Les inondations ont creusé une faille dans la réalité, comme si un artiste mégalomane ou l'auteur d'une dystopie pessimiste avaient eu le droit de matérialiser ses fantasmes dans une ville de 55 000 habitants située au pied des Hautes-Fagnes. Rue des Raines, ancien quartier patricien de Verviers, "La Virgule", une sculpture en acier inoxydable de Serge Gangolf a été complétée par la copulation en chaîne d'une demi-douzaine de voitures posées l'une sur l'autre.
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Les inondations ont creusé une faille dans la réalité, comme si un artiste mégalomane ou l'auteur d'une dystopie pessimiste avaient eu le droit de matérialiser ses fantasmes dans une ville de 55 000 habitants située au pied des Hautes-Fagnes. Rue des Raines, ancien quartier patricien de Verviers, "La Virgule", une sculpture en acier inoxydable de Serge Gangolf a été complétée par la copulation en chaîne d'une demi-douzaine de voitures posées l'une sur l'autre. Le sauvage a fait irruption dans la ville avec cette eau jaune et dominatrice qui a arraché ce qu'elle voulait aux berges de la Vesdre. Une vieille crainte a resurgi du fonds du 19e siècle : les barrages d'Eupen et de la Gileppe vont-ils tenir ? Quel risque court-on à habiter en aval ? Les informations ont fait cruellement défaut à Verviers où des directives n'ont pas été données d'évacuer les zones directement menacées par les pluies et les futurs lâchers. Ce qui a été fait en amont, à Dolhain, où la bourgmestre Valérie Dujardin (PS) a donné l'instruction à certains riverains de quitter les lieux. Le barrage d'Eupen a commencé à lâcher de l'eau mercredi en fin d'après-midi, d'abord faiblement, puis, le rythme s'est accéléré entre 2 heures et 10 heures du matin, à raison de 200 m³ par seconde. Jeudi matin, ce fut le tour de la Gileppe, mais avec de plus petits lâchers, de 5 à 10 m³ par seconde. A Verviers, les réseaux sociaux attisaient la crainte d'un lâcher simultané des deux grands barrages, une fake news. Mais les risques de la nuit du mercredi à jeudi ont-ils été correctement évalués et transmis aux habitants ? La communication reste une donnée fondamentale en temps de crise. Malgré l'hyper-présence des médias et des réseaux sociaux, malgré le système Be-Alert qui a délivré des messages à jet continu (télétravailler- ne pas sortir de chez soi- couvre-feu), vu la coupure des lignes téléphoniques et, donc, la suspension d'Internet en certains endroits, c'est la 4 G qui a maintenu le lien. "Il faudra réfléchir à la création de boucles de type Whatsapp ou Signal", a écrit Fabienne dans son petit carnet, parmi les leçons à tirer de la crise. Elle travaille dans le secteur de l'action sociale. "C'est ça qui a permis de garder le contact entre nous. Il fallait d'urgence sécuriser nos lieux de vie, nos institutions. La maison de retraite La Lainière a été privée d'eau potable et d'électricité. On ne pensait pas que toutes nos solutions allaient tomber à l'eau, car l'inondation du centre vital du CPAS, rue du Collège, n'avait pas été anticipée." Pas d'électricité, de gaz, d'eau potable, de réseau, plus rien du tout. Des moteurs foutus dans les caves de toutes les maisons, commerces, restaurants et entreprises du fond de la vallée, toujours privé d'électricité. Verviers, ville morte. Les immondices comment à, être rassemblés à l'îlot Phoenix. Dès qu'on prend un peu de la hauteur, tous les services sont actifs.De cette catastrophe, Fabienne veut retenir le côté humain des choses. Le beau côté humain. "Je préfère me souvenir de ces gens qui, le matin, descendaient en bottes vers la ville pour venir prêter main forte aux autres ou ces travailleurs qui, malgré des dégâts des eaux dans leur propre maison, se sont présentés à leur travail. Entre parenthèse, avec une messagerie adéquate, on aurait pu prévenir certains