Pleins feux sur Kaliningrad et son stade où, ce jeudi 28 juin, onze Diables, l'orgueil de tout un pays, gèrent leur prolongation en Coupe du monde face à la grande Angleterre. L'ex-Königsberg, jadis cité des chevaliers teutoniques en Prusse orientale, aujourd'hui enclave russe entre Pologne et Lituanie, n'a rien d'un terrain inconnu pour les Belges. Voici près de quatre-vingts ans, ce n'était pas le ballon rond qui était leur obsession, mais un estomac à remplir, un froid polaire à combattre, l'ennui à tuer. Il n'y était pas question de pelouse impeccablement tondue, d'installations propres ou de gradins en délire, mais de terre battue, de baraques non isolées, de barbelés, de miradors et de cris des gardiens. Il ne s'agissait pas de courir à perdre haleine nonante minutes avant de connaître la délivrance, mais de souffrir cinq ans en silence avant de goûter à la libération.
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Pleins feux sur Kaliningrad et son stade où, ce jeudi 28 juin, onze Diables, l'orgueil de tout un pays, gèrent leur prolongation en Coupe du monde face à la grande Angleterre. L'ex-Königsberg, jadis cité des chevaliers teutoniques en Prusse orientale, aujourd'hui enclave russe entre Pologne et Lituanie, n'a rien d'un terrain inconnu pour les Belges. Voici près de quatre-vingts ans, ce n'était pas le ballon rond qui était leur obsession, mais un estomac à remplir, un froid polaire à combattre, l'ennui à tuer. Il n'y était pas question de pelouse impeccablement tondue, d'installations propres ou de gradins en délire, mais de terre battue, de baraques non isolées, de barbelés, de miradors et de cris des gardiens. Il ne s'agissait pas de courir à perdre haleine nonante minutes avant de connaître la délivrance, mais de souffrir cinq ans en silence avant de goûter à la libération. Gare de Stablack, terminus, tout le monde descend. C'est à une trentaine de kilomètres au sud de Kaliningrad que, durant l'été 1940, se termine le chemin qui conduit des dizaines de milliers de soldats belges à leur lieu de captivité. Les artilleurs des troupes de forteresse de Liège, victimes en première ligne du rouleau compresseur allemand, sont les premiers à franchir le portail du Stalag IA. Au total, 23 000 Belges leur emboîtent le pas, 10 % du total des militaires envoyés en Allemagne après la capitulation de l'armée belge au bout d'une campagne de dix-huit jours. Le Stalag IA devient le plus important lieu de concentration de prisonniers de guerre belges, le camp situé le plus à l'est, le plus éloigné de Belgique, à la latitude de l'Ecosse ou du Danemark. Les Belges sont loin d'y être entre eux. 47 000 Polonais les ont précédés dans cette prison aménagée par leurs soins durant l'hiver 1939- 1940, 35 000 Français y sont aussi immatriculés. La quarantaine de baraquements en bois couverts de crépi en ciment, offrant chacun 500 places, ne suffit pas à absorber une telle masse humaine, qui trouve provisoirement refuge dans des tentes. Rapidement, les rangs des prisonniers belges s'éclaircissent. Hitler sait se montrer grand seigneur envers les détenus flamands, autorisés à regagner leur foyer. Parmi ces chanceux, un homme promis à un joli destin politique : Paul Vanden Boeynants, futur Premier ministre, alors sous-officier au 9e de ligne et qui fait fonction d'interprète au lazaret du camp, sait faire valoir son profil de Bruxellois bilingue et de descendant de Flamand pour obtenir son bon de sortie en janvier 1941. Ce retour massif au pays, de septembre 1940 à mars 1941, ne retient plus que 7 053 Wallons ou Bruxellois derrière les barbelés du Stalag IA. Ceux-là sont condamnés à vivre cinq années pénibles, sans être aussi abominables que le régime infligé aux déportés des camps de concentration. Ils sont miliciens pour la plupart, des civils en uniforme, séparés de leurs officiers retenus dans des Oflags. A l'inverse de leurs supérieurs, la troupe des Stalags ne peut échapper au travail forcé. La masse des prisonniers de Kaliningrad sont répartis dans une quinzaine d'Arbeitskommando, des commandos de travail disséminés dans la région. Ils sont le plus souvent astreints à des travaux à la ferme, parfois mobilisés dans les usines pour soutenir l'effort de guerre allemand. Ne restent au camp proprement dit que les malades, les punis et ceux parfois taxés de " planqués " parce qu'ils sont affectés à des tâches administratives, à la poste ou au magasin d'habillement. Tous ont à subir la promiscuité, le froid, l'éloignement des proches et l'incertitude du lendemain. L'ordinaire qui leur est servi ne parvient jamais à apaiser la faim : une tasse de thé ou de café ersatz à peine chaud le matin ; le midi, une louche de soupe épaisse mais de plus en plus allongée au point de ressembler à de l' " eau de vaisselle " ; le soir, une boule de pain dit " de munition ". C'est avec impatience que sont attendus les colis envoyés par la famille ou la Croix-Rouge pour suppléer au manque de nourriture ou fournir de quoi remplacer le linge usé jusqu'à la corde. Il reste enfin à tuer le temps, à tromper le mortel ennui, notamment en publiant de petits journaux. Les Belges du Stalag IA baptisent leur feuille Le Diffuseur. La perspective de la libération ne signifie pas la fin du cauchemar mais le début d'un enfer. A l'approche de l'Armée rouge, l'évacuation des prisonniers des camps de Prusse orientale est ordonnée. Celle du Stalag IA débute le 26 janvier 1945. Elle jette sur les routes, en plein hiver, des captifs affaiblis, astreints à des marches interminables, peu vêtus sous un froid polaire, tenaillés par la faim, souvent abandonnés à leur sort par leurs gardiens en déroute. Ils sont emportés dans un gigantesque sauve-qui-peut, pris au piège des combats, soumis au mitraillage de l'aviation soviétique qui s'en prend indistinctement aux convois militaires et aux colonnes de civils en fuite. 220 prisonniers de guerre belges succombent à cette course éperdue vers l'ouest qui devait les mener à Hambourg, 1 000 kilomètres plus loin. Ils viennent alourdir le lourd tribut payé par les Belges au Stalag IA : 484 hommes ne reviendront pas vivants de Kaliningrad. Les uns terrassés par la maladie, scorbut, bronchite, tuberculose ou pneumonie ; les autres victimes d'accidents comme ce déraillement de train en janvier 1941 dans lequel périssent 97 soldats sur le chemin du retour au pays. Le camp aura enregistré trois fois plus de morts que dans les autres sites de prisonniers belges. On pouvait ne pas survivre à Kaliningrad, on pouvait aussi s'en échapper : 55 Belges réussiront à tromper la vigilance de leurs geôliers. On pouvait aussi y trahir : 66 prisonniers de guerre passeront à l'ennemi pour finir sur le front de l'Est. La guerre terminée, le régime soviétique inflige un impossible deuil aux proches des disparus. Pas question de rapatrier les corps ni d'aller se recueillir sur les tombes. C'est à Chaudfontaine que, depuis 1960, s'entretient la flamme du souvenir, au pied du plus important monument dédié aux prisonniers de guerre belges. Une urne scellée y contient de la terre prélevée sur l'emplacement du cimetière du Stalag IA dont il ne reste aucune trace. Ce jeudi à Kaliningrad, onze Diables à l'oeuvre, supportés par tout un pays. Enveloppés d'une présence belge muette.