Pour Pierre Merle[1], il s'agit ici typiquement de fake-news scolaires. "Les fake news scolaires se présentent, non comme des choix politiques, mais comme des informations sur "l'intérêt du redoublement", pourtant peu défendable scientifiquement ; la "nécessité des notes", pourtant non utiles aux apprentissages ; et la "baisse du niveau", non vérifiée dans une majorité d'études. Parce qu'elles cachent leur affiliation politique, les fake news transforment des partis pris idéologiques en pseudo-faits. En ce sens, ce sont des tromperies intellectuelles et des escroqueries politiques."

Cette conception de l'enseignement est pourtant dominante, largement partagée par de nombreux enseignants et parents. Elle appelle dès lors à un véritable débat "scientifique", sur les faits, et à un débat "politique", sur les valeurs. Pour juger des faits, en intellectuel honnête, on devrait s'appuyer à la fois sur les expériences vécues et sur les expertises réalisées, les deux, multiples et diverses si possible.

Expériences

Ces "gugusses en classe" parlent à l'imaginaire, ils s'appuient sur une expérience vécue et partagée. "L'erreur ne se propage, ne s'amplifie, ne vit enfin qu'à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable".[2] Tous les jours, enseignants et parents voient des jeunes qui ne travaillent que si c'est coté, d'autres qui veulent faire mécanique tout de suite, tous ceux qui, en 1e secondaire, profite de l'interdiction de redoublement pour ne rien faire, ... Leur expérience de ces enseignants et parents, de leur terrain (du secondaire le plus souvent), leur démontre tous les jours ces évidences partagées. Mais il y a un contexte, un système dans lequel s'insèrent ces évidences. Et il y aussi d'autres terrains et d'autres expériences qui démontrent le contraire.

Il y a d'abord le système. Si on vous invite à jouer au monopoly, vous n'appliquerez pas les règles de la belote. Tout notre système scolaire est organisé dès le début des primaires autour des points et d'une orientation négative. Les enfants dès 6 ans sont "éduqués" à la cote sélective et s'y adaptent durablement. D'autant que ce "système" articule des formes de relation pédagogique et de méthodes d'enseignement en cohérence avec cette sanction chiffrée. L'élève est formaté à ne travailler que pour les points et l'enseignant à ne faire travailler que par les points. Comme la grande majorité des parents et des enseignants n'ont connu, en tant qu'élèves eux-mêmes, rien d'autre que ce système, ils n'imaginent pas possible d'inventer autre chose. Et supprimer le redoublement dans une année en 1e secondaire, sans changer le système lui-même, ne peut évidemment que démontrer qu'ils ont raison.

Mais il y a d'autres expériences, on ne va pas encore revenir sur la Finlande, mais quand même rappeler que la moyenne de redoublement à 15 ans dans les pays de l'OCDE est de 12 % pour 46 % en FWB[3]. Et il y a toutes les expériences d'écoles sans notes. Celle de Mons-en-Baroeil par ex. condamnée par l'académie à fermer au vu de ses résultats et de ses incivilités et reprise par une équipe d'enseignants Freinet. Avec une population très pauvre inchangée, en quelques années, sans notes, mais avec une autre pédagogie, les incivilités ont disparu et les résultats au CEB ont dépassé la moyenne nationale.[4] Et il y a toutes ces expériences d'écoles alternatives ou non, publiques ou libres, qui pratiquent des pédagogies différentes, mais sans notes et qui obtiennent en général des résultats scolaires supérieurs aux autres dans un climat de classe bien plus agréable.

Faits non vérifiés, mais qui mériteraient de l'être : combien d'élèves s'orientant par choix ou par relégation en professionnelle dès la 3e obtiennent leur CESS et travaillent dans leur domaine ? Nous faisons l'hypothèse que le pourcentage est proche de zéro, bon nombre de ces élèves quittant l'école sans aucun diplôme.

Si on peut comprendre que des parents n'aient pas connaissance de ces expériences différentes et qu'un enseignant soit lui-même aveuglé par sa réalité quotidienne érigée en généralité, il est difficile d'accepter qu'un candidat ministre de l'Éducation affiche ainsi un parti pris qui ne peut être qu'idéologique.