de ne pas venir quand ce n'était pas nécessaire... Des psys du CPAS ont été envoyé au centre de crise de la Ville installé au stade du Panorama. Les services sociaux se sont entraidés." Dans d'autres quartiers, comme celui des Minières, une salle associative a été mise à la disposition des sinistrés. La solidarité s'organise, comme on dit. Le bilan provisoire est catastrophique : sept morts au moins à Verviers. Les caméras ont saisi ce moment habituellement caché derrière des bâches où l'on roule un corps dans un sac blanc : matérialité de la mort. "Tout n'était pas prévisible, soutient Fabienne, mais il y a eu des décisions étranges, comme celle d'installer le lieu de secours dans la Bulle de Gérardchamps, évidemment inondée puisqu'à la hauteur de la Vesdre. Les antennes sociales situées plus en hauteur ont pris le relais. Je reste avec mes questions au niveau des informations que nous avons reçues avant la crue..."Alors, oui, les pillages filmés ou photographiés ont choqué au plus haut point, en plein jour, au nez et à la barbe des citoyens et des policiers appelés en renfort. "Les commerçants vont être remboursés par les assurances", a justifié tranquillement un loustic, rapporte ce jour la presse locale. Une rumeur circulait hier sur les réseaux sociaux, mentionnant de "grosses voitures de..." (nationalité des Balkans) qui déverseraient leurs occupants pour se servir dans les magasins verviétois... Durant la nuit du jeudi au vendredi, malgré le couvre-feu, des maisons évacuées en Pré-Javais, quartier populaire en bord de rivière, ont encore été "visitées". La catastrophe a créé un temps suspendu flottant au-dessus des lois et des contingences habituelles. Pendant que la bourgmestre, Muriel Targnion (PS) se dépêchait de revenir du sud de la France, la ville était ouverte, offerte, défigurée et cependant extraordinaire. De l'autre côté du quai Jules Cerexhe où se trouvent habituellement des terrasses à l'ombre des arbres, les badauds prenaient l'air au plus près du grondement de l'eau jaune, et des photos aussi. Une image inversée de la réalité perçue. Pour une fois, les catastrophes naturelles, ce n'est pas en Afrique. Plus que jamais, les piétons sont les rois de Verviers. Les grands travaux en cours ont déjà fait fuir une bonne partie des voitures (et des clients). Depuis plusieurs mois, en effet, des travaux ont lieu pour rendre la ville plus agréable, y attirer de nouveau la classe moyenne et des commerces de bon niveau, sans oublier son Grand Théâtre qui aura les sous pour ne pas continuer à tomber en ruine, ainsi qu'un autre projet muséal, l'Hôtel de Biolley, enfin mis sur de bons rails budgétaires. Alors que les Verviétois entrevoyaient le bout du tunnel, la violence des flots a arraché les pavés tout juste posés, reportant tout pronostic pour la fin des travaux de "Verviers Ville conviviale", cofinancés par le Fonds européen de développement régional et la Wallonie.Le désespoir visible de Vincent, un chanteur de l'Opéra royal de Wallonie qui tient avec sa femme Nathalie une épicerie bio rue du Brou a ému beaucoup de monde, jeudi soir, sur RTL TVI. "On a eu les travaux, le Covid et maintenant ça". De fait, en 2019, c'était déjà un acte de foi d'investir dans les parages. Le lendemain de la catastrophe, le couple communiquait sur fond d'écran noir : "L'Orchestre à Pots est sous 2m d'eau... tout est probablement détruit... Nous restons fermés jusqu'à une date indéterminée...". Aujourd'hui, un message d'espoir est apparu sur la même page Facebook, en rose : "Merci pour votre soutien massif ! On se relèvera...avec vous!". Au Vif, ils se confient : "Nous sommes attristés avec tous ceux qui ont perdu bien plus, leur maison ou même un proche. Les émotions nous submergent, mais le soutien incommensurable que nous recevons nous pousse à espérer remonter la pente."