Il ne faut pas jouer à se faire peur, mais, dans les mois à venir, le chômage risque de se propager comme un virus tenace. Licenciements et restructurations se multiplient déjà. Alors que les chiffres avaient baissé dans les trois régions du pays depuis 2015, le nombre de demandeurs d'emploi est reparti à la hausse, du nord au sud. Et les prévisions ne sont guère encourageantes : 250 000 travailleurs pourraient perdre leur emploi, au-delà des mesures de chômage temporaire fin août, selon l'ERMG, le comité d'experts mis en place pour lutter contre les effets économiques du coronavirus.
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Il ne faut pas jouer à se faire peur, mais, dans les mois à venir, le chômage risque de se propager comme un virus tenace. Licenciements et restructurations se multiplient déjà. Alors que les chiffres avaient baissé dans les trois régions du pays depuis 2015, le nombre de demandeurs d'emploi est reparti à la hausse, du nord au sud. Et les prévisions ne sont guère encourageantes : 250 000 travailleurs pourraient perdre leur emploi, au-delà des mesures de chômage temporaire fin août, selon l'ERMG, le comité d'experts mis en place pour lutter contre les effets économiques du coronavirus. Il n'est pas certain que la reprise soit rapide : les intentions de recrutement des employeurs pour le troisième trimestre de cette année n'ont jamais été aussi bas depuis 17 ans, selon Manpower Group. C'est un euphémisme de dire que les indicateurs sont au rouge. On le sait, des secteurs sont particulièrement touchés : le culturel, l'événementiel, l'Horeca, le transport aérien... Mais aussi la construction qui craint une forte baisse de son activité en 2021, vu la chute des ventes de nouveaux bâtiments. Le risque d'explosion sociale est réel. Il va falloir l'anticiper. Mais avec quelles mesures ? Quelles réformes ? " Cela dépendra des objectifs que les majorités politiques se fixeront, prévient Jean Faniel, le directeur du Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politique). Or, entre le soutien aux sans-emploi et la maîtrise des finances publiques, il y a de la marge pour négocier. Le récent blocage par la droite flamande des aides aux travailleurs de la culture illustre bien les tensions déjà palpables sur le sujet. " En effet, craignant pour le budget, la N-VA, avec l'appui du Vlaams Belang, du CD&V et de l'Open VLD, a demandé de renvoyer au Conseil d'Etat la proposition de loi, pourtant déjà adoptée. Les mesures dépendront aussi du profil des chômeurs, qui évolue avec la crise. " Il semble qu'il y ait, actuellement, davantage d'hommes que de femmes qui perdent leur emploi, explique l'économiste Philippe Defeyt. Avec l'afflux de nouveaux inscrits, on comptera proportionnellement moins de chômeurs de longue durée. Surtout, le nombre de jeunes va augmenter, car ceux, notamment, qui terminent leurs études cet été ne trouveront pas de job dans les mois à venir. " Par ailleurs, la crise semble toucher davantage les travailleurs de type manuel que ceux qui peuvent télétravailler. C'est le constat de Bruno Van der Linden de l'Ires (UCLouvain), qui prône un ajustement du système de chômage. " Le gouvernement a décidé de geler la dégressivité des allocations de chômage jusqu'au 30 août, mais il serait raisonnable de prolonger la mesure bien au-delà de cette date, en tout cas pour les chômeurs complets ", considère le professeur d'économie qui estime que le contrôle des efforts de recherche d'un emploi doit également être moins sévère, dans un tel contexte de crise. Et ce, tant pour les demandeurs d'emploi indemnisés, y compris ceux de longue durée car ils auront plus de mal encore à trouver un travail, que pour les jeunes en stage d'insertion. " Mais cela se fait sans doute spontanément dans les services concernés ", présume-t-il. Philippe Defeyt, lui, insiste sur le soutien aux jeunes qui cherchent un job. " Ce sont les principales victimes de la crise parce que cela coûte moins cher de les licencier, analyse-t-il. En Belgique, la moitié des contrats à durée déterminée concerne les moins de 30 ans. Beaucoup mettront du temps avant de trouver ou retrouver un emploi, ils vont devoir retourner chez leurs parents, dans des familles souvent précarisées. " L'ancien président du CPAS de Namur exhorte les politiques à revoir les critères d'accès aux allocations d'insertion, notamment l'âge maximal pour pouvoir y prétendre, que le gouvernement Michel avait abaissé, fin 2014, de 30 à 25 ans. Significatif : le Forem et Actiris ont enregistré une augmentation importante du nombre de jeunes en stage d'insertion, à cause du coronavirus. Les employeurs risquent, par ailleurs, d'être moins disponibles pour accueillir des jeunes en stage professionnel alors que leur diplôme en dépend. " Un