Décidément, les hôpitaux ne rendent pas les armes. Après le combat sanitaire, voilà la guerre sociale ! On le sait, les syndicats ont déposé en front commun un préavis pour le 17 juin : ils veulent rappeler aux directions des hôpitaux, trop soucieuses de retrouver rapidement une rentabilité financière, qu'il faut d'abord donner les moyens au personnel soignant de souffler après cette crise hors du commun qui les a mis à genoux. L'absentéisme n'a jamais été aussi important, surtout dans les services de premières ligne...
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Décidément, les hôpitaux ne rendent pas les armes. Après le combat sanitaire, voilà la guerre sociale ! On le sait, les syndicats ont déposé en front commun un préavis pour le 17 juin : ils veulent rappeler aux directions des hôpitaux, trop soucieuses de retrouver rapidement une rentabilité financière, qu'il faut d'abord donner les moyens au personnel soignant de souffler après cette crise hors du commun qui les a mis à genoux. L'absentéisme n'a jamais été aussi important, surtout dans les services de premières ligne... Mais une grève locale démarre déjà ce lundi midi. Ce sont les services de soins intensifs (USI) et d'urgences de l'hôpital Erasme, à Bruxelles, qui ouvrent le bal. Leurs infirmiers et infirmières ont décidé de se croiser les bras, littéralement. Ceux du shift de l'après-midi ne viendront pas à l'hôpital, tout simplement. Les autorités décideront-elles de les réquisitionner par la force. Cela a commencé dès ce dimanche soir. C'est inédit, en tout cas. Cette action-ci est menée en désaccord avec les syndicats. Elle devrait néanmoins faire tache d'huile rapidement auprès des infirmiers de bien d'autres hôpitaux, encouragés par la démarche de leurs confrères/soeurs d'Erasme. Selon nos informations, les intensivistes et urgentistes d'une dizaine d'autres établissements seraient prêts à débrayer eux aussi.Cinq Renault Grand ScenicEn cause : le nouveau système de rémunération pour le secteur des soins de santé, l'IF-IC en abrégé, implanté progressivement depuis septembre 2018 et accéléré grâce à l'enveloppe exceptionnelle de 600 millions d'euros dégagée en juillet dernier pour le non-marchand. Ce système pourrait faire perdre, d'ici à la fin de sa carrière, jusqu'à 144 000 euros à un infirmier USI spécialisé ayant dix ans d'ancienneté, soit le prix d'une maison 3 chambres à Pommeroeul ou à Dinant, ou encore l'équivalent de cinq Peugeot 3008 ou Renault Grand Scenic. Une telle somme, c'est un bon mois de salaire raboté, chaque année, pendant les 35 ans de travail qu'il reste à effectuer par cet infirmier ou encore une baisse salariale globale de 6,5 %. L'IF-IC prévoit de rétribuer les infirmiers selon leur fonction et non plus selon leur spécialisation. Or, certaines blouses blanches se sont spécialisées et ont donc suivi les formations ad hoc, souvent une cinquième année d'étude en haute école, pour travailler aux soins intensifs ou aux urgences ou pour devenir infirmier chef. C'est même une obligation légale : il faut au minimum 50 % d'infirmiers spécialisés dans ces services. Une prime annuelle leur est octroyée pour cela. Par ailleurs, le système IF-IC est intéressant pour les nouveaux infirmiers, car en début de carrière ils gagneront davantage que ce qu'ils gagneraient dans l'ancien système, ce qui est censé attirer des nouvelles recrues. Mais, pour les anciens, qui ont accumulé des années carrières avant la réforme de fin 2018, c'est beaucoup moins intéressant. Ils n'auront pas les avantages de l'IF-IC, seulement les inconvénients. Bref, les anciens et/ou les spécialisés y perdront, parfois lourdement. Entre la peste et le choléraChaque travailleur du secteur de la santé a reçu, début juin, une fiche personnelle avec une double simulation de leur évolution salariale sur l'ensemble de leur carrière, avec d'un côté le salaire brut IF-IC et de l'autre le salaire brut actuel. Les services DRH ont calculé, pour chaque membre du personnel, le gain ou la perte occasionné par le nouveau système. Pour nombre d'infirmiers de soins intensifs et des urgences, les pertes vont de 13 000 à plus de 144 000 euros bruts, selon l'ancienneté barémique et les spécialisations. En tout cas, c'est ce qu'indiquent les nombreuses simulations que nous avons vues affichées sur les réseaux sociaux par des infirmiers dépités. "Personnellement, j'ai 7 ans d'ancienneté et, si je choisis le système IF-IC, je perdrai, d'ici la fin de ma carrière, plus de 84 000 euros", explique Jérôme Tack, infirmier chef à l'USI d'Erasme et président du SIZ Nursing (association des infirmiers de soins intensifs). Chaque simulation se conclut par la question : "Intérêt financier à entrer dans le nouveau système ?". La réponse est "NON" dans la plupart des cas USI et urgences. En réalité, les infirmiers ne sont pas obligés d'accepter le système IF-IC. Ils doivent choisir individuellement, pour le 30 juin au plus tard, s'ils y adhèrent ou se maintiennent sous l'ancien régime. Mais le choix est cornélien, car s'ils gardent leur norme salariale actuelle - ce qui paraîtrait a priori logique - ils ne sont pas du tout certains que les primes qui leurs sont octroyées actuellement pour leur spécialisation le seront toujours l'année prochaine ni qu'une future valorisation salariale concernera les deux systèmes, IF-IC et ancien système. Bref, cela revient à choisir entre la peste et le choléra. L'actuel ministre de la Santé, Franck Vandenbroucke (Vooruit), se dit conscient du problème. Dans un courrier récent à l'Union générale des infirmiers de Belgique (UGIB), il a promis de travailler sur des pistes concrètes de valorisation des spécialisations infirmières, avec priorité pour les plus anciens, de 14 années et plus. Pour l'instant, les infirmiers n'ont rien vu venir. Ils doivent faire leur choix (IF-IC ou non) d'ici la fin du mois de juin et ce choix sera irrévocable. C'est trop d'incertitude et de pression pour eux, surtout après un an et demi de covid. L'envoi récent des simulations IF-IC a mis le feu aux poudres. Ceux d'Erasme, déterminés, ont donc lancé l'action. Les syndicats, qui ont participé à la mise en oeuvre de l'IF-IC, ne les suivent pas sur ce coup-là. Des réquisitions policières au domicile des grévistes sont, plus que probablement, attendues, car on ne peut laisser des patients hospitalisés sans personnel soignant minimum. Décidément, les infirmiers auront tout vu depuis le début de cette pandémie...