Ce n'est sans doute pas le scénario le plus crédible. Mais il est tout sauf farfelu. Au lendemain du triple scrutin fédéral, régional et européen du 26 mai, les verts pourraient soutenir une coalition inédite, sans les socialistes et avec les libéraux.

Dans les assemblées écologistes, l'alliance avec le MR ne passera pas comme une lettre à la poste. Beaucoup de militants verts n'envisagent pas de s'embarquer dans un attelage orienté à droite. Souvent accusés par les libéraux de ressembler à des pastèques, verts à l'extérieur, rouges à l'intérieur, les écologistes réfléchiront à deux fois avant de tenter l'aventure avec le MR et sans doute le CDH, pour faire l'appoint. Il n'empêche que ce scénario ne doit pas être rangé au rayon science fiction. Il représente un cas de figure susceptible d'intéresser plus d'un écologiste, pour au moins cinq raisons.

1.Complexés par le PS. Les expériences passées avec le PS n'ont guère été concluantes pour ECOLO. Que ce soit sous le gouvernement arc-en-ciel de Guy Verhofstadt, au fédéral, sous le gouvernement Demotte, au régional, sans parler des fameuses "convergences à gauche" au début des années 2000, ce fut chaque fois un fiasco. ECOLO n'a pas fait le poids face à la grosse machine socialiste. Le PS a les meilleurs experts, le meilleur centre d'études. ECOLO a développé un complexe face à l'ogre socialiste. L'écarter du pouvoir ne serait pas pour déplaire aux verts.

2.Le MR affaibli, partenaire idéal. Il serait plus confortable pour ECOLO de gouverner avec un MR en recul, sous la barre des 20%, qu'avec un PS stabilisé autour de 30%. Quant au CDH, à la dérive, il devrait se contenter de miettes. Si ECOLO talonne le MR en Wallonie et le devance à Bruxelles, le parti de Charles Michel sera groggy. A la table de négociations, en Wallonie et à Bruxelles, il fera profil bas. Les verts seront dans les conditions pour frapper un grand coup.

3.La carte Javaux. Pour rester au pouvoir et écarter la gauche socialiste, le MR sera prêt à faire beaucoup de concessions à ECOLO. Par exemple, le MR proposera un mega-portefeuille de l'Economie wallonne à Jean-Michel Javaux, sans doute l'écologiste à la fois le plus brillant et le plus MR-compatible. Javaux n'obtiendra jamais un tel portefeuille dans une coalition avec le PS, présidée par le liégeois Jean-Claude Marcourt. Deux liégeois aux principaux postes du gouvernement wallon, ce n'est pas envisageable.

4.Un ticket d'entrée pour le fédéral. En s'alliant avec le MR en Wallonie et à Bruxelles, ECOLO sera en position d'intégrer un gouvernement fédéral davantage francophone, embarquant outre le MR, le CDH et ECOLO. Les verts ont de l'appétit et ne se contenteront pas de faire de la figuration. Deux décennies après "l'arc-en-ciel", ils rêvent d'un nouveau voyage au fédéral. Un retour gagnant, cette fois.

5.L'exemple allemand. Chez nos voisins, les verts ont aussi le vent en poupe. Ils n'ont pas de tabou. Ainsi gouvernent-ils plusieurs Länders avec la droite chrétienne-démocrate. Et cela fonctionne bien. Alors, pourquoi pas chez nous ? Convertis à l'économie de marché, les écologistes incarneront sans trop d'effort, l'aile centriste d'un gouvernement de droite.

Sans vague verte, rien n'est possible

Pour que le scénario bleu-vert se concrétise, plusieurs conditions sont requises. Elles ne sont pas minces. Mais elles ne sont pas abracadabrantesques.

Il faut bien sûr que la vague verte qu'annoncent les sondages soit au rendez-vous. ECOLO ne sera en mesure de redistribuer les cartes en Belgique francophone que s'il devient le premier parti en région bruxelloise et intègre le trio de tête en Wallonie.

Les beaux plans avec le MR ne se réaliseront pas si ce parti s'effondre le 26 mai. Le MR n'est pas à l'abri d'un dimanche noir. Battu par le PS et ECOLO en Wallonie et à Bruxelles, il se retirera sous sa tente. La voie sera ouverte pour un mariage de raison entre verts et rouges.

Pour qu' Ecolo soit en mesure de s'associer avec un MR affaibli, il faut également que le CDH ne soit pas quasiment rayé de la carte. Car en Wallonie, un duo ECOLO-MR n'aura pas de majorité au parlement. Le petit CDH sera indispensable. Encore faut-il qu'il ne devienne pas trop microscopique.

Pas de rapprochement MR-ECOLO, si le PS reste le premier parti, en Wallonie et à Bruxelles. Les socialistes auront la main : ils feront tout pour convaincre ECOLO de participer à un gouvernement "le plus progressiste possible".

Le Grand Soir vert

Ne sous-estimons pas, enfin, la réticence des militants verts à s'associer avec la droite libérale. Ce sera aux dirigeants des verts de se montrer convaincants devant leurs troupes. Sans doute vanteront-ils "l'occasion historique" qui s'offre à eux : changer le centre de gravité politique en Belgique francophone. Mettre sur la touche le PS. Jouer les troubles-fêtes au fédéral, de concert avec Groen. Le Grand Soir vert, en quelque sorte.