Ils sont grands, ils sont beaux, ils ont été si forts. Ils sont revenus couverts de gloire de la campagne de Russie. Sans trophée suprême à exhiber, cette Coupe du monde qui persiste à leur échapper, mais avec en poche un bulletin de six victoires sur sept et le titre de troisième meilleure équipe de foot de la planète. Désormais, il leur suffira de dire : " J'étais à Rostov face aux Japonais, à Kazan face aux Brésiliens, à Saint-Pétersbourg face aux Français puis aux Anglais, pour qu'on leur réponde : voilà un brave ! " Tant qu'à faire, autant recycler le célèbre coup de bicorne de Napoléon à ses soldats, brillants vainqueurs à Austerlitz en 1805.
...

Ils sont grands, ils sont beaux, ils ont été si forts. Ils sont revenus couverts de gloire de la campagne de Russie. Sans trophée suprême à exhiber, cette Coupe du monde qui persiste à leur échapper, mais avec en poche un bulletin de six victoires sur sept et le titre de troisième meilleure équipe de foot de la planète. Désormais, il leur suffira de dire : " J'étais à Rostov face aux Japonais, à Kazan face aux Brésiliens, à Saint-Pétersbourg face aux Français puis aux Anglais, pour qu'on leur réponde : voilà un brave ! " Tant qu'à faire, autant recycler le célèbre coup de bicorne de Napoléon à ses soldats, brillants vainqueurs à Austerlitz en 1805. Trêve de " petit Corse " qui fit la gloire des Français, c'est un entraîneur catalan d'1m75, Roberto Martinez, qui a rendu les Diables victorieux à leur pays. Pour l'occasion, on les a juchés sur un char de triomphe puis sur le balcon de l'hôtel de ville de Bruxelles, pour qu'ils aient droit à une intense communion avec une foule en délire, à une marée de drapeaux, de maillots, de couvre-chefs en tous genres aux couleurs nationales et de joues striées de bandes tricolores. Grand coup de chapeau aux valeureux joueurs, chaleureux remerciements aux ardents supporters pour leur soutien. S'est ainsi clôturé en beauté un été 2018 torride, vécu en noir-jaune-rouge de la tête aux pieds. La Belgique (ré)unie s'est pincée pour être sûre de ne pas avoir rêvé : il lui arrive donc de s'imaginer encore grande et belle. Cent ans plus tôt, 22 novembre 1918, vrai moment d'extase patriotique dans les rues de Bruxelles. Les armes se sont tues depuis le 11 novembre, la guerre est finie et les Belges sont à nouveau libres. Leur roi, Albert Ier, caracole à la tête de ses troupes qu'il ramène du front des Flandres. Retour triomphal dans la capitale, où on frise l'hystérie. " On criait, on chantait, on délirait. On envoyait des baisers aux drapeaux... ", se souviendra un témoin. Le souverain gagne le palais de la Nation où, devant les Chambres réunies, il prononce ces paroles à donner la chair de poule : " Messieurs, je vous apporte le salut de l'armée ! Nous arrivons de l'Yser, mes soldats et moi, à travers nos villes et nos campagnes libérées. " Vibrant hommage à l'endurance, à la bravoure et au courage des combattants, à la gloire internationale conquise par le pays. Mot de gratitude à l'adresse du pays occupé, pour sa " noble attitude " et la belle solidarité affichée dans l'adversité. " La Grande Guerre a révélé au pays lui-même son patriotisme fervent, inattendu, forçant l'admiration du monde ", a écrit l'historien Jean Stengers (ULB) (1). Et la presse est dithyrambique : c'est peut-être la première fois que cette Belgique héroïque, jusqu'alors souvent traitée avec condescendance, est vraiment admirée à l'étranger. Mieux valait en profiter car 1918 marque le début de la fin, " la fin d'un siècle où le sentiment national s'est maintenu sans partage comme allant de soi ", prolonge l'historien. A cent ans de distance, soldats et Diables ont bien mérité de la patrie. Les uns pour lui avoir rendu la liberté les armes à la main, les autres pour lui avoir procuré joie et fierté à la force des crampons. Les uns avaient taché de boue et de sang leur uniforme, les autres ont mouillé leur maillot. Les héros étaient fourbus après quatre ans de résistance dans les tranchées, les héros sont fatigués après 630 minutes de lutte sur terrains gazonnés. Le foot plutôt que la guerre : on mesure le progrès. Chapeau et respect, s'est exclamé le Belge de 1918 comme de 2018, enveloppé l'un et l'autre de noir-jaune-rouge. Le fait est plutôt rare. Le Belge ne sort pas les couleurs nationales pour un oui ou pour un non. Il ne les arbore qu'aux grandes occasions. Il les exhibe en août 1914 pour marquer son indignation devant l'agression allemande et clamer son soutien à la patrie en danger. Il les déploie en novembre 1918 et en septembre 