La sidération est un état d'anéantissement des forces vitales, d'immobilisation causée par un choc émotionnel. Bon nombre de personnes souhaitent rester dans leur bulle, phénomène que les psychologues désignent comme le "syndrome de la cabane". Et un récent sondage sur les intentions de vote indique des résultats comme s'il ne s'était rien passé, ou presque [1]. Nous sommes bloqués.

Sur le plan individuel, cela s'éclaire peut-être par la découverte, souvent jugée positive, d'une alternative à la vie que nous menions : "c'est donc possible...". Compréhensible aussi par la confrontation à la mort, criée chaque jour sur tous les tons dans la presse qui relaie le nombre de décès, alors qu'elle fait depuis longtemps l'objet d'un déni social.

Sur le plan collectif, nous sommes sidérés par l'inefficacité de notre monde politique. Le directeur du Lancet rappelle dans un livre [2] que cinq articles de sa revue identifiaient précisément la menace dès la fin janvier, mais que la plupart des gouvernements ont mis des semaines ou des mois à réagir. Avec aujourd'hui 843 décès par million d'habitants, la Belgique est un des pays du monde où les mortalité et surmortalité sont les plus importantes. Une comparaison internationale permet de faire un lien entre l'importance de cette surmortalité et la dégradation de l'efficacité de l'État. En Belgique, la dégradation est constante depuis 20 ans.

Nous sommes alors confrontés à un dilemme : nous retirer du collectif ou continuer à y croire malgré tout ? Il est impossible de répondre à l'intérieur de cette alternative du diable. Car si nous succombons à la tentation de cultiver notre jardin et renier nos politiques, nous abdiquons et alimentons par ricochet les populismes de gauche et de droite. Mais si nous continuons à croire malgré tout à la capacité d'action de nos élus dans le jeu actuel, il est très probable que le pays se déglingue, et nous avec.

Dès lors, la seule réponse constructive à ce dilemme ne se trouve-t-elle pas dans son refus ? Et dans l'exploration d'une autre voie : la participation. L'enjeu de cette dernière est double.

Le premier, évident et qui vient d'être aperçu, est celui de la démocratie même : sans un engagement minimal des citoyens, la souveraineté du peuple n'est qu'un mot creux.

Mais il y a un deuxième enjeu, qui est celui de la méthode.

Si la crise de la covid a révélé l'importance cruciale de la coordination de l'action, ou de son absence, elle a aussi montré que la participation d'une diversité d'acteurs et de citoyens était féconde. Francesca Colombo, responsable des politiques de santé à l'OCDE, fait remarquer que les systèmes de santé les plus résilients sont ceux qui ont utilisé davantage les soins en dehors des hôpitaux et institutions, comme dans certains pays nordiques, l'Australie ou la Slovénie.

Ceci peut alimenter notre réflexion pour l'action à venir, qui devra donner plus de place à l'engagement des personnes dans des politiques et des moyens spécifiques. Par exemple, tout le monde s'accorde aujourd'hui à dire que la santé est un secteur prioritaire : d'accord. Donc il faudrait y rajouter des milliards : absurde. Absurde, car le problème n'est pas tant de moyens que d'usage des moyens. Ainsi, à l'occasion de son départ à la retraite Jean Hermesse, vice-président des mutualités chrétiennes que l'on ne peut suspecter de vouloir détruire l'État, réaffirmait sa position sur le nombre de lits à l'hôpital : "10.000 lits excédentaires (...) Il ne s'agit pas de faire des économies, mais de réorienter les moyens, de passer des soins aigus aux soins chroniques". Et de plaider pour l'approche de la "santé positive" où l'on prescrit une vie sociale dans le quartier plutôt qu'un antidépresseur à celui qui se sent mal.

Un autre exemple de participation en matière sanitaire se trouve dans la réorientation de ressources vers la prévention. Dans les pays riches, 75% des dépenses totales des soins de santé concernent les principales maladies chroniques, comme le cancer ou le diabète, et 70 à 90% de ces maladies pourraient être évités par un mode de vie plus sain . Cette participation-là dépend de l'action de chacun, de nos choix alimentaires, de nos consommations d'alcool ou de tabac, de nos pratiques sportives... Des évolutions du même type sont possibles dans bien des secteurs, de l'enseignement à l'économie en passant par l'action sociale.

La voie de la participation, par la souplesse, l'efficacité et l'efficience qu'elle induit, pourrait alors, peut-être, permettre de sortir des affrontements partisans souvent bloqués dans des questions idéologiques, quantitatives ou institutionnelles.

Et elle pourrait redonner envie à chacun de sortir de sa coquille...

Joël Van Cauter - Philosophe et économiste - Itinera

[1] Sondage Ipsos, Le Soir du 20 juin.

[2] Horton, R. (2020). The COVID-19 Catastrophe : What's Gone Wrong and How to Stop It Happening Again. Cambridge : Polity.

[3] Le Soir du 1er juillet

[8] Voir l'analyse Itinera de Johan Albrecht, disponible sur https://www.itinerainstitute.org/wp-content/uploads/2018/07/Rapport-Prévention.pdf

La sidération est un état d'anéantissement des forces vitales, d'immobilisation causée par un choc émotionnel. Bon nombre de personnes souhaitent rester dans leur bulle, phénomène que les psychologues désignent comme le "syndrome de la cabane". Et un récent sondage sur les intentions de vote indique des résultats comme s'il ne s'était rien passé, ou presque [1]. Nous sommes bloqués.Sur le plan individuel, cela s'éclaire peut-être par la découverte, souvent jugée positive, d'une alternative à la vie que nous menions : "c'est donc possible...". Compréhensible aussi par la confrontation à la mort, criée chaque jour sur tous les tons dans la presse qui relaie le nombre de décès, alors qu'elle fait depuis longtemps l'objet d'un déni social. Sur le plan collectif, nous sommes sidérés par l'inefficacité de notre monde politique. Le directeur du Lancet rappelle dans un livre [2] que cinq articles de sa revue identifiaient précisément la menace dès la fin janvier, mais que la plupart des gouvernements ont mis des semaines ou des mois à réagir. Avec aujourd'hui 843 décès par million d'habitants, la Belgique est un des pays du monde où les mortalité et surmortalité sont les plus importantes. Une comparaison internationale permet de faire un lien entre l'importance de cette surmortalité et la dégradation de l'efficacité de l'État. En Belgique, la dégradation est constante depuis 20 ans. Nous sommes alors confrontés à un dilemme : nous retirer du collectif ou continuer à y croire malgré tout ? Il est impossible de répondre à l'intérieur de cette alternative du diable. Car si nous succombons à la tentation de cultiver notre jardin et renier nos politiques, nous abdiquons et alimentons par ricochet les populismes de gauche et de droite. Mais si nous continuons à croire malgré tout à la capacité d'action de nos élus dans le jeu actuel, il est très probable que le pays se déglingue, et nous avec.Dès lors, la seule réponse constructive à ce dilemme ne se trouve-t-elle pas dans son refus ? Et dans l'exploration d'une autre voie : la participation. L'enjeu de cette dernière est double. Le premier, évident et qui vient d'être aperçu, est celui de la démocratie même : sans un engagement minimal des citoyens, la souveraineté du peuple n'est qu'un mot creux.Mais il y a un deuxième enjeu, qui est celui de la méthode.Si la crise de la covid a révélé l'importance cruciale de la coordination de l'action, ou de son absence, elle a aussi montré que la participation d'une diversité d'acteurs et de citoyens était féconde. Francesca Colombo, responsable des politiques de santé à l'OCDE, fait remarquer que les systèmes de santé les plus résilients sont ceux qui ont utilisé davantage les soins en dehors des hôpitaux et institutions, comme dans certains pays nordiques, l'Australie ou la Slovénie. Ceci peut alimenter notre réflexion pour l'action à venir, qui devra donner plus de place à l'engagement des personnes dans des politiques et des moyens spécifiques. Par exemple, tout le monde s'accorde aujourd'hui à dire que la santé est un secteur prioritaire : d'accord. Donc il faudrait y rajouter des milliards : absurde. Absurde, car le problème n'est pas tant de moyens que d'usage des moyens. Ainsi, à l'occasion de son départ à la retraite Jean Hermesse, vice-président des mutualités chrétiennes que l'on ne peut suspecter de vouloir détruire l'État, réaffirmait sa position sur le nombre de lits à l'hôpital : "10.000 lits excédentaires (...) Il ne s'agit pas de faire des économies, mais de réorienter les moyens, de passer des soins aigus aux soins chroniques". Et de plaider pour l'approche de la "santé positive" où l'on prescrit une vie sociale dans le quartier plutôt qu'un antidépresseur à celui qui se sent mal. Un autre exemple de participation en matière sanitaire se trouve dans la réorientation de ressources vers la prévention. Dans les pays riches, 75% des dépenses totales des soins de santé concernent les principales maladies chroniques, comme le cancer ou le diabète, et 70 à 90% de ces maladies pourraient être évités par un mode de vie plus sain . Cette participation-là dépend de l'action de chacun, de nos choix alimentaires, de nos consommations d'alcool ou de tabac, de nos pratiques sportives... Des évolutions du même type sont possibles dans bien des secteurs, de l'enseignement à l'économie en passant par l'action sociale. La voie de la participation, par la souplesse, l'efficacité et l'efficience qu'elle induit, pourrait alors, peut-être, permettre de sortir des affrontements partisans souvent bloqués dans des questions idéologiques, quantitatives ou institutionnelles. Et elle pourrait redonner envie à chacun de sortir de sa coquille... Joël Van Cauter - Philosophe et économiste - Itinera[1] Sondage Ipsos, Le Soir du 20 juin.[2] Horton, R. (2020). The COVID-19 Catastrophe : What's Gone Wrong and How to Stop It Happening Again. Cambridge : Polity. [3] Le Soir du 1er juillet [8] Voir l'analyse Itinera de Johan Albrecht, disponible sur https://www.itinerainstitute.org/wp-content/uploads/2018/07/Rapport-Prévention.pdf