Elle voulait rester discrète. Mais son nom est devenu familier à ceux qui s'intéressent au Kazakhgate. Catherine Degoul, l'avocate du milliardaire ouzbeko-belge Patokh Chodiev défraie la chronique depuis cinq ans, au gré des révélations sur ce scandale d'Etats entre la France et la Belgique mêlant pots-de-vin et trafic d'influence dans le cadre d'un contrat de 300 millions d'euros entre Airbus et le Kazakhstan. Si on reparle d'elle aujourd'hui, c'est parce qu'elle a été une nouvelle fois auditionnée par la justice française qui l'avait déjà mise en examen, il y a trois ans, pour "complicité de corruption d'agent public étranger" sur la personne d'Armand De Decker et "blanchiment".
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Elle voulait rester discrète. Mais son nom est devenu familier à ceux qui s'intéressent au Kazakhgate. Catherine Degoul, l'avocate du milliardaire ouzbeko-belge Patokh Chodiev défraie la chronique depuis cinq ans, au gré des révélations sur ce scandale d'Etats entre la France et la Belgique mêlant pots-de-vin et trafic d'influence dans le cadre d'un contrat de 300 millions d'euros entre Airbus et le Kazakhstan. Si on reparle d'elle aujourd'hui, c'est parce qu'elle a été une nouvelle fois auditionnée par la justice française qui l'avait déjà mise en examen, il y a trois ans, pour "complicité de corruption d'agent public étranger" sur la personne d'Armand De Decker et "blanchiment". Une audition effectuée, le 15 septembre dernier, après une perquisition ahurissante dans son bel appartement du Vieux-Nice, au cours de laquelle les policiers ont découvert l'avocate recluse chez elle avec d'incroyables réserves de nourriture, de quoi tenir un siège pendant des mois. Cette perquisition a été ordonnée par la nouvelle juge en charge du dossier au parquet de Paris, Aude Buresi, car Catherine Degoul n'avait pas répondu à deux convocations judiciaires. A la magistrate, la Niçoise a expliqué qu'elle n'avait pas trouvé les courriers l'invitant à comparaître, que sa boîte aux lettres avait été fracturée et sa correspondance ouverte. Elle a aussi fait état de menaces et de bousculades dans la rue. Son abonnement téléphonique a été résilié et elle n'utilise plus son gsm depuis dix mois. Comment en est-elle arrivée là? En octobre 2009, avant la visite du président Nicolas Sarkozy à Astana, l'équipe diplomatique du Kazakhstan fait comprendre aux Français que le président Nazerbaïev se montrerait mieux disposé à signer d'importants contrats commerciaux s'il entrevoyait une issue positive aux ennuis judiciaires de son ami Chodiev en Belgique. Avec Alijan Ibragimov et Alexander Machkevitch, celui-ci était poursuivi dans le cadre de l'affaire de corruption Tractebel, qui remonte aux années 1990. Le dossier en était au stade de la chambre du conseil, qui devait décider de renvoyer ou non le trio devant un tribunal belge. Or, les Kazakhs voulaient à tout prix échapper à un procès public qui aurait nui au business de leur multinationale minière cotée en Bourse. Sarkozy s'est montré sensible à la demande de Nazerbaïev. Son secrétaire général à l'Elysée Claude Guéant a donc monté une équipe pour sauver Chodiev. C'est Catherine Degoul qui a été choisie pour piloter le combat juridique. Des auditions judiciaires que Le Vif/ L'Express, Le Soir, De Standaard et Médiapart ont pu consulter, il ressort que c'est via le ténor du barreau parisien feu Jacques Vergès que Catherine Degoul a été approchée par le conseiller de l'ombre de l'Elysée Jean-François Etienne des Rosaies. Habitué des coups fourrés, JFEDR sera le coordinateur de la mission "Charly Parker" (pour Chodiev Patokh) entre Paris et Bruxelles. L'avocate n'était pas une totale inconnue. Quelques années auparavant, elle avait défendu l'ancien chef du GIGN (groupe d'intervention de la gendarmerie) Paul Barril, impliqué dans plusieurs affaires d'Etat. Elle comprend vite que sa mission belge doit aider à "ouvrir des portes aux entreprises françaises au Kazakhstan", en particulier au groupe Eurocopter (Airbus) qui compte vendre 45 hélicos EC145. La mission est importante et doit rester discrète, voire secrète. Au point que, début 2011, alors que l'équipe d'avocats franco-belges - à laquelle s'est joint Armand De Decker (MR) - est en pleine action, le conseiller des Rosaies se voit prêter par le SGDN (service du Premier ministre, coordinateur en matière de renseignements militaires) "quatre postes téléphoniques sécurisés à technologie hautement sensible" permettant de crypter les conversations, selon un courrier du cabinet Guéant retrouvé par les enquêteurs. La défense du milliardaire et les montants des contrats en jeu font miroiter de juteux honoraires et commissions à Catherine Degoul qui, in fine, recevra, par virement bancaire, sept millions d'euros de son client, après l'avoir extirpé de son bourbier judiciaire grâce à la transaction pénale conclue avec le parquet général de Bruxelles: 3,9 millions seront reversés à ses confrères belges. On retrouvera aussi l'avocate dans les coulisses de la négociation commerciale avec Eurocopter. Ses agendas, ses notes et ses mails, révélés par Médiapart, ont laissé des traces de déjeuners et réunions occultes. Dans un mail au directeur marketing d'Eurocopter, elle évoque une "commission de 4% sur le montant hors