1944 pour exprimer la joie délirante de retrouver paix et liberté. Il s'en drape pour porter le deuil et pleurer la mort brutale de ses " grands " rois : Albert Ier en février 1934, Baudouin Ier en août 1993. Il les agite frénétiquement pour saluer une glorieuse épopée de ses Diables sur les terrains de foot, lors des Coupes du monde des étés 1986 et 2018. Et c'est à peu près tout. Autant dire qu'il fonctionne plutôt à l'économie avant de " se lâcher " pour exprimer plus ou moins confusément une affection pour son pays. Trop peu pour inverser la tendance lourde, que relevait Jean Stengers au bout de sa longue quête d'un éventuel sentiment national en Belgique : " On n'ose pas faire état de sa fierté nationale belge, et on n'ose encore moins célébrer la gloire de la Belgique. " Sauf exceptions : " On a vu l'ardeur du sentiment avec laquelle la population s'est réunie au lendemain de la mort du roi Baudouin, symbole de l'unité nationale. " Sauf que cette douleur collective, de l'avis des historiens Philippe Destatte et Marnix Beyen, ne reposait pas " sur un royalisme généralisé, ni sur un substrat de patriotisme belge. Elle semble plutôt avoir révélé le désir profond de cohésion sociale et de simplicité que des gens éprouvent dans des périodes complexes et troublantes. " (2) 20 octobre 1996, c'est jour de " marche blanche " à Bruxelles, la plus grande mobilisation " nationale " de ces quarante dernières années. Ils sont 300 000, venus des quatre coins du pays, à ne pas avoir adopté le tricolore pour communier dans la douleur, face à l'enfance violentée et assassinée. " A l'inverse de la France, la Belgique peut se contenter de se rassembler autour de antihéros, pour exprimer en somme une identité en creux. Les moments pour que la Belgique se découvre belge sont plutôt rares ", observe Jean-Marie Klinkenberg, linguiste (ULiège). Un rendez-vous avec la planète foot suffit à provoquer ces improbables retrouvailles. " Il y a là quelque chose de fascinant ", décode Laurence van Ypersele, historienne à l'UCL et spécialiste de la Première Guerre mondiale et des questions liées à la mémoire collective : " Chaque fois que les Belges sont collectivement enthousiastes, ils se découvrent patriotes et s'étonnent de leur propre ferveur. Lors de l'agression allemande de 1914, cet étonnement collectif devient le ressort d'un patriotisme de colère. Il y a là un attachement profondément inconscient et surréaliste qui se manifeste. Et qui fait la singularité et le charme du patriotisme belge. " Observateurs et analystes comportementaux s'échinent à mettre des mots sur les ressorts de ce type d'engouement tricolore. " Moment de ressourcement, de vibration commune ", juge-t-on généralement. " Il relève de l'ordre d'un signe d'identification, d'une appartenance commune ", avance Olivier Luminet, spécialiste en psychologie des émotions collectives (UCL). " Ce qui vient de se produire renvoie à trois valeurs qui n'ont rien de spécifiquement belge : un besoin d'identification, un besoin de cohésion sociale dans une société très individualiste et dans un contexte de dilution des rapports sociaux, et un désir d'identité. Dans un match de football, les camps sont géographiquement très marqués, il y a saturation de couleurs nationales. Ces éléments, sans être nécessairement liés à une patrie, acquièrent un rôle dans l'histoire d'un Etat. Parce que le pouvoir s'en sert et qu'il est toujours intéressé par ce qu'il peut retirer de ce genre de manifestations ", prolonge Jean-Marie Klinkenberg. Philippe Ier, roi des Belges dont on dit qu'il ne signifie plus grand-chose mais qui représente toujours beaucoup, s'est montré fidèle au poste aux moments cruciaux, présent en tribune en Russie, la reine Mathilde à ses côtés. Toujours sous le charme lui aussi, le souverain y est allé d'un " Tous ensemble, tous ensemble, hey ! hey ! " à sa façon, en remettant les Diables au coeur de son discours de Fête nationale, ces merveilleuses incarnations d'une union qui fait la force et la devise des Belges. De son côté, Didier Reynders (MR), ministre des Affaires étrangères, a déjà un job à leur proposer : agents spéciaux de la diplomatie économique belge. Il serait malvenu de crier à l'instrumentalisation ou à la récupération politique de la success story. Il s'agit simplement de capitaliser sur une réussite nationale. Ciel, se pourrait-il donc qu'une " âme belge " profondément assoupie puisse ainsi se réveiller brutalement ? Même pas peur, jubilaient les nationalistes flamands, spectateurs amusés de ce moment d'égarement. Les plus endurcis