Georges-Louis Bouchez et Paul Magnette y étaient appelés. Appelés à se concurrencer, à traiter, à se haïr, à se réconcilier, à négocier et à se trahir. Ils sont deux dirigeants importants de deux partis importants. Ils sont hennuyers. Ils sont mâles.
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Georges-Louis Bouchez et Paul Magnette y étaient appelés. Appelés à se concurrencer, à traiter, à se haïr, à se réconcilier, à négocier et à se trahir. Ils sont deux dirigeants importants de deux partis importants. Ils sont hennuyers. Ils sont mâles. Ils portent en eux les certitudes de leur jeunesse. Ils expirent l'assurance de leur supériorité, se gonflent de toute l'amplitude de leur prestance. Ils parlent bien, ils président les deux plus grands partis de Belgique francophone depuis moins d'un an, ils aspirent à dominer la vie politique francophone pour longtemps. Et bien sûr, ils se détestent déjà. Aucun des deux, de ces temps-ci, ne semble plus heureux que lorsqu'il peut s'amuser des maladresses, des tournants et des tourments de l'autre : et que la mission de l'un se termine en débandade, et que le terme de l'autre s'enfonce dans une impasse, et que ses tentatives sont vouées à l'échec, et qu'il change d'avis, et que personne n'a plus confiance en lui, et que les journalistes sont gentils avec lui mais pas avec moi, etc., etc. Mais leurs jeunes présidences sont déjà abîmées par les accidents de leurs tempéraments autant que par des contraintes qui les y poussent. Les maladresses, les tournants et les tourments de Georges-Louis Bouchez et Paul Magnette sont provoqués par une même contrainte. Elle pèse sur leur prestige comme sur leurs perspectives. Aucun des deux ne peut s'en exonérer. Elle les a déjà sévèrement amochés, tous les deux. Cette contrainte, c'est Bart De Wever.Le président de la N-VA, autour duquel tourne toute la vie politique belge de ces dernières années, est parvenu à imposer à ses homologues du PS et du MR des virages aussi coûteux pour leur fortune personnelle que pour les formations qu'ils président. "Plus personne ne veut gouverner avec le MR !" a proclamé Bart De Wever sur les chaînes de télévision flamandes, le vendredi 31 juillet, à peine sorti du Palais royal où il était allé remettre au roi Philippe le premier rapport intermédiaire de la mission qu'il mène, conjointement avec Paul Magnette, depuis trois semaines. Ce faisant, le bourgmestre d'Anvers se montrait simultanément ravageur pour Georges-Louis Bouchez et humiliant pour Paul Magnette. Humiliant pour le président du Parti socialiste car Bart De Wever le dépouille du privilège exquis de décider de quels partis francophones cette coalition PS-N-VA-SP.A-CD&V-CDH pourrait se compléter ou pas. Paul Magnette avait notamment justifié la nécessité, pour son parti, d'engager des négociations fédérales avec la N-VA, par le besoin d'un pesant contrepoids