coup de pouce aux employeurs qui participent à ce processus de formation serait le bienvenu ", avance Defeyt. Autre rétropédalage envisageable : la retraite anticipée. " Voilà une solution qui, parmi d'autres, a joué un rôle de soupape jusque dans les années 1990, explique Jean Faniel. Evidemment, c'est aller à l'encontre de ce qu'ont réalisé les gouvernements successifs jusque Michel 1er, avec le concours des fédérations patronales, en rognant les possibilités de prépensions et en relevant même l'âge de la pension. " Mais, avec un chômage qui risque d'exploser, le discours dominant selon lequel " il faut travailler plus longtemps " pourrait changer. Révélateur : le bureau de consultance et d'expertise fiscale PwC-Belgium vient de sonder les dirigeants d'entreprise sur leurs priorités en ces temps de crise. Ils évoquent clairement la retraite anticipée. " Avantage : le coût est partagé entre l'entreprise et la sécu, avance Jean Faniel, cela permet de restructurer en limitant la casse sociale. " La crise va coûter cher à l'Etat, mais le dégraissage des services publics, ces dernières années, pourrait néanmoins être un argument pour recréer des emplois publics. Cela aurait un impact plus rapide sur le chômage que de grands travaux lancés par les autorités publiques, qui nécessiteraient plusieurs années de mise en route. " Ici, on se heurte davantage au discours dominant de ces dernières années sur la réduction des dépenses publiques ", avertit le directeur du Crisp, qui souligne qu'avec la question du chômage, c'est toute une série de débats de société qui émergent. Mais il y a des secteurs liés au public où l'emploi est plus porteur. On pense bien sûr aux hôpitaux, éprouvés déjà bien avant le coronavirus, mais aussi aux aides familiales, notamment pour les seniors. " Envisager de nouveaux jobs dans le non-marchand, en grande partie financés par la collectivité, passerait mieux que des emplois dans l'administration ", plaide Philippe Defeyt. Une subvention temporaire à l'embauche de type win-win, comme après la crise de 2008, pourrait aussi être réamorcée. " Cela aurait un effet très positif si les plus concernés sont des emplois peu qualifiés, plus durement touchés par la crise ", signale le Pr Van der Linden. Un autre grand débat de société pourrait, à la faveur du chômage grimpant, être remis sur la table : la réduction du temps de travail (RTT). " Paradoxalement, cette revendication, principalement syndicale, a été brandie dans les périodes de prospérité économique, observe Jean Faniel. C'est surtout la FGTB qui a porté ce débat. Avec l'arrivée de Thierry Bodson à sa tête, il pourrait bien être ravivé. " Mais l'impact de la RTT sur l'emploi n'est pas démontré scientifiquement. " Aucune initiative ne s'est révélée convaincante, jusqu'ici, pour résoudre un problème d'emplois à court terme, constate Bruno Van der Linden. En France, même au Parlement, des rapports ont conclu que cela avait rapporté des centaines de milliers d'emplois, mais la littérature académique n'arrive pas du tout à ce constat. Il faut dire que d'autres mesures avaient été prises en même temps que les 35 heures et qu'on ne peut y distinguer ce qui est attribuable à la RTT. Au Québec, la mesure était unique mais elle n'a pas vraiment libéré l'emploi, parce qu'au-delà de l'image idéale de meilleure répartition, il y a beaucoup d'effets induits qu'on ne soupçonne pas au départ. " Enfin, parmi les outils permettant de soutenir l'emploi ou de limiter le chômage, il y a le coup de pouce fiscal et plus particulièrement la diminution de la TVA. Plusieurs secteurs, comme l'Horeca ou la construction, réclament déjà une TVA à 6 %. " La priorité étant de relancer la consommation pour faire redémarrer la machine économique et prévenir les pertes d'emplois, il n'est pas certain que les diminutions de TVA sectorielles bénéficient au consommateur, mais elles serviront surtout à gonfler les marges des entreprises concernées pour faire face aux effets de la crise ", prévient Alain Jousten, professeur d'économie à l'ULiège. Ce spécialiste en finances publiques et politique économique prône plutôt de suivre l'exemple original de l'Allemagne, qui a décidé d'abaisser, du 1er juin au 31 décembre 2020, son taux plein de TVA de 19 à 16 % et son taux réduit de 7 à 5 % pour stimuler la demande. " Il est bien sûr difficile de prédire, à coup sûr, quel outil aura le plus d'effet sur l'emploi, mais, a priori, on peut avoir des doutes par rapport à ceux qui vont doper l'offre, avance le Pr Jousten. Car c'est surtout un problème de demande qu'on a pour le moment. " A court terme, diminuer la TVA, qui représente plus de 15 % des recettes fiscales, s'avérerait coûteux. Mais, à moyen terme, relancer la consommation aurait des effets sur les recettes publiques.