et intraitables d'entre eux ont diagnostiqué une " petite explosion de nationalisme artificiel, sous le drapeau Jupiler de l'Etat belge. " Parfaitement inoffensive depuis que cette pseudo-nation a vendu son âme aux dieux du commerce et de la com. Ce n'est plus un appareil de propagande politique qui se charge d'échauffer les esprits et d'allumer les foules. C'est le business qui mène la danse et cette machine à conditionner les élans devant les grands écrans est bien huilée. C'est que les Diables, sorry les " Red Devils ", sont devenus une marque. Du " made in Belgium ". " We are Belgium ", " We are #Redtogether " et, cerise sur le gâteau, un entraîneur espagnol d'équipe nationale qui ne connaît pas d'autre langue que celle de Shakespeare pour s'adresser au peuple belge. En Belgique, on parvient toujours à contourner l'obstacle : l'anglais est le (bien)venu pour mettre tout le monde d'accord, du sud au nord. " Comme une ruse, une manière de neutraliser des différences d'identification à la marque Belgique qui peuvent se marquer de part et d'autre de la frontière linguistique ", relève Jean-Marie Klinkenberg. L'artifice prive la Belgique d'une composante essentielle du patriotisme, si l'on en croit le philosophe français Michel Lacroix ( Eloge du patriotisme, Robert Laffont, 2011) : la langue ou " l'expression la plus authentique de l'identité d'une nation, de son " génie ", de son " âme ". La personnalité d'une nation tient par le fil du langage et de tout ce qui est de nature linguistique, de tout ce qui se fabrique à l'aide de mots. " " La langue, parce qu'elle est une barrière, est un facteur très important d'identité, au travers du slogan, d'un proverbe ", prolonge le linguiste Jean-Marie Klinkenberg. Ou au travers d'un chant. Ce 15 juillet, sur la Grand-Place de Bruxelles, il y avait une absente de marque au répertoire des Diables et de leurs fans : La Brabançonne n'était pas invitée à la fiesta. Dans quelle langue aurait-il fallu entonner d'une seule voix l'hymne national ? Bonjour le casse-tête et la cacophonie. Au moins l'astuce marketing achève-t-elle d'ôter à l'orgasme aux effluves patriotiques ce qu'il pourrait avoir de cocardier ou de grandiloquent, pour ne lui laisser que le côté festif, sympa, potache. " La majorité des Belges ont profondément envie de croire dans cette petite Belgique à la noix et ils n'en veulent surtout pas d'autre ! " reprend Laurence Van Ypersele. " Les Belges sont le seul peuple d'Europe qui s'assume en petit pays, et qui en est fier. On ne se formalise pas d'être des " p'tits Belges ", on le revendique au contraire. Le Belge s'aime parce qu'il est petit. " Il raffole de s'inviter sans façon dans la cour des grands, de tenir tête ou de faire trembler un puissant. Sans se hausser du col. L'émerveillement n'a qu'un temps. L'unanimité n'est jamais que de façade. A peine chassé, le naturel reviendra vite au galop : les Diables ne chasseront pas de Belgique ses démons communautaires, ses bisbrouilles linguistiques. A défaut de pouvoir s'entendre sur un nouveau stade national, le pays se console d'avoir au moins une équipe. " En Belgique, l'émotion partagée ne crée jamais une certitude de longévité de notre identité ", note Laurence van Ypersele. La campagne de Russie de 2018 laissera pourtant des traces dans les organismes. Car un passage de témoin s'est produit, souligne Olivier Luminet en insistant sur la dimension générationnelle de cet instant de magie. " La transmission d'une expérience autour d'un événement commun vient de s'opérer entre parents et enfants, entre celles et ceux qui avaient connu les sensations de la demi-finale des Diables Rouges au Mexique en 1986 et celles et ceux qui ont vécu les sensations de cette demi-finale 2018 en Russie. Pour un jeune adulte, vivre ce genre d'événement est quelque chose de très marquant. L'épopée de l'équipe nationale devient ainsi un marqueur de la mémoire collective. Ces moments, parce qu'ils sont vécus intensément sur le plan de l'émotion, engendrent des souvenirs flashs. Des faits personnels enregistrés vont ainsi rester associés à un événement d'ampleur nationale. " On n'oubliera jamais où l'on se trouvait à l'heure où les Diables créaient l'exploit en terre russe. On se rappellera toujours que c'était dans une Belgique toute de noir-jaune-rouge vêtue. Et on se souviendra de cette étrange sensation, ressentie par Laurence van Ypersele : " A chaque fois, que ce soit dans la peine ou dans la joie, dans le drame ou dans la fête, on pleure en se disant : wouaah, on est des Belges ! " Une petite révélation.