Expertises

Pour juger des faits, il y a l'observation d'expériences multiples, mais il y a aussi la consultation d'expertises réalisées sur le sujet. Dans la revue citée plus haut, les auteurs reprennent l'ensemble des méta-analyses à propos du redoublement et concluent par cette citation : "Si le redoublement était un médicament, il serait interdit".[5]

Tous les chercheurs sont totalement d'accord pour dire qu'au mieux, le redoublement n'a aucun effet positif et qu'au pire il a des effets négatifs sur l'estime de soi, sur les apprentissages et sur les risques de décrochage et qu'il touche particulièrement les élèves issus de milieux populaires

Tous les chercheurs, au niveau international, sont totalement d'accord pour dire qu'au mieux, le redoublement n'a aucun effet positif et qu'au pire il a des effets négatifs sur l'estime de soi, sur les apprentissages et sur les risques de décrochage et qu'il touche particulièrement les élèves issus de milieux populaires. Les comparaisons internationales, sans prétendre à une relation de causalité, montrent clairement que plus un système scolaire recourt au redoublement et plus il est inégal, plus il renforce les inégalités sociales et plus il connaît de ségrégation sociale (faible mixité sociale) et cela, sans jamais améliorer le niveau général des performances. Il ne sert donc qu'à préserver les privilèges. Est-ce pour cela que certains le défendent ?

Indéfendable pour son rapport coût / bénéfices (coût : 11 % du budget éducation de la FWB, soit ± 430 millions, bénéfice : au mieux nul, au pire négatif), le redoublement repose en plus sur des notes que toutes les recherches présentent comme arbitraires et injustes[6]. La note juste n'existe pas, elle est tributaire d'un grand nombre de biais : modes d'évaluation, effets d'ordre ou de contraste, désir plus ou moins conscient d'aider ou de punir, effets de genre, d'origine sociale, ethnique, ...

Si la note est un très mauvais thermomètre, elle peut être un poison efficace ou un excellent médicament. L'effet Pygmalion passe par les notes. Ainsi les filles surnotées en mathématiques progressent plus vite que les autres.[7] "Par ailleurs, la note, en exacerbant la compétition au sein de la classe, véhicule son lot de vainqueurs, mais aussi de vaincus. Elle amplifie les inégalités scolaires et renforce le déterminisme social, des effets délétères dont le système éducatif français souffre exagérément."[8] Le nôtre aussi ... Au travers de notes faibles, les élèves apprennent la résignation, ils se découragent et développent un sentiment d'incompétence scolaire qui réduit leur attention, leur motivation. Les notes faibles favorisent le décrochage et les incivilités.

Entre tronc commun long (jusqu'à 16 ans) ou filières à orientation précoce (dès 12 ou 14 ans), les comparaisons internationales ne laissent à nouveau aucun doute.[9] Le tronc commun améliore l'efficacité des apprentissages tant en moyenne que pour les meilleurs et il améliore également l'équité du système, rendant les résultats moins dépendants de l'origine sociale des élèves. Il évite une sélection généralement défavorable aux milieux populaires. Même si bien sûr, il rend plus complexe le travail des enseignants.

Ce qui justifie l'orientation précoce pour ses partisans serait une prédisposition innée des individus vers un certain type d'intelligence (abstraite et concrète dit Laurent Henquet). S'il existe bien différents types d'intelligence tels que les a conçus Gardner[10], rien, dans la littérature scientifique ne permet d'affirmer qu'ils seraient innés. Au contraire même, les travaux vont dans le sens d'une reconnaissance de la plasticité et de la complexité du cerveau humain. On peut faire l'hypothèse qu'à la naissance, l'enfant est prêt à développer toutes les intelligences. L'école se doit donc de développer toutes les intelligences pour tous les enfants plutôt que de spécialiser les uns et les autres dans un seul type, et la société ne pourra qu'y gagner. Il est bon que tous développent tant l'intelligence musicale que logico-mathématique, interpersonnelle que linguistique ...

Si on peut comprendre que des parents n'aient pas connaissance de ces différentes expertises, on comprend moins que les enseignants n'y soient pas formés et on ne peut en tout cas pas accepter qu'un candidat ministre de l'éducation soit dans une telle ignorance.

