Il était le diamant brut de la politique belge, il est désormais poli comme la langue de bois dont on fait les héros, celle du " renouveau résolument tourné vers l'avenir " et d'un " projet ancré dans la modernité ". La campagne électorale interne de Georges-Louis Bouchez, poncée au lénifiant slogan de " l'audace de l'optimisme " et vernie par tout ce que le libéralisme francophone compte de maîtres ébénistes, s'étançonne de monceaux de platitudes. C'est une chose curieuse pour ceux qui ont vu naguère en Georges-Louis Bouchez un casseur de codes sans règle et un bougeur de lignes sans colonne : en fait, Georges-Louis Bouchez fait comme on a toujours fait.
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Il était le diamant brut de la politique belge, il est désormais poli comme la langue de bois dont on fait les héros, celle du " renouveau résolument tourné vers l'avenir " et d'un " projet ancré dans la modernité ". La campagne électorale interne de Georges-Louis Bouchez, poncée au lénifiant slogan de " l'audace de l'optimisme " et vernie par tout ce que le libéralisme francophone compte de maîtres ébénistes, s'étançonne de monceaux de platitudes. C'est une chose curieuse pour ceux qui ont vu naguère en Georges-Louis Bouchez un casseur de codes sans règle et un bougeur de lignes sans colonne : en fait, Georges-Louis Bouchez fait comme on a toujours fait. Bien sûr, le jeune Montois a deux gsm depuis toujours, certes il a plusieurs tatouages depuis longtemps - dont un, l'apache sur le bras, vient d'un sobriquet que lui avait jadis donné Le Vif/L'Express, évidemment il tweete depuis des années et en effet il aime la Formule 1 depuis qu'il est tout petit. C'est plutôt rare et même très neuf. Mais le millennial de 33 ans est-il pour autant si intrinsèquement différent de ses aînés boomers ? Son profil et son parcours, son programme et ses perspectives, ses prétentions et ses positions en font-ils l'homme d'un monde nouveau, ou plutôt l'homme nouveau d'un monde ancien ? Son profil, jeune, fin rhéteur des plateaux, cogneur de réseaux sociaux est certes bien de notre temps. Les fortunes de Tom Van Grieken (33 ans) au Vlaams Belang, Conner Rousseau (27 ans) au SP.A et Rajae Maouane (30 ans) chez Ecolo, le démontrent : la présidence des partis belges ne se gagne plus à l'ancienneté, signe aussi qu'elle n'a plus l'importance de jadis. Au sein du Mouvement réformateur, où jusqu'il y a peu le seul accès pour les jeunes était réservé aux héritiers, c'est en effet une forme de basculement. Charles Michel lui-même avait déjà 35 ans lorsqu'il s'installa, début 2011, au neuvième étage du siège de l'avenue de la Toison d'Or, à Bruxelles. Mais s'il innove par son jeune âge au xxie siècle, Georges-Louis Bouchez, par son illustre profession, ressuscite une figure libérale de la Belgique censitaire : son parti, officiellement fondé en 1846, notamment par un Walthère Frère- Orban qui n'avait alors que 34 ans, était celui des avocats des chefs-lieu de province. Depuis l'Indépendance jusqu'aux années 60 du xxe siècle, jamais les groupes parlementaires libéraux n'ont compté moins de 40 % d'hommes de loi en leur sein - avec même un pic à 70 % en 1929 (1). Le parcours du fringant sénateur coopté, que son parti sauva à cette occasion pour la deuxième fois après, en 2016, l'avoir désigné délégué général lorsqu'il perdit tout mandat électif, et qui fit rapidement d'un jeune prometteur un apparatchik de talent, n'aura jusqu'à présent rien montré d'autre rebondissement que ceux d'une canonique autant qu'irrésistible ascension : une victoire dans un poll local, obtenue aux dépens d'une vieille garde montoise qui maîtrisait moins bien que lui la récolte de dérogations, le porta à la tête de la liste libérale montoise aux communales de 2012 et l'intronisa bref échevin, puis un traditionnel arbitrage centre-périphérie à la première suppléance de la liste régionale dans l'arrondissement de Mons-Borinage en 2014 en fit un député wallon éphémère, jusqu'à 2016 donc. L'expérience Mons en mieux, qui maintint, au bénéfice d'un formidable bruit médiatique et d'une habile dissimulation du bleu aujourd'hui brandi, la liste d'ouverture communale de 2018 au niveau de la liste MR des provinciales de 2012, finit de faire de Georges-Louis Bouchez un homme qui comptait dans son parti. Un baron déjà, le patron, pas encore. Son programme proclame la modernité partout (huit occurrences du terme dans les treize pages de texte de son programme présidentiel), mais n'en introduit réellement aucune nulle part : les compromis qu'il a dû nouer avec les uns, de Charles Michel à Didier Reynders, de Jean-Luc Crucke à Jacqueline Galant, de David Clarinval à Gérard Deprez, obligent trop le candidat rassembleur pour laisser voguer l'esprit de l'ancien agitateur d'idées, qui de primaires ouvertes en suppression du vote obligatoire, rêvait tout haut à un monde sans parti tant qu'il n'était pas en position d'en présider un, fût-ce tout bas pour commencer. Sa modernité, qui compte pour un des douze principes de son libéralisme programmatique, se contente d'annoncer que " la philosophie libérale n'est pas datée ! Bien au contraire, du fait d'être arc-boutée à la liberté, elle ne reste jamais figée mais est toujours neuve, toujours