA/PS), une action décisive socioéconomique et écologique (option Vivaldi) ou encore de nouvelles élections, on recule pour mieux sauter. L'immobilisme des partis - déchirés par des fractures internes, obsédés par leur survie, arcboutés à leurs exclusives - met en péril l'ensemble de notre édifice institutionnel. Mais le pire dans tout cela, c'est que ce sont eux qui détiennent les clés du système: pour le réformer, on a besoin de leur volontarisme.Nous devrons sans doute aller au bord du précipice pour qu'une issue soit trouvée. On fait état ces dernières heures de micromouvements en direction d'un dialogue N-VA / PS. Le silence de Koens Geens pourrait être un vecteur de solution. Ce serait un soulagement, mais la crise actuelle, qu'elle soit résolue ou pas, aura mis le doigt sur des plaies béantes qui nécessiteront, tôt ou tard, des solutions durables.