Croyances et valeurs

La seule expérience d'un même fonctionnement scolaire et l'habitude ne suffisent pas à expliquer la force des conceptions conservatrices dont Laurent Henquet se fait opportunément le porte-parole. Derrière ces conceptions, il y a des croyances et des valeurs le plus souvent implicites et peu conscientes.

La première croyance forte est celle en une certaine prédisposition individuelle : tout le monde n'est pas capable de tout, les inégalités sont naturelles, même si ceux qui partagent cette opinion préfèrent parler aujourd'hui de différences, c'est plus politiquement correct. La théorie des intelligences multiples tombe à point nommé pour eux, même si elle ne parle pas d'intelligences abstraites et concrètes. Cette différence subjective abstrait / concret est bien commode pour justifier les inégalités objectives de revenus et de pouvoir qui en découlent. Nous estimons au contraire que toute personne qui se préoccupe d'éducation et d'enseignement devrait cultiver une conviction inverse, celle de l'éducabilité de tous, avec comme corollaire la nécessité de développer toutes les formes d'intelligence chez chacun.

La deuxième croyance forte est celle en les vertus supérieures de la compétition, du mérite et de la sanction. C'est dans la compétition qu'on se dépasse et qu'on mérite le succès ou l'échec. La punition est utile à l'apprentissage.[11] L'apprentissage passe par le génie qu'on a déjà (les prédispositions personnelles) ou par la peine qu'on se donne (le mérite personnel). Nos convictions sont à l'opposé : nous croyons au désir de grandir, au plaisir de chercher, d'apprendre et de coopérer. Nous croyons dans les vertus de la reconnaissance encourageante et de l'exigence bienveillante et confiante.

Ces croyances conservatrices en une école inégale en faveur d'une société inégale sont non seulement scientifiquement fausses, mais elles sont même idéologiquement dépassées. Les employeurs et la droite moderne attendent plus de l'école, attendent qu'elle forme plus et mieux à l'autonomie, la coopération, la créativité, l'initiative, à des "soft skills" qui s'accommodent mal du redoublement, de la spécialisation précoce, de la notation et de la punition. Il faut être un sacré Gugusse pour ne pas s'en rendre compte.

Jacques Cornet (CGé)

[1] Pierre Merle, Polémiques et fake news Scolaires. La production de l'ignorance, Le bord de l'eau, 2019

[2] Marc Bloch

[3] Benoît Galand, Dominique Lafontaine, Ariane Baye, Dylan Dachet, Christian Monseur, Le redoublement est inefficace, socialement injuste, et favorise le décrochage scolaire, Les Cahiers des Sciences de l'Éducation N° 38, ULiège

[4] Reuter Yves (dir.). Une école Freinet. Fonctionnements et effets d'une pédagogie alternative en milieu populaire. Paris, L'Harmattan, 2007.

[5] Jimmerson 2004, cité par Galand, Lafontaine et collègues, op. cit.

[6] Pierre Merle, Les pratiques d'évaluation scolaire. Historique, difficultés, perspectives, PUF 2018

[7] C. Terrier, Un coup de pouce pour les filles. Les biais de genre dans les notes des enseignants et leur effet sur le progrès des élèves. Les notes de l'IPP n°14, Institut des Politiques Publiques

[8] Alain Diger cité par Philippe Testard-Vaillant, Comment mieux évaluer le travail des élèves ? CNRS Le journal, 2016

[9] V. Dupriez, Tronc commun ou filières, comment organiser l'école secondaire ? in D. Meuret et G. Chapelle, Améliorer l'école. Les résultats des recherches en éducation. PUF 2006

[10] Gardner dit d'ailleurs lui-même que le succès de sa théorie doit tout à cette étiquette "intelligences" et que s'il avait parlé de capacités multiples, elle serait sans doute déjà oubliée. A la question qui lui est posée de savoir s'il existe d'autres intelligences que les sept qu'il a identifiées, il répond qu'il n'a sans doute relevé que celles dont il est lui-même doté ... !

[11] Ce n'est pas un hasard si Milgram a basé son expérience sur l'obéissance en utilisant cette croyance.