C'était un dimanche, vers 19 heures, peu après les attentats du 22 mars. Zohra (1) remonte à pied du bas d'Ixelles vers la Porte de Namur, à Bruxelles, lorsque trois hommes d'une trentaine d'années, habillés de noir, l'interpellent pour lui demander la direction de la place Flagey. Elle n'a guère le temps de leur répondre. Les trois hommes commencent à l'insulter : " Sale Arabe, retourne dans ton pays, où est ta bombe ? " " Je suis Belge ", répond-elle. " Non, tu n'es pas Belge ! Et tu te tais, sinon, je frappe ", profère l'un d'eux. Le voile de Zohra est arraché. Les trois hommes brandissent un couteau, avec lequel ils taillent br...

C'était un dimanche, vers 19 heures, peu après les attentats du 22 mars. Zohra (1) remonte à pied du bas d'Ixelles vers la Porte de Namur, à Bruxelles, lorsque trois hommes d'une trentaine d'années, habillés de noir, l'interpellent pour lui demander la direction de la place Flagey. Elle n'a guère le temps de leur répondre. Les trois hommes commencent à l'insulter : " Sale Arabe, retourne dans ton pays, où est ta bombe ? " " Je suis Belge ", répond-elle. " Non, tu n'es pas Belge ! Et tu te tais, sinon, je frappe ", profère l'un d'eux. Le voile de Zohra est arraché. Les trois hommes brandissent un couteau, avec lequel ils taillent brutalement ses longs cheveux. Les coups pleuvent. Zohra est jetée à terre. La jeune femme, âgée de 26 ans, pense que le pire peut survenir. Elle doit se marier durant l'été et se dit déjà qu'en cas de déshonneur, elle mettra fin à ses jours. Elle se tait, sûre qu'il vaut mieux ne plus rien dire, en espérant que les coups cessent. Ils cessent. Et les trois hommes s'en vont sans un mot et sans hâte. Personne n'a assisté à la scène. Ou, du moins, personne n'a fait savoir qu'il avait assisté à la scène en intervenant. Zohra rentre chez elle, à Molenbeek, et ne pipe mot. Elle a bien trop peur que sa mère lui impose de quitter définitivement la Belgique et de gagner un lieu plus sûr, au Maroc. Les bleus qu'elle a sur le corps ne se voient pas. Et elle s'arrange pour porter bandeaux ou couvre-chefs capables de cacher les trous manifestes que présente désormais sa chevelure. A de rares confidents qui lui conseillent de ne pas en faire état à l'extérieur, elle raconte son histoire. Les hommes lui inspirent aujourd'hui de la crainte. Elle ne prend plus les transports en commun et évite les ruelles. Mais elle n'ira pas porter plainte. " Je veux oublier ", explique-t-elle. Le 22 mars, Zohra était présente dans le hall de l'aéroport de Zaventem. Un voyageur l'y avait insultée, parce qu'elle était voilée. " Je ne me reconnais en rien dans les attaques perpétrées par l'Etat Islamique, insiste-t-elle. Cet islam-là, ce n'est pas ma religion. " " Les actes islamophobes se sont multipliés depuis un an, confirme-t-on au Mrax (Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie). Particulièrement à l'égard des femmes, plus faciles à attaquer que les hommes. " D'autres cas de voiles arrachés et de femmes musulmanes insultées et agressées ont ainsi été rapportés à cette organisation. Pour toute l'année 2015, 58 plaintes pour islamophobie, sur un total de 81, ont été déposées au Mrax, dont 4 concernaient des faits de violence. Sur les seuls quatre premiers mois de 2016, 46 plaintes pour islamophobie ont déjà été introduites dont 20 pour des faits de violence. " Auparavant, les plaintes qui nous parvenaient concernaient plutôt des discriminations à l'embauche ou à l'accès au logement, précise Nicha Mbuli, juriste du Mrax. Dorénavant, les cas d'insultes et de violences qui nous sont rapportés sont bien plus nombreux. " Le Mrax conseille aux victimes de porter plainte à la police si elles disposent de preuves. Mais la plupart du temps, elles ne posent pas cet acte et aucune procédure judiciaire n'est lancée. (1) Prénom d'emprunt.