Mardi 10 décembre, au lendemain de la fin de la mission d'information de Paul Magnette, la presse francophone, unanime, se divisait. " Mission accomplie ", affichait la manchette de Sudpresse. " Magnette au tapis ", posait celle de L'Echo, qui évoquait un " sentiment d'échec " tandis qu'au petit matin Bertrand Henne, sur La Première (RTBF), concluait courageusement à un demi-échec. La vérité gît sans doute au milieu de nulle part, c'est-à-dire on ne sait pas où, et c'est assez normal dès lors que la question, en vérité, est d'autant plus ouverte qu'elle est parfaitement insoluble.
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Mardi 10 décembre, au lendemain de la fin de la mission d'information de Paul Magnette, la presse francophone, unanime, se divisait. " Mission accomplie ", affichait la manchette de Sudpresse. " Magnette au tapis ", posait celle de L'Echo, qui évoquait un " sentiment d'échec " tandis qu'au petit matin Bertrand Henne, sur La Première (RTBF), concluait courageusement à un demi-échec. La vérité gît sans doute au milieu de nulle part, c'est-à-dire on ne sait pas où, et c'est assez normal dès lors que la question, en vérité, est d'autant plus ouverte qu'elle est parfaitement insoluble. Eût-il, du reste, atteint son objectif allégué, celui de composer un arc-en-ciel élargi au CD&V, que le professeur de science politique, docteur en études machiavéliennes, n'aurait pas complètement satisfait aux critères d'une réussite inconditionnelle : cinq ans d'un gouvernement sans les deux plus grands partis flamands, fussent-ils séparatistes, ne garantissent pas un diplôme de maîtrise au bout du cursus, pour Paul Magnette comme pour la Belgique. Qu'est-ce, au fond, qu'une mission royale réussie, donc ? Disons, pour ne pas encore davantage laisser irrésolu l'insoluble, qu'elle est réussie lorsque le choix opéré à son terme prolonge la volonté du missionnaire d'installer tel ou tel type de gouvernement fédéral. Si on n'a pas avancé, ou si on rebrousse chemin, elle est ratée. Mais qui sont ceux qui couronnent ces monarchiques initiatives de succès, depuis vingt ans de créations d'emplois précaires à désinence en " eur " ? Leur identité, leur statut, leur rôle et leur dénomination changent peu : ceux qui sont parvenus à forger des accords de majorité fédérale étaient systématiquement présidents de leur parti (Di Rupo 2011, Verhofstadt 1999, Charles Michel 2014) ou vrais patrons de leur formation (Verhofstadt 2003 et 2007) au moment de la désignation palatiale. Parfois dans un stade décisif, comme formateur ou, à un stade intermédiaire, comme informateur (Louis Michel 1999, Elio Di Rupo 2003, Bart De Wever 2014) ou beaucoup plus rarement comme médiateur (Wouter Beke 2010). Si l'intitulé ne fait pas la fonction, et si les formateurs échouent parfois (Leterme deux fois en 2007) et les informateurs souvent, certaines étiquettes semblent mener à l'échec systématique : les clarificateurs, les conciliateurs, les préformateurs et les explorateurs échouent toujours, les médiateurs très souvent. Ils sont rarement les présidents de leur parti, à l'exception de Bart De Wever en 2010. C'est qu'alors le roi ne veut pas tant les faire réussir que faire patienter : s'il désigne autre chose qu'un formateur ou un informateur, c'est qu'il ne peut pas avancer mais ne veut pas reculer. Les formateurs réussissent souvent, les informateurs échouent parfois. Tous les autres ne sont que des temporisateurs. Johan Vande Lanotte et Didier Reynders en 2019, informateurs, étaient respectés pour leur expérience ; Bart De Wever en 2010 et Paul Magnette en 2019, informateurs, craints pour leur intelligence ; Danny Pieters et André Flahaut en 2010, médiateurs, loués pour leur bienveillance, Jean-Luc Dehaene en 2007, médiateur, était rappelé pour sa science. Toujours, le talent des nouveaux nommés est avancé pour justifier leur désignation, et expliquerait toutes les réussites : Elio Di Rupo, en 2011, aurait usé de sa patience ; Guy Verhofstadt, en 1999, de son insouciance, puis, en 2003, de sa puissance, puis, en 2007, de sa prestance ; Charles Michel, en 2014, de sa jactance. Est-ce donc que certaines qualités personnelles sont plus décisives que d'autres, et qu'arrivent seuls les élus qui en sont pourvus ? L'histoire ne le démontre pas. Un cas prouve même plutôt l'inverse, puisque les contemporains de Didier Reynders ont attribué deux de ses trois échecs à des défauts mutuellement exclusifs. Selon ses observateurs en effet, Didier Reynders avait échoué à cause de son manque de distance en 2007, à cause de la perte de sa présidence en 2011, et puis surtout à cause de sa prise de distance en 2019. Un même homme ne peut cumuler tous les défauts, trop ambitieux et pas assez, trop rageux ou pas assez, trop méticuleux et pas assez, fût-il Didier Reynders. C'est pourtant ce dont l'infligea la chronique. C'est donc bien que les qualités requises ne sont pas si intrinsèques que ça. C'est donc bien qu'elles ne pèsent pas tant que ça. Elles pèsent d'autant moins que ces traits personnels, souvent, sont mêlés de considérations relationnelles : le succès d'untel reposait sur sa compatibilité avec unetelle et les infortunes de l'un étaient inévitables compte tenu de son inimitié pour l'autre. Ah, si Didier Reynders et Joëlle Milquet s'étaient mieux entendus en 2007 (et si elle avait supporté le Standard plutôt que l'Olympic de Charleroi) ! Ah, si Charles Michel et Paul