taxes des contrats de vente", à verser à une "société agréée par les autorités kazakhes"... L'argent qu'elle touchera lui permettra de s'offrir un luxueux appartement de 110 mètres carrés dans le Vieux-Nice et de rouler en Porsche Boxster. Mais l'enivrement de cette vie haletante dans les hautes sphères du pouvoir se transforme vite en gueule de bois. Dès 2014, l'avocate se retrouve au coeur de l'enquête judiciaire. Surtout, peu après son audition à Paris en commission rogatoire par les policiers belges, le 2 juin 2016, elle quitte le métier d'avocat. Une démission actée par le barreau de Nice, le 4 juillet suivant. Pourquoi semble-t-elle craquer à ce moment-là? En a- t-elle trop fait ou trop voulu? N'a-t-elle pas supporté la pression judiciaire? En savait-elle trop? C'est tout de même elle qui a révélé aux enquêteurs la livraison par Chodiev, fin 2011, d'une valise remplie de cinq millions d'euros à l'hôtel Hyatt de Zurich... Bref, le 13 septembre dernier, lorsque les enquêteurs et les juges Aude Buresi et Serge Tournaire descendent à Nice pour perquisitionner son domicile, ils trouvent une femme cloîtrée. Selon le procès verbal de la perquisition, les policiers se sont présentés à l'appartement sans que personne ne réponde à leurs coups de sonnette. Le serrurier appelé en renfort a dû fracturer trois serrures. Après sécurisation des lieux, les enquêteurs découvrent Catherine Degoul endormie dans une des trois chambres de l'habitation. Celle-ci met "dix minutes à consentir à sortir de son lit", constate le PV. Les policiers et les magistrats ne sont pas au bout de leurs surprises. Dans des placards, des réduits, sous une trappe, dans des valises fermées à clé (que Degoul refusera d'ouvrir et qu'il faudra aussi fracturer), ils tombent sur des stocks impressionnants de nourriture: des paquets "bio" de farine, lentilles, tapioca, biscottes, pâtes, quinoa, muesli, pistaches, chicorée..., emballés par dizaines. "Des provisions pour plusieurs mois", selon le procès verbal. Outre la découverte des papiers d'un véhicule Porsche, une somme de 7.750 euros est saisie en liquide au fond d'un sac. Les pages de son passeport sont photographiées. On y voit plusieurs visas, de 2012 à 2017, pour Hong Kong, l'Argentine, la Chine, le Japon... La photo du passeport laisse apparaître que l'avocate a subi une importante chirurgie esthétique faciale. Selon nos informations, cette chirurgie spectaculaire remonterait à plusieurs années avant l'affaire Kazakhgate et serait la conséquence d'un accident grave, d'après les explications données par Degoul à l'époque. Dans son appartement, elle ne dispose ni de téléphone portable ni d'ordinateur et sa ligne téléphonique a été fermée en juillet. Le PV mentionne qu'au cours de l'opération judiciaire, Degoul "a adopté une attitude non coopérante et s'est énervée contre les magistrats et les enquêteurs". Deux jours plus tard, elle comparaît devant la juge Buresi, à Paris. Assistée d'un avocat de permanence, elle tient un discours de femme apeurée, prétendant ne pas avoir voulu simuler une disparition, mais éviter de sortir de chez elle car elle se sentait suivie dans la rue. "Il y a eu des bousculades, ma boîte aux lettre a été vidée", dit-elle. Fin 2014, elle avait déjà fait état de mêmes faits constatés en 2013 au niveau de son cabinet niçois, ainsi que d'une agression de son fils à Bruxelles. Aux précédents juges, elle avait aussi évoqué des messages menaçants d'Etienne des Rosaies, dans le cadre d'une affaire de divorce dont elle s'est occupée (toujours en 2013), qui concernait la compagne du coordinateur adjoint du renseignement à l'Elysée. Il s'agissait d'un différend financier. Il y a eu des menaces en lien avec le dossier kazakh aussi, des sociétés qui travaillaient au Kazakhstan, a-t-elle affirmé. Alors que son relevé bancaire montre qu'elle a retiré plus de 105.000 euros en cash entre juillet 2016 et mai 2017 (date du dernier retrait enregistré), Catherine Degoul dit ne plus avoir aujourd'hui d'activités ni de revenus professionnels ni même de carte de crédit. Elle a occupé ses journées jusque-là en travaillant pour le Vatican, notamment pour le pavillon du Saint-Siège à l'Expo d'Astana de juin à septembre 2017. Encore le Kazakhstan, donc... "Je m'occupe de relations internationales, a-t-elle expliqué. Le pavillon du Saint-Siège, c'est le concept de l'énergie du futur. On y travaille depuis deux ans." On sait que l'avocate est très attachée à l'Eglise catholique. L'ex-grand chancelier de l'Ordre de Malte Jean-Pierre Mazery l'a même qualifiée de "passionaria", lorsqu'il a été interrogé sur elle par la commission d'enquête parlementaire belge sur le Kazakhgate. La juge Buresi a justement demandé à Degoul si elle avait été convoquée par cette commission parlementaire. "Non", a répondu l'intéressée, qui a prétendu ne même jamais en avoir entendu parler. Surprenant... Mais il est surtout étonnant que ladite commission n'ait pas essayé d'entendre ce personnage clé du Kazakhgate. Les députés belges peuvent encore tenter de le faire, vu qu'on sait qu'elle n'a pas fui et n'est pas introuvable. Elle a, par ailleurs, été laissée en liberté par la juge, mais sous contrôle judiciaire. Contacté, l'avocat de permanence qui l'a assistée lors de son audition s'est refusé à tout commentaire.