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Vendredi 22 février dernier. Une enveloppe atterrit sur le bureau du rédacteur en chef du Vif/L'Express, Thierry Fiorilli. C'est une lettre dactylographiée, sans le nom de son expéditeur, postée à Bruxelles X. Le nom et l'adresse du magazine ont été imprimés et collés sur l'enveloppe. Le souci de discrétion est remarquable. Le jour même, Maxime Prévot, nouveau président du CDH, annonce que Joëlle Milquet occupera, malgré son inculpation prononcée il y a trois ans, la première place sur la liste fédérale à Bruxelles. A priori, Le Vif/L'Express ne s'apprêtait pas à déterrer l'" affaire du cabinet Milquet ". Mais ce courrier anonyme change la donne. Le moment choisi pour l'envoyer. Son contenu, à savoir le détail des chefs d'accusation retenus contre Joëlle Milquet et plusieurs de ses anciens collaborateurs lorsqu'elle était ministre de l'Intérieur et de l'Egalité des chances au sein du gouvernement Di Rupo. Et le mystère qui plane sur l'identité de son expéditeur ou son expéditrice : qui en veut à l'ancienne présidente du CDH au point de vouloir saboter sa campagne dès le jour de son annonce ? Vu sa connaissance des chefs d'accusation au sujet desquels témoins et suspects ont été entendus par les enquêteurs, l'expéditeur/trice est vraisemblablement l'un/l'une d'entre eux. Sa lettre évoque d'emblée la désignation de l'ex-ministre comme tête de liste, l'intérêt de " l'interroger sur son avenir politique " et donc sur son inculpation, qu'elle balaiera, avance le courrier anonyme, d'un " futilités, rien dans le dossier ! ". La lettre affirme que " plus de 100 témoins ont déjà été auditionnés " dans l'enquête, dont " certains plusieurs fois " et que " 28 000 sms ont été analysés " par les enquêteurs, avant d'aborder les infractions reprises sur les convocations judiciaires. Il y en a cinq. La première, " prise illégale d'intérêt par une personne exerçant une fonction publique " concerne l'engagement, révélé par Le Vif/L'Express en 2014, de huit collaborateurs de cabinet pour travailler à la campagne électorale de la ministre. Avec de l'argent public, donc. La deuxième infraction porte sur la lecture d'e-mails privés de certains collaborateurs, après la publication du premier dossier du Vif/L'Express. Le 29 juin 2017, L'Echo avait révélé que la justice cherchait à savoir si Joëlle Milquet avait fouillé dans les boîtes mails de ses collaborateurs pour trouver la " taupe " qui nous avait renseignés trois ans plus tôt. Les troisième et quatrième infractions, " détournement de deniers publics [...] dans le cadre de prestations n'entrant pas dans le rôle de soutien à un ministre " et, à nouveau, " prise illégale d'intérêt ", constituent davantage une surprise. Elles concernent, selon la lettre anonyme du 22 février, l'affectation de chauffeurs du cabinet, surtout le chauffeur particulier de l'ex-ministre fédérale de l'Intérieur, à des tâches privées pour Joëlle Milquet. Et l'auteur anonyme de préciser que ces missions privées consistaient à faire " les courses du ménage 2-3 fois par semaine ", " conduire les enfants à l'école, au camp scout, leur porter à manger le midi ", " aller chercher la maman à Charleroi et la reconduire ", " photocopier les cours des enfants ", " conduire les chiens au toilettage ", etc. La cinquième infraction pointe le " faux en écriture et/ou en informatique [...] avec l'intention frauduleuse de vouloir tromper l'Autorité judiciaire sur la réalité des jours de congé durant la période électorale et ainsi échapper aux poursuites ". Explication : la justice suspecte que les collaborateurs du cabinet de la ministre Milquet prenaient officiellement congé les jours où ils travaillaient pour la campagne de la candidate CDH Milquet, mais récupéraient ces congés une fois passées les élections de juin 2014. Nous avons alors contacté d'anciens collaborateurs de Joëlle Milquet, pour vérifier et recouper le contenu de la lettre. Sans savoir s'ils allaient accepter de nous répondre. En 2014, nous avions essayé d'en approcher, sans succès. Le cabinet ministériel ressemblait alors à une chambre forte. Cinq ans plus tard, les langues se délient. Nombreuses. A l'exception de l'un ou l'autre, les témoignages que nous avons recueillis