Magnette ne s'étaient pas tant détestés en 2014 ! La crise actuelle est parfois présentée sous ce prisme, où l'on résume le blocage par le fait que Gwendolyn Rutten ne s'entend avec aucun de ses homologues flamands, ce qui n'est pas faux. Mais pourquoi alors des homologues qui s'entendaient si bien qu'Elio Di Rupo et Johan Vande Lanotte, en 2007, posèrent des choix si diamétralement opposés ? Pourquoi Charles Michel, qui s'était prévalu de sa bonne entente avec les autres présidents de partis pour remplacer Didier Reynders à la tête du Mouvement réformateur, critère selon lui décisif de l'entrée de son parti dans des coalitions, n'a fait entrer son parti dans des coalitions qu'au prix d'une mauvaise entente avec les autres présidents de parti ? Pourquoi la prétendue amitié de Louis Michel et Elio Di Rupo, scellée disait-on devant notaire, se brisa du jour où l'un choisit de ne plus gouverner avec l'autre ? Si de bonnes relations sont souvent utiles, elles évoluent généralement avec le temps et les événements, et elles ne sont jamais suffisantes. Parfois, elles ne sont même pas nécessaires : Kris Peeters était coformateur avec Charles Michel en 2014. Il a pu composer une majorité suédoise tout en étant détesté de ses concurrents comme de ses camarades de parti. Il l'est toujours mais est aujourd'hui ailleurs. Le CD&V est-il pour autant en meilleure position ? Ou en plus mauvaise ? Quand Paul Magnette proclama cet automne vouloir changer de méthode, par rapport à ses prédécesseurs préformateurs et informateurs, chacun se pâma. Machiavel s'était changé en Copernic. La presse salua un renversement salutaire, et les présidents de parti s'ouvrirent à cette apparente nouveauté. Ils étaient tous prêts à discuter de contenu plutôt que de casting. On avait déjà oublié, ou bien on faisait semblant, que Johan Vande Lanotte et Didier Reynders avaient déjà dit renoncer à sélectionner des partis pour plutôt extraire des convergences de fond, et que personne n'en avait bougé pour autant. Parfois, on informe, on consulte l'administration, la société civile et les interlocuteurs sociaux, on pose des constats, on trace des convergences, on passe la main et ça a marché. Parfois on fait la même chose et ça n'a pas marché. Les consultations de l'informateur Louis Michel en 1999 étaient louées, celles des informateurs Bart De Wever puis d'Elio Di Rupo en 2010 étaient dénoncées. C'est qu'entre le contenu et le casting, entre les mesures et leurs exécutants, entre l'accord et ses signataires, entre les pondeuses et leur couvée, il est difficile d'identifier où est l'oeuf et où est la poule. Reprenons 1999 : sociaux-chrétiens flamands et francophones accueillirent le travail de l'informateur Louis Michel avec circonspection sur le fond dès lors que quelques avancées éthiques étaient notamment programmées, mais ces avancées éthiques notamment n'avaient été programmées que parce que la présence des sociaux-chrétiens n'était ni requise ni souhaitée : il y a du Copernic dans tous les Machiavel, du Machiavel dans tous les Copernic, le contenu n'est jamais distinct du casting, et vice versa. La seule différence, c'est que parfois on y croit, et parfois pas, que quand on n'y croit pas c'est que ça ne marchera pas, et que quand on y croit c'est que ça marchera. Y croire, bien sûr, demande d'y faire croire. A cet égard, la façon dont une mission est cadrée peut apparaître décisive, et un changement de perception s'accompagne souvent d'un changement d'orientation. Mais comme un oeuf est l'origine d'une poule qui est l'origine d'un oeuf, une communication maîtrisée peut aussi bien être la cause d'une mission réussie que la conséquence de la réussite d'une mission. La confidentialité des rencontres et de leur substance, à laquelle tous se sont toujours montrés attachés, sauf lorsqu'il faut ritualiser, est-elle une cause ou un effet ? Une fuite comme celle que provoqua involontairement Jean-Luc Dehaene en se laissant photographier une liste d'exigences à la main, ou comme celles qui bombardèrent ensuite l'infernal chemin de l'orange bleue peuvent exploser les plus habiles déminages. Paul Magnette, contrairement à ses prédécesseurs immédiats, Didier Reynders et Johan Vande Lanotte puis Geert Bourgeois et Rudy Demotte, n'a pas pu les éviter, mais n'a probablement pas manqué d'en retracer les parcours, grâce à des documents cryptés, mais aussi au bon sens : que le premier chapitre de ses notes révélé dans la presse flamande portât sur la politique migratoire, réputée trop laxiste, puis que le chapitre socio-économique en fût interprété comme trop à gauche identifiait les désinformateurs de sa mission d'information. Ils n'étaient ni rouges ni verts. Sur le champ de forces fédéral, en fait, Paul Magnette, comme tous ceux qui n'ont pas complètement réussi ni complètement échoué avant lui, ne manque pourtant pas de talent, ni de relations, ni de contenu, ni de sens de la communication. Il n'a pas complètement échoué parce qu'il n'est pas le plus faible, et pas complètement réussi parce qu'il n'est pas le plus fort. Personne, pour l'instant n'est pourvu de cette force qui, disait Machiavel, est le ressort de la fortune du Prince. Mais aucune puissance n'est à l'épreuve de la durée. " La fortune ne change que pour ceux qui ne savent pas se conformer au temps ", disait encore Machiavel. Il faudra donc attendre. On ne verra qu'alors qui est le plus heureux (in)formateur du royaume.