Benoit Rihoux: "les ministres Ecolo/Groen cultivent une forme d'altérité"
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Pour Benoît Rihoux (UCLouvain), "il est surprenant qu'on reproche aux élus verts d'avoir une idéologie".Pourquoi les déclarations et prises de position des ministres Ecolo et Groen enflamment-elles si souvent le débat politique et les réseaux sociaux? Les verts ont un positionnement idéologique plus marqué que les formations traditionnelles, même s'il s'est modéré avec le temps. Créés il y a quarante ans, les partis écologistes belges sont issus des mouvements antinucléaires et de protection de l'environnement des années 1970. Y ont adhéré des tiers-mondistes, des pacifistes et des écologistes peu disposés à s'inscrire dans le registre de la négociation et du compromis. Aujourd'hui encore, Ecolo et Groen prônent une écologie politique de rupture structurelle. Pour ces partis, la "transition", comme on appelle un peu sottement les nouvelles orientations énergétiques et climatiques, doit se traduire par un changement de paradigme. A l'opposition classique gauche/droite se superpose un clivage entre partisans et adversaires de la production et de la consommation de masse. Le leitmotiv écologiste "faire de la politique autrement" n'est-il pas devenu un simple slogan? Les ministres et élus verts sont des professionnels de la politique, mais ils cultivent une forme d'altérité. Car beaucoup sont issus du monde associatif militant. De plus, ils entretiennent d'étroites relations avec des réseaux de groupes et mouvements engagés. Par ailleurs, Ecolo et Groen sont des partis dont les militants sont plus radicaux que les ministres et membres de cabinets. Ces croyants de la cause ont un mode de vie alternatif: beaucoup sont végans, ont opté pour une consommation décroissante, ont renoncé à la voiture... Les dirigeants verts doivent donner des gages à ces militants, faute de quoi le parti serait trop perçu par la base comme une formation gestionnaire parmi d'autres, qui oublie de "faire de la politique autrement". Dans le dossier de la sortie du nucléaire, les ministres Ecolo/Groen adoptent-ils une "posture idéologique"? Je suis surpris par ce reproche. Il est normal qu'ils aient une idéologie. Les autres partis en ont une aussi. Le combat contre le nucléaire civil fait partie de l'ADN des partis écologistes. L'utopie d'une énergie "propre" illimitée est le symbole d'une croissance qu'ils rejettent radicalement. Derrière leurs prises de position sur l'énergie ou la mobilité, il y a un choix de société. Le mot "écotaxe" associé aux partis verts n'est-il pas devenu un repoussoir, le symbole d'une écologie "punitive"? Le basculement vers une fiscalité plus verte, sur le modèle nordique, crispe parce qu'il bouscule des intérêts économiques. Au Danemark ou aux Pays-Bas, la conscience écologique est plus développée qu'ici. Les voitures de société n'y bénéficient pas d'avantages fiscaux et les débats sur les taxes qui appliquent le principe du pollueur-payeur ne tournent pas à l'invective. L'urgence climatique, qui renforce la cause écologiste, peut-elle être une cause de tension entre Ecolo/Groen et les autres partis? Une crise de la production alimentaire se profile, tout comme le risque pour des régions de Flandre de se retrouver sous eau. Cela donne à Ecolo/Groen le statut de "propriétaire d'enjeu", comme on dit en science politique. Ces partis se sentent légitimés. L'urgence climatique pourrait les renforcer dans la durée, ce qui ne fait pas les affaires des formations concurrentes. "Les ministres Ecolo/Groen se font canarder sur les réseaux sociaux parce qu'ils soulèvent des débats qui polarisent", constate Jean Faniel (Crisp).Pourquoi les annonces et la politique des ministres Ecolo/Groen suscitent-elles tant de réactions virulentes?Ce n'est pas nouveau. Il y a plus d'un quart de siècle, le socialiste wallon Claude Eerdekens traitait les écologistes de "khmers verts". Au sein du PS, pareille stigmatisation des Ecolos ne passerait plus. Il y a eu un renouvellement des cadres et, aujourd'hui, les socialistes et les libéraux ont des accointances avec les élus verts. Ce qui crée néanmoins des étincelles, c'est la volonté de tous les partis de s'approprier les thématiques environnementales. Autrefois, les partis traditionnels délaissaient ces enjeux, soulevés seulement par les partis écologistes. La toute première ministre "de la Mobilité" est une Ecolo, Isabelle Durant, qui a occupé ce poste de 1999 à 2003.Y a-t-il d'autres explications à l'"écolobashing"?Les partis écologistes ont parfois raison trop tôt. Ils n'ont cessé de réclamer à cor et à cri la sortie du nucléaire. L'abandon progressif de cette énergie est décidé en 2003 par une alliance arc-en-ciel. La loi prévoyait l'arrêt des premiers réacteurs en 2015. La sortie est désormais fixée à décembre 2025, même si des incertitudes persistent. La position des écologistes s'est imposée petit à petit, à coups de psychodrames. Ils sont porteurs de débats qui finissent par s'imposer à l'agenda politique, comme celui sur les circuits courts et l'alimentation des grandes villes.Les ministres Ecolo/Groen sont-ils victimes de leurs manque d'expérience ou de leur "radicalisme"?Il arrive que leurs propositions capotent parce qu'ils maîtrisent moins bien que d'autres les codes de la communication politique. Sur le fond, les débats qu'ils soulèvent polarisent. Il n'est donc pas surprenant qu'ils se fassent canarder sur les réseaux sociaux. J'ai aussi l'impression que les ministres verts tendent parfois le bâton pour se faire battre. Quand Alain Maron évoque l'idée d'acheter des terres agricoles dans les deux Brabant, il touche à un sujet délicat, qui a même une dimension géostratégique, avec les pratiques de rachat massifs de terres par la Chine.Si les ministres verts régionaux et fédéraux sont souvent critiqués, c'est parce que les portefeuilles qu'ils gèrent, notamment l'énergie et la mobilité, sont ultrasensibles?Leur politique de lutte contre la pression automobile en zone urbaine rencontre de fortes résistances, mais ils peuvent se permettre d'aller de l'avant car des mesures similaires à celles qu'ils défendent sont prises dans d'autres villes européennes. En matière de réchauffement climatique, ils sont portés par le sentiment de plus en plus répandu dans la société que nous n'avons plus l'éternité devant nous, qu'il nous reste au mieux dix ans pour infléchir les courbes. Cela les encourage, lors de négociations de coalitions, à ne pas trop renoncer à leurs idéaux.