Je me rappelle cette soirée de mars 2012 où, à l'issue d'un Conseil de police banal, je fus appelé d'urgence en tant que bourgmestre, rue Docteur de Meersman, à Anderlecht. Un incendie criminel ravageait une mosquée chiite. L'imam bien connu de la mosquée fut retrouvé sans vie. L'incendiaire qui avait été arrêté ne cacha pas ses motivations: venger les crimes du pouvoir syrien sur les populations sunnites.

En un clin d'oeil, des médias du monde entier débarquèrent à Anderlecht en prévision d'une extension de la confrontation sur le sol européen. Heureusement, grâce à un travail d'apaisement, d'empathie mais aussi de fermeté quant au refus d'envisager toute justification à la reproduction de la violence, nous sommes parvenus à éviter le pire. Une semaine après le dramatique incident, les journalistes internationaux avaient déserté la place et l'actualité belge s'était détournée vers une autre catastrophe.

Pour autant, une volonté - peut-être une prise de conscience de la fragilité de la paix civile - permit aux autorités communales de donner corps à un projet qui végétait depuis des années : la mise en oeuvre d'une plateforme interconvictionnelle réunissant croyants et non croyants de tous bords.

Quel exploit, déjà, de faire dialoguer des personnalités, parfois voisines, qui jamais n'avaient eu l'occasion (ou l'intention) de se rencontrer! Que dire encore de cette occasion de faire assoir, ensemble, à l'heure des graves tensions internationales, chiites et sunnites qui, auparavant, n'envisageaient pas de se côtoyer dans la même pièce?

Les travaux aboutirent à la signature d'une charte dont l'un des principaux engagements reposait sur le refus commun d'importer, sous quelque prétexte, les conflits se déroulant à l'étranger.

Je ne suis pas assez naïf pour ne pas constater que, depuis ces moments encourageants, les antagonismes en tout genre sont loin de s'être éteints. Mais l'idée principale était dans tous les esprits: le danger pour le bien-être collectif - le "vivre ensemble" comme on dit - résidait dans l'importation des confrontations complexes et destructrices qui mettaient diverses régions du monde à feu et à sang.

Indubitablement, le conflit israélo-palestinien est un exemple du genre, qui engendre dans nos villes et quartiers des tensions répétitives. Loin de moi d'imaginer que des citoyens libres et informés ne puissent se forger une opinion sur un conflit ancien et attentatoire à de nombreux symboles. Mais est-ce bien le rôle des responsables politiques de souffler sur les braises des antagonismes au risque d'inciter à la violence? Est-ce le rôle des élus de glaner des voix en éructant des imprécations démagogiques ou - et c'est souvent pire - en travaillant sournoisement les opinions à coup de sous-entendus et de propos pétris d'ambiguïté?

Certes, il est normal que la politique internationale soit débattue au sein du Parlement fédéral ; c'est là que l'on peut appréhender les difficiles équilibres du monde auxquels notre pays est confronté. Il n'est pas illégitime que soient abordés certains éléments de politique extérieure au sein des Parlements des entités fédérées puisqu'elles sont dotées d'une politique extérieure, pourvu que cela se fasse avec une certaine retenue qui manque trop souvent désormais.

Mais que dire de l'inflation aberrante de l'irruption, de plus en plus systématique, de ces questions au sein des Conseils communaux? Est-ce bien d'intérêt communal, alors même que les communes sont confrontées à tant de lourdes charges de première ligne en faveur de leur population? A-t-on un urgent besoin de voter des textes préfabriqués par des instances de parti voulant, par électoralisme, surfer sur l'émotion de divers pans de la société?

Ces textes, qui ne sont pratiquement jamais rédigés par les élus locaux, deviennent des boursouflures démocratiques qui parviennent même à perturber la tenue normale de ces importants moments de démocratie de proximité. Et puis, une fois le vote engrangé et les antagonismes ravivés, qui peut croire que ces politiques de la vaine posture puisse produire mieux que de fausses espérances ? Ainsi, qui ira dire aux jeunes indignés et aux militants sincères que tout cela n'était que du théâtre qui ne résoudra rien là-bas et fragilisera la cohésion sociale ici?

On ne se joue pas des valeurs démocratiques comme d'une vieille serpillère que l'on fait tourner au-dessus de sa tête sans risquer de déchirer le délicat tissu de nos démocraties modernes. Nous qui vivons à l'abri des principales dévastations des guerres depuis trois quart de siècle, serions bien inspirés de préserver encore longtemps cette paix civile, devenue bien rare sur le globe. Plus que jamais, notre pays a besoin de bâtisseurs de ponts pour surmonter ce qui sépare, plutôt que de pompiers pyromanes qui se nourrissent cyniquement des malheurs du monde.