moderne, toujours actuelle ! ". Les aspects concrets de cette modernité, tels que développés dans les six pages de sa méthode de travail, prônant à la fois l'ouverture à l'extérieur et le renforcement du rôle des militants, promettent en réalité peu d'innovations. D'abord, l'organisation de congrès ouverts, qui verraient y intervenir " des entrepreneurs, des acteurs de terrain, des professeurs d'université, des militants associatifs, des porteurs de projets à nature sociétale, des créateurs ou des acteurs locaux ", avait déjà été tentée " par Jean Gol pendant sa seconde présidence, après 1992, puis par Louis Michel ", nous rappelle Marc D'Hoore, par ailleurs auteur d'un très éclairant double Courrier hebdomadaire du Crisp ( Du PLP-PVV au PRL-FDF, 1997) sur l'histoire du libéralisme francophone. Ensuite, la constitution d'organes de travail sur certaines problématiques (le cannabis, les voitures autonomes, etc.) qui verraient une vingtaine de militants " de base " délibérer avant une adoption en congrès, est non seulement déjà prévue dans les actuels statuts du MR (dont l'article 25 prévoit même de pouvoir ouvrir ces organes à des non membres...), mais elle avait déjà été tentée il y a près de trente ans. " Au printemps 1992, Jean Gol avait introduit la possibilité pour les membres du PRL de choisir leurs priorités sur la base d'une liste envoyée par courrier. Il a renoncé rapidement quand il a constaté que les militants menaient le parti droit au poujadisme ", explique encore Marc D'Hoore. Enfin, la possibilité pour toute personne de se porter candidat sur les listes électorales du MR, listes que valideront les membres de la circonscription concernée, ne fait que formaliser ce qui se faisait déjà - de négociations entre la présidence nationale et les présidences locales -, en y ajoutant une contrainte, le vote des membres, qui renforce de facto le poids des seigneurs régionaux. Ils ont la main sur leur fief, donc sur leurs serfs. Le mécanisme avait déjà été introduit lorsqu'il fallut composer des listes avec le PRL et le MCC, dans les années 1990 avant de tomber en désuétude, comme du reste à peu près tout ce que les statuts prévoyaient : avec Didier Reynders puis Charles Michel, la légitimité présidentielle était bien plus charismatique que rationnelle-légale. Georges-Louis Bouchez, en reformulant de vieilles idées, n'est ainsi peut-être pas si moderne que ça. Mais en tout cas, il connaît ses classiques. Ses perspectives sont celles d'un jeune homme qui se réfrène dans l'attente de sa réelle indépendance. Les parrainages, bien sûr, ont été négociés, et le pilotage sera collégial. Charles Michel, dont Georges-Louis dépend encore beaucoup, est toujours beaucoup consulté. L'ancien Premier ministre décide-t-il encore de tout ? Sans doute le pense-t-il toujours, et sans doute les autres présidents de parti vont-ils tenter de jouer de cette ambiguïté, forçant Georges-Louis Bouchez à des choix désapprouvés par son tuteur : ils s'y adonnent déjà. C'est pourquoi un organe pas statutaire chapeautera désormais le Mouvement réformateur. Il rassemblera le président et quelques pointures (en gros, les ministres, mais probablement pas avec Denis Ducarme...) sur le modèle du G9 qu'installa jadis, au PS, Elio Di Rupo. Ce comité des garde-fous devra tenir la ligne, et éviter que les choix du président qu'ils se sont choisi ne nuisent à leurs intérêts, et à ceux de celui qui les a, pour la plupart, naguère choisis, Charles Michel. Celui-ci pourra laisser son successeur prendre ses premières décisions vexatoires, fussent-elles annoncées comme rigoureusement collégiales : si un gouvernement fédéral de plein exercice s'installe, le contingent réformateur passera de sept ministres à, au mieux, trois. Didier Reynders s'en va à la Commission européenne, Daniel Bacquelaine devrait aller présider le Centre Jean Gol, et Denis Ducarme n'a probablement pas misé sur le bon cheval présidentiel. Sophie Wilmès sera vice-Première. Restent un ministère assuré, et peut-être un secrétariat d'Etat, pour Marie-Christine Marghem, David Clarinval et François Bellot, ministres sortants et soutiens de Georges-Louis Bouchez, voire pour Philippe Goffin, rallié au Montois. Il faudra nommer, dénommer, renommer, peut-être remanier, soit trancher, donc vexer. Au sommet de l'appareil, on annonce de surprenants mouvements, qui passeront tant par de nouvelles nominations que par une nouvelle organisation (les directeurs du cabinet du président, de la communication, du Centre Jean Gol, le secrétariat général du parti vont faire autre chose ailleurs, ou la même chose à un autre endroit). Et quand il aura le temps, Georges-Louis Bouchez pourra le prendre pour voir un peu plus loin que demain, et pour regarder loin derrière où ses prédécesseurs, depuis Roger Motz et Omer Vanaudenhove jusqu'à Louis Michel et Daniel Ducarme, ont inlassablement tenté d'attirer la droite sociale chrétienne, depuis le PSC d'hier jusqu'au CDH de demain. Il y pense déjà et il l'a dit trop tôt. Quoique. " Dans dix ans, Georges-Louis sera toujours jeune, mais Charles Michel et Maxime Prévot, comme Paul Magnette, seront déjà vieux. Il n'a pas encore tout le pouvoir, mais il a le temps de l'attendre ", résume un baron déjà vieux.