"En Belgique non plus, il n'y a pas d'égalité entre les hommes et les femmes au parlement. Et au gouvernement, c'est encore pire", a déclaré Defraigne à Shahindokt Molaverdi, la vice-ministre iranienne de la Femme et des Affaires familiales. Par contre, elle n'a pas pipé mot sur le million de dossiers de police ouverts annuellement contre les femmes qui ne respectent pas le code vestimentaire en vigueur.

Quelques jours avant la visite de Defraigne, l'Ershad Gasht, la police de moeurs, s'est vue encore attribuer 7 000 agents secrets supplémentaires censés "poursuivre" les femmes qui ne portent pas leur hijab comme le prescrit la loi.

Et ce n'est absolument pas la seule humiliation que les femmes ont à subir là-bas. La sharia détermine en effet qu'elles n'ont pas les mêmes droits que les hommes. Sans autorisation de leur mari, les femmes ne peuvent ni étudier, ni travailler à l'extérieur, ni voyager. Elles n'ont pas le droit de divorcer et ne se voient jamais confier la tutelle de leurs enfants. Les femmes ne reçoivent que la moitié de l'héritage perçu par les hommes et au tribunal leur témoignage vaut la moitié de celui d'un homme. Les filles peuvent être données en mariage à partir de neuf ans et à partir de cet âge, elles sont pénalement responsables de tout ce qu'elles font (les garçons à partir de 15 ans). Elles peuvent donc être condamnées à mort. Et les femmes qui commettent l'adultère sont lapidées.

Au lieu de dénoncer l'atteinte aux droits des femmes indéniable et largement répandue dans la République islamique d'Iran ou au moins en parler, Christine Defraigne a préféré critiquer la position des femmes en Belgique : "Partout, les femmes sont confrontées à des problèmes. Dans notre sénat, on a établi un rapport sur le suivi et l'application des objectifs de Pékin. La Belgique aussi a encore du pain sur la planche avant que les droits égaux pour les femmes n'existent plus uniquement sur papier."

Les déclarations de Defraigne ont été accueillies avec enthousiasme par les médias iraniens. Mais elles sont très frustrantes pour les Iraniennes. Elles sentent bien que les politiques étrangers accordent plus d'importance aux relations économiques avec la République islamique d'Iran qu'aux droits des femmes. Elles se sentent oubliées. Il est évident que la situation des femmes en Belgique est encore susceptible d'amélioration, mais elle n'est pas comparable à celle des Iraniennes. Et puis, est-ce une raison pour passer sous silence l'atteinte aux droits des femmes en Iran ? Cette attitude ne fait que conforter les ayatollahs et les islamistes dans leurs positions.

La rencontre entre Defraigne et Ali-Akbar Velayati, le conseiller du Guide suprême, est encore plus effarante. "La République islamique détient beaucoup d'informations et possède beaucoup d'expérience dans la lutte contre le terrorisme, et joue un rôle important dans la stabilité de la région", a-t-elle déclaré. Avons-nous déjà oublié que la République islamique était le premier véritable califat chiite ? Defraigne souhaite même engager Velayati dans la guerre contre le terrorisme. "Pendant seize ans, vous avez dirigé les Affaires étrangères en Iran. Vous pouvez nous aider à résoudre les problèmes dans la région, à savoir en Syrie et au Yémen."

Manifestement, Defraigne ignore que Velatayi est lui-même un terroriste qui a été condamné. En 2007, le parquet argentin a délivré un mandat d'arrestation pour son implication dans l'attentat terroriste contre un centre juif à Buenos Aires, qui a coûté la vie à 85 personnes. En 1997, un tribunal allemand a accusé Velayati d'avoir été complice du l'assassinat de quelques opposants dans un restaurant grec, mieux connu comme les meurtres de Mykonos. Après cette sentence, les pays de l'Union européenne ont rappelé leurs ambassadeurs de la République islamique d'Iran. Comment Defraigne peut-elle à ce point porter cet homme aux nues ?