Gaëtan Van Goidsenhoven

Chef de Groupe MR au Sénat - Député bruxellois

Ancien bourgmestre d'Anderlecht

Je me rappelle cette soirée de mars 2012 où, à l'issue d'un Conseil de police banal, je fus appelé d'urgence en tant que bourgmestre, rue Docteur de Meersman, à Anderlecht. Un incendie criminel ravageait une mosquée chiite. L'imam bien connu de la mosquée fut retrouvé sans vie. L'incendiaire qui avait été arrêté ne cacha pas ses motivations: venger les crimes du pouvoir syrien sur les populations sunnites.En un clin d'oeil, des médias du monde entier débarquèrent à Anderlecht en prévision d'une extension de la confrontation sur le sol européen. Heureusement, grâce à un travail d'apaisement, d'empathie mais aussi de fermeté quant au refus d'envisager toute justification à la reproduction de la violence, nous sommes parvenus à éviter le pire. Une semaine après le dramatique incident, les journalistes internationaux avaient déserté la place et l'actualité belge s'était détournée vers une autre catastrophe.Pour autant, une volonté - peut-être une prise de conscience de la fragilité de la paix civile - permit aux autorités communales de donner corps à un projet qui végétait depuis des années : la mise en oeuvre d'une plateforme interconvictionnelle réunissant croyants et non croyants de tous bords.Quel exploit, déjà, de faire dialoguer des personnalités, parfois voisines, qui jamais n'avaient eu l'occasion (ou l'intention) de se rencontrer! Que dire encore de cette occasion de faire assoir, ensemble, à l'heure des graves tensions internationales, chiites et sunnites qui, auparavant, n'envisageaient pas de se côtoyer dans la même pièce?Les travaux aboutirent à la signature d'une charte dont l'un des principaux engagements reposait sur le refus commun d'importer, sous quelque prétexte, les conflits se déroulant à l'étranger. Je ne suis pas assez naïf pour ne pas constater que, depuis ces moments encourageants, les antagonismes en tout genre sont loin de s'être éteints. Mais l'idée principale était dans tous les esprits: le danger pour le bien-être collectif - le "vivre ensemble" comme on dit - résidait dans l'importation des confrontations complexes et destructrices qui mettaient diverses régions du monde à feu et à sang.Indubitablement, le conflit israélo-palestinien est un exemple du genre, qui engendre dans nos villes et quartiers des tensions répétitives. Loin de moi d'imaginer que des citoyens libres et informés ne puissent se forger une opinion sur un conflit ancien et attentatoire à de nombreux symboles. Mais est-ce bien le rôle des responsables politiques de souffler sur les braises des antagonismes au risque d'inciter à la violence? Est-ce le rôle des élus de glaner des voix en éructant des imprécations démagogiques ou - et c'est souvent pire - en travaillant sournoisement les opinions à coup de sous-entendus et de propos pétris d'ambiguïté?Certes, il est normal que la politique internationale soit débattue au sein du Parlement fédéral ; c'est là que l'on peut appréhender les difficiles équilibres du monde auxquels notre pays est confronté. Il n'est pas illégitime que soient abordés certains éléments de politique extérieure au sein des Parlements des entités fédérées puisqu'elles sont dotées d'une politique extérieure, pourvu que cela se fasse avec une certaine retenue qui manque trop souvent désormais.Mais que dire de l'inflation aberrante de l'irruption, de plus en plus systématique, de ces questions au sein des Conseils communaux? Est-ce bien d'intérêt communal, alors même que les communes sont confrontées à tant de lourdes charges de première ligne en faveur de leur population? A-t-on un urgent besoin de voter des textes préfabriqués par des instances de parti voulant, par électoralisme, surfer sur l'émotion de divers pans de la société?Ces textes, qui ne sont pratiquement jamais rédigés par les élus locaux, deviennent des boursouflures démocratiques qui parviennent même à perturber la tenue normale de ces importants moments de démocratie de proximité. Et puis, une fois le vote engrangé et les antagonismes ravivés, qui peut croire que ces politiques de la vaine posture puisse produire mieux que de fausses espérances ? Ainsi, qui ira dire aux jeunes indignés et aux militants sincères que tout cela n'était que du théâtre qui ne résoudra rien là-bas et fragilisera la cohésion sociale ici?On ne se joue pas des valeurs démocratiques comme d'une vieille serpillère que l'on fait tourner au-dessus de sa tête sans risquer de déchirer le délicat tissu de nos démocraties modernes. Nous qui vivons à l'abri des principales dévastations des guerres depuis trois quart de siècle, serions bien inspirés de préserver encore longtemps cette paix civile, devenue bien rare sur le globe. Plus que jamais, notre pays a besoin de bâtisseurs de ponts pour surmonter ce qui sépare, plutôt que de pompiers pyromanes qui se nourrissent cyniquement des malheurs du monde.Gaëtan Van GoidsenhovenChef de Groupe MR au Sénat - Député bruxelloisAncien bourgmestre d'Anderlecht