s'avèrent plutôt accablants pour l'ancienne ministre. Tous ces témoins nous ont demandé de préserver leur anonymat, soit parce qu'ils sont concernés par l'enquête judiciaire, soit pour garder leur job au CDH, soit par peur de Joëlle Milquet elle-même. Premier constat : le contenu de la lettre anonyme est largement confirmé par une majorité des témoins. Concernant le premier chef d'accusation : " Il y a bien eu des engagements au cabinet de collaborateurs qui n'ont travaillé que pour la campagne électorale. Mais, pour ceux qui ont été engagés à temps partiel, il semble plus compliqué pour les enquêteurs de démontrer qu'il s'agissait d'emplois fictifs ", dit un témoin. Et un autre d'ajouter : " La campagne était organisée depuis le deuxième étage du cabinet, où se trouvait le bureau de Joëlle Milquet. " Un autre encore explique qu'au moins un des dossiers rendus à la justice pour justifier ces emplois était en réalité un copier-coller de travaux universitaires de l'ULB, de l'UCL et d'une université en France. Selon lui, il a suffi aux enquêteurs de taper quelques phrases sur Google pour s'en rendre compte. Lorsque Melchior Wathelet et son équipe sont arrivés au cabinet de l'Intérieur, en juillet 2014, après le départ de Joëlle Milquet vers le ministère francophone de l'Enseignement, un screening du personnel a été organisé. Six collaborateurs, absents de la maison, ne se sont jamais présentés à l'appel, pourtant lancé à trois reprises. Nul ne savait quelles fonctions ils remplissaient. Ils ont donc été licenciés. Concernant l'intrusion dans les boîtes mails privées de certains collaborateurs, un passage d'une audition judiciaire exhibé par un des témoins est explicite. Il concerne un échange de sms entre celle qui était alors ministre de l'Intérieur et l'informaticien du cabinet, le 12 février 2014 (soit quelques jours après le premier article du Vif/L'Express sur les " étranges collaborateurs de Joëlle Milquet "). A 8 h 35, la ministre envoie : " Surveiller mails A. B. " (NDLR : nous avons choisi de ne publier aucun nom en entier.) L'informaticien répond aussitôt : " OK, suis dessus. " Un peu plus tard, un autre sms de Joëlle Milquet : " Priorité B., T., A., L. " Tous ces collaborateurs visés travaillent à l'époque au cabinet. L'un d'eux a déposé plainte, lorsqu'il a appris cette intrusion dans sa boîte mail au cours d'une audition judiciaire. L'informaticien lui-même a reconnu avoir effectué ces recherches dans les boîtes mails. Sur l'affectation des chauffeurs du cabinet à des tâches privées, les témoignages sont aussi éloquents. " D., le chauffeur particulier de la ministre, a pratiquement éduqué les gosses de Joëlle. Il les voyait plus qu'elle ne les voyait ", dit une ancienne collaboratrice. D'autres nous ont confirmé les photocopies de cours pour les enfants (" D. y passait des heures "), les courses du ménage (" au Colruyt deux fois par semaine "), les trajets pour aller chercher la maman à Charleroi (" le mercredi pour garder les enfants, elle habitait à Loverval "), le toilettage des chiens (" Joëlle en a deux, c'est D. qui les conduisait "). Dans certaines feuilles d'audition que Le Vif/L'Expres a pu lire, on constate que les enquêteurs ont retrouvé de nombreux sms montrant que les chauffeurs effectuaient très régulièrement des tâches privées. Exemples : " M. demande à D. (NDLR : chauffeur) de faire copie de cours d'un copain de S. (NDLR : fils de Joëlle Milquet) " ; " M. demande à D. d'aller chercher Nanou (NDLR : sa maman) ". D'autres sms indiquent que le chauffeur allait chercher les enfants au foot ou au camp scout. Toujours selon un document consulté, le chauffeur D. a, lui aussi, déclaré aux enquêteurs que la ministre l'avait chargé de prendre en charge ses enfants, sa maman, ses chiens, ses courses ainsi que d'être présent chez elle lorsque des ouvriers y faisaient des réparations. Au début, c'était des petits services, dira-t-il aux enquêteurs, puis, c'est devenu une habitude. Contacté par Le Vif/L'Express, ce chauffeur s'est montré plus nuancé, indiquant que " Joëlle était dans la voiture " lorsqu'il allait à Loverval le mercredi, au toilettage ou au camp scout. " Des photocopies pour les enfants, cela arrivait, mais je ne les faisais pas au cabinet ", assure-t-il. Interrogé sur les courses au Colruyt, il refuse de répondre. D'autres témoignages ont indiqué que des voitures du cabinet, dont une VW Polo et une Audi A8, avaient été utilisées par les enfants - en âge de conduire - de Joëlle Milquet, notamment lorsque la leur était en panne. Certains collaborateurs ont essayé de faire comprendre à la ministre que c'était problématique, surtout en cas d'accident. En vain. Le chauffeur, de son côté, nie ce " prêt " de voitures du cabinet. Enfin, concernant la procédure des congés : " Le principe était que, durant les mois précédant l'élection, les collaborateurs prenaient officiellement congé pour se couvrir quand ils travaillaient pour la campagne de la ministre. Ensuite, après les élections, on mettait les compteurs à zéro et les congés pris pour la campagne étaient annulés ", confie un témoin. Il semble que ces fausses feuilles de congé ont été systématisées surtout après la parution des articles du Vif/L'Express en 2014, au cas où il y aurait une enquête. D'où la suspicion de faux de la part de la justice. L'ancienne secrétaire du chef de cabinet est en aveu concernant cette pratique. Si l'on en croit les documents que nous avons pu lire, elle a assuré aux enquêteurs qu'elle avait agi " sur instruction " de la ministre. Selon un de nos témoins, les enquêteurs ont, par ailleurs, retrouvé des mails explicites, dont celui-ci du 25 juin 2014 envoyé par la secrétaire à une collaboratrice du cabinet : " Les congés de campagne sont toujours notés, il ne faut pas en tenir compte, mais je ne peux pas encore les retirer. " Et la collaboratrice de répondre : " Donc, il devra me rester 7 jours de congés (soit 2 jours en gardant les congés de campagne). " Selon d'anciens cabinettards, la secrétaire ne pouvait agir de la sorte que sur consigne de Joëlle Milquet. Dans le PC de la secrétaire, les enquêteurs ont également retrouvé deux fichiers de congé concernant une collaboratrice : le premier (qu'on a visiblement oublié de détruire) liste des congés pris en mai 2014, le second, créé en juillet, est expurgé de ces congés. De manière générale, rien ne se faisait au cabinet sans l'aval de la ministre, assurent les collaborateurs vus ou entendus dans le cadre de cette enquête. " Elle contrôlait, vérifiait, dirigeait tout, selon un témoin. Et il était impossible de s'opposer à une de ses décisions. Elle répondait systématiquement que c'était quand même elle, la ministre ! " Plusieurs sont aujourd'hui outrés de voir Joëlle Milquet charger certains anciens de son cabinet, dont la secrétaire du chef de cabinet concernant la double comptabilité des congés. " Après les articles du Vif en 2014, elle nous a envoyé un mail en nous disant de faire attention à la gestion des congés, souligne un témoin. Elle avait compris qu'elle devait déjà se protéger elle-même... " " Nous sommes des lampistes, lâche une ancienne du cabinet. Joëlle jouit, en outre, d'une immunité pénale que les autres inculpés n'ont pas. " De fait. Cette immunité en tant que ministre dans l'exercice de ses fonctions court même après sa mandature, qu'elle soit encore élue ou non par la suite. Cela signifie que la Chambre devra, comme pour le socialiste liégeois Alain Mathot en 2017 (affaire Intradel), décider de lever ou non cette immunité. De cette décision dépendra l'éventuelle comparution de Joëlle Milquet devant un tribunal. C'est précisément de cela, surtout, que l'on avait peur, au CDH : que des anciens collaborateurs de Joëlle Milquet choqués d'être inculpés - ils sont entre six et dix selon nos informations - ou de risquer une inculpation alors qu'ils n'avaient fait qu'obéir à ses ordres ministériels, passent à table et vident leur sac. L'effet aurait été ravageur. Certains avaient d'ailleurs tiré la sonnette d'alarme il y a plusieurs mois au sein du parti orange. Pour ceux-là, qui ont peut-être été écoutés mais n'ont pas été entendus, la pilule est amère. Si l'actuelle direction du CDH avait pris la mesure du risque encouru, et justement apprécié cette mise en garde, le parti, par ailleurs très ébranlé par l'affaire Dimitri Fourny , n'en serait pas là aujourd'hui. Certes, à la surprise générale, Joëlle Milquet a annoncé, la veille de la clôture des listes électorales, qu'elle ne se présenterait pas devant les électeurs : elle acceptait la mission que lui proposait le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, dans l'accompagnement des victimes d'actes de violence et de terrorisme. Appréciable hasard de calendrier ? Ou exfiltration par le haut de la toute fraîche candidate devenue encombrante ? Au sein même du CDH, certains avouent du bout des lèvres qu'il s'agit bien d'un sauve-qui-peut. Maxime Prévot, depuis peu président des humanistes, avait pourtant fait le pari initial de placer Joëlle Milquet comme tête de liste pour la Chambre, à Bruxelles. Le choix était cornélien pour lui. Sans Joëlle Milquet à Bruxelles, le CDH pourrait ne plus exister dans la capitale au lendemain des élections. Et avec elle, le risque que de nouvelles informations sortent sur son dossier judiciaire était réel. Depuis l'annonce de la réorientation professionnelle de l'intéressée vers des cieux européens, la parole se libère chez les humanistes. Car certains n'adhéraient pas au choix du président. " Le seul calcul, c'était d'attraper des voix ", déplore un élu, fâché que son parti n'ait pas tiré les leçons de la déroute électorale des communales. A ce jeu-là, Joëlle était certes imbattable : sa popularité dans un électorat de gauche, populaire ou issu de la diversité est évidente. Cela dit, sa candidature en contrariait certains, demandeurs d'un rajeunissement des cadres. " Une partie des gens au CDH n'avaient pas envie qu'elle remonte en première ligne, confie un autre élu. A Bruxelles, on a de vrais bons jeunes sur lesquels il faut miser. C'est par les jeunes que le parti se sauvera. La génération de Joëlle ne représente plus l'avenir. La choisir comme tête de liste aurait peut-être permis de sauver les meubles, mais c'était une vision à très court terme. " Comme toujours quand il s'agit de Joëlle Milquet, les mandataires se classent en deux camps : ceux qui admirent, à juste titre, son intelligence, ses engagements sincères, son énergie débordante, son enthousiasme qui frôle le pouvoir d'envoûtement, et sa puissance de travail, y compris électorale. Et les autres, las de ses emportements, de ses pirouettes à la Dr Jekyll et Mr Hyde, de son obsession du contrôle, de ses sms à 3 heures du matin. Pour les premiers, l'inculpation de leur ex-ministre est certes ennuyeuse. Mais soit. " L'enquête dure depuis si longtemps qu'il n'y a sans doute pas grand-chose dans le dossier ; tous les autres cabinets pratiquent de la sorte ; par sa démission, elle a déjà largement payé sa dette. Et on a peu de gens de sa trempe, au parti ! " argumentent-ils en vrac. Pour les seconds, il y a comme une envie de tourner la page. Ils le disent tout bas : elle a tant fait pour le parti ! Et le parti a tant fait pour elle... " Au CDH, personne ne veut la peau de Joëlle, assure un ténor. Tous restent loyaux à la famille : on ne tue pas sa cousine. " Ils sont plusieurs, néanmoins, à ne pas s'étonner des fuites dans ce dossier judiciaire. " Dans l'exercice du pouvoir, elle a décollé du sol, épingle un autre humaniste. Elle est en lévitation, avec une omniscience qui lui a fait croire que rien ne pouvait lui arriver. " Par ailleurs, approchées par Joëlle Milquet pour être entendues comme témoins de moralité par les enquêteurs, certaines personnalités du CDH ont refusé, arguant qu'elles ne connaissaient pas le fond du dossier. Voilà désormais Joëlle Milquet hors de tout mandat politique : oublié, son siège au conseil communal de Bruxelles-Ville, au parlement bruxellois, au Parlement fédéral. Elle avait pourtant exprimé clairement son souhait de rester parlementaire. A l'Europe d'abord, au fédéral ensuite, si ce n'était pas possible. Voilà qu'elle se retire, en même temps qu'on la retire. " C'est tard mais c'est mieux que pas ", souffle un humaniste. Le CDH est, du coup, un rien plus à l'abri. Mais le double gâchis, de sa candidature d'abord et de son retrait ensuite, est évident. De la part d'une ancienne présidente de parti, c'est difficile à comprendre. " Tout le monde connaît mon intégrité, rappelle Joëlle Milquet sur son site Web. Si j'avais le sentiment d'avoir commis la moindre infraction, je ne me présenterais évidemment pas. " Désormais, elle ne se présente plus. Laurence Van Ruymbeke et Thierry Denoël