Pendant cet entretien, Velyati a clairement fait comprendre que le maintien de Bachar el-Assad à la présidence de la Syrie est un point de rupture pour son pays. À quoi Defraigne a réagi : "Pour ce qui est du gouvernement démocratique en Syrie, nous partageons les positions de l'Iran." Je me demande comment Christine Defraigne définit le mot démocratie.

Il y a eu aussi l'entretien avec Ali Larijani, le président du parlement iranien. Selon les médias locaux, Defraigne situe les racines du terrorisme dans les démocraties occidentales libérales. "Nous nous demandons pourquoi de jeunes migrants de la deuxième et troisième génération qui sont nés et qui ont grandi dans notre pays se rendent en Syrie pour lutter pour l'EI", aurait-elle déclaré.

Defraigne a également applaudi les élections parlementaires récentes. "Je félicite l'Iran pour ses élections justes et saines." Je peux m'imaginer que le président du parlement nord-coréen tient de tels propos, mais pas celui de notre sénat ? Quelqu'un qui se qualifie de libéral ?

Les élections dont parle Defraigne figurent parmi les moins libres du monde et des 37 années d'histoire de la République Islamique d'Iran. À juste titre, toutes les organisations des droits de l'homme ont critiqué ces élections. Seuls les candidats qui reconnaissent l'autorité du Guide suprême, et qui croient donc à un califat chiite, ont pu participer. La sélection finale a été réalisée par un petit groupe de religieux choisis par le Guide suprême.

Ajoutons que le président du cabinet d'Ali Larijani, Mohammad-Jafar Sahraroodi, est accusé du meurtre de plusieurs opposants de la République islamique d'Iran à Vienne en 1989. Selon The Washington Post, il existe des rapports de la tentative échouée de l'armée américaine de le faire arrêter à Erbil en Irak.

Par contre, Christine Defraigne a manqué une occasion de parler. Lors de sa visite, on a dévoilé la date du troisième festival de dessins humoristiques sur l'Holocauste. Les juifs y sont représentés avec des visages laids et déformés et l'Holocauste taxé de mensonge.

Le "festival" est toujours très critiqué par les organisations de droits de l'homme, mais Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré au New Yorker, le 25 avril 2016, qu'il ne faut pas d'autorisation pour ce genre d'expositions dans la République islamique d'Iran et que le gouvernement ne peut donc être tenu responsable de son contenu.

Le directeur de la Culture et de l'Orientation islamique, dont fait partie la commission de la censure, a pourtant annoncé officiellement qu'il soutenait l'organisateur de l'exposition. Et celui-ci est la commune de Téhéran. Sans approbation de l'état et du gouvernement, il n'y aurait tout simplement pas d'exposition.

Entre-temps, Atena Farghadani a été condamnée à douze ans de prison parce qu'elle a dessiné quelques parlementaires (dont Ali Larijani, l'hôte de Defraigne) avec des têtes d'animaux. Rarement, un silence a été aussi déplacé que celui de Christine Defraigne au sujet de ce festival.

Aucun politique occidental n'a poussé le bouchon aussi loin que Christine Defraigne en Iran

Tous les politiques occidentaux qui visitent Téhéran prononcent au moins une phrase courte sur l'atteinte aux droits de l'homme dans la République islamique. Hormis Defraigne. Elle réussit même à fêter un régime où près de mille personnes sont exécutées en justice chaque année et à critiquer son pays. À Téhéran, l'opinion publique pense aujourd'hui qu'elle préfère un état islamique à une démocratie libérale, et ses déclarations servent de propagande. Aucun politique occidental n'a poussé le bouchon aussi loin, quel que soit le traité commercial en jeu.

Quand un journaliste britannique a donné sa propre interprétation au sujet des déclarations de Defraigne à Téhéran, elle a réagi: "Je suis laïque et féministe." Exactement le contraire de ce qu'elle a laissé entendre à Téhéran.