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"Est-ce normal de se battre pour libérer Dutroux ? " Jean-Denis Lejeune est intarissable pour décrire son indignation. Il a lu le livre de Bruno Dayez, que nous lui avons soumis, y a surligné de nombreux passages, mais, après sa lecture, il ne comprend pas davantage l'initiative de l'avocat qui veut faire libérer le meurtrier de sa fille, Julie, et se servir de cette cause pour susciter un débat sur le système carcéral. " Je sais que Dutroux a le droit de demander une libération conditionnelle, mais dire que parce que la prison fonctionne mal, il faut libérer ce criminel, c'est un slogan scandaleux. Dans son livre, Bruno Dayez met dans le même sac le voleur d'oranges et Dutroux. Inacceptable. " Même amertume chez Gino Russo. " C'est moins sur le fond que sur la forme que le combat de Dayez me dérange, affirme le papa de Mélissa. Dutroux est le pire étendard qu'on puisse utiliser pour défendre la cause des détenus. Le combat est perdu d'avance. Car l'affaire Dutroux est trop "clivante". " Pour Gino Russo, une large frange de la population n'est pas prête à entendre les arguments de Bruno Dayez. " Le risque est que cela braque les gens ou même fasse basculer ceux qui sont dans le doute vers des idées extrémistes, ce qui serait pire que tout, prévient-il. Je ne comprends pas que Dayez ne mesure pas le ressenti collectif par rapport à Dutroux. " Pour Laetitia Delhez, seule rescapée de Dutroux avec Sabine Dardenne, Georges-Henri Beauthier tient un discours semblable : " Ma cliente est d'accord pour dire que les prisons restent des usines à récidive et qu'elles ne reçoivent pas les moyens suffisants pour éviter cela, mais il y a d'autres moyens pour dénoncer cette indigence, estime l'avocat. Bruno Dayez risque de saper le travail des associations qui sont sur le terrain tous les jours et qui obtiennent tout de même quelques avancées. On ne peut pas, comme il le fait, tout jeter à la poubelle, le travail des magistrats, des surveillants, des psychiatres... " Georges-Henri Beauthier ne se privera pas de le lui rappeler devant le tribunal d'application des peines. Jean-Denis Lejeune ne comprend pas non plus que, dans son livre, le défenseur de Marc Dutroux écrive que le travail de la justice pénale se fait sans les victimes et que celles-ci sont réduites à un rôle subalterne. De son côté, Me Beauthier rappelle que, sans les devoirs complémentaires demandés par les victimes de Dutroux pendant l'enquête, jamais Michel Nihoul n'aurait été inquiété. " Les parties civiles ont un rôle essentiel à jouer pour faire avancer la cause, relève-t-il. Elles aussi peuvent contribuer à chercher la vérité et fournir des éléments à la justice, avec leurs avocats. " La vérité est d'ailleurs toujours ce qu'attendent les victimes. " C'est un préalable à toute chose, explique Jean-Denis Lejeune. Dutroux n'a même jamais reconnu avoir enlevé nos filles. Il met tout sur le dos de Bernard Weinstein, son homme de main, qu'il a tué et enterré... Or, quand j'ai rencontré Michèle Martin, elle m'a avoué que les enlèvements étaient bien le fait de Dutroux. " Pour Georges-Henri Beauthier, les victimes ne demandent pas vengeance, elles veulent juste savoir ce qui s'est passé en 1996 et auparavant. Que comptait faire Dutroux de Laetitia si elle n'avait pas été sauvée ? Quel lien avait-il avec des trafiquants d'êtres humains qu'il voyait dans les bars qu'il fréquentait ? " Il faut que Marc Dutroux raconte la vérité, sa vérité certes, mais que ça soit plausible, enjoint Beauthier. Pas une énième version comme celles qu'il a livrées à la cour d'assises et qui n'ont convaincu personne. " Me Dayez dit vouloir obtenir ce devoir de vérité de son client, mais les victimes n'y croient pas. " Dutroux a déjà roulé ses avocats, Julien Pierre et Xavier Magnée, qui avaient, eux aussi, promis qu'il allait parler ", se souvient Jean-Denis Lejeune. Difficile de croire que Bruno Dayez obtiendra mieux, considère Georges-Henri Beauthier : " Marc Dutroux n'a jamais fait le moindre travail personnel pour commencer à raconter ce qu'il a fait. " Ce qui taraude surtout Jean-Denis Lejeune, c'est que Dutroux puisse sortir un jour. Même si le ministre de la Justice Koen Geens (CD&V) a récemment déclaré à la RTBF ne pas croire à une telle éventualité, le père de Julie n'est pas rassuré. " Michèle Martin a bien réussi, elle, alors pourquoi pas Dutroux ? s'interroge-t-il avec logique. Théoriquement, dans la loi, rien ne peut l'en empêcher. En 1992, alors qu'il avait déjà enlevé et violé des mineures, il a obtenu sa libération conditionnelle en bernant les magistrats et les assistants sociaux. Cela peut se reproduire. Qui peut imaginer avoir Dutroux comme voisin ? " Et qu'on ne vienne pas lui parler d'un couvent ou d'un monastère qui pourrait accueillir celui-ci entre ses murs. " On a vu ce que ça a donné avec Martin chez les clarisses de Malonne, près de Namur, note-t-il. Quand les soeurs ont déménagé à Bruxelles, elle ne les a pas suivies... " Même si les règles pour la libération conditionnelle des grands criminels ont été renforcées en 2013, Jean-Denis Lejeune critique le système actuel et plaide pour un changement législatif. " Il existe des pays civilisés comme la Suisse où la perpétuité est effective pour les cas les plus extrêmes, pourquoi pas en Belgique ? se demande-t-il, lui qui se prononce, par ailleurs, pour la peine de mort tout en sachant qu'on ne reviendra pas sur son abolition. Il prévient tout de même : " Sans actes forts de nos élus politiques pour appliquer des peines incompressibles pour des condamnés, récidivistes, qui ont perpétré des crimes graves sur des enfants, je ne vois pas comment empêcher les citoyens d'aller crier leur colère dans les rues. " Lorsque les médias avaient révélé que Bruno Dayez représentait Dutroux pour sa demande de libération conditionnelle, Gino Russo avait annoncé sur son compte Facebook qu'il réfléchissait sérieusement à faire appel à une action collective pour la " mémoire et le respect des victimes ". Aujourd'hui, il n'y pense plus. " Mon message n'a pas été bien compris et a suscité des réactions, voire des récupérations extrémistes que je ne cautionne pas, commente le papa de Mélissa. La mort de ma fille ne doit pas servir à ça. Je ne souhaite pas qu'on durcisse les conditions carcérales. Je demande juste un meilleur équilibre pour les victimes. " Sur Facebook, Gino Russo avait également évoqué ce qu'il appelle " la lutte des pensées ". " La lutte des classes est moins sociale ou matérielle qu'intellectuelle aujourd'hui, nous précise-t-il. La société n'est pas composée que de juristes et d'intellectuels. Il y a une autre manière de voir les choses que celle du droit. Un autre ressenti. Les gens ne veulent pas qu'on pense pour eux. Or, c'est ce que semble vouloir faire Dayez : tordre le bras à l'opinion. " Voilà aussi un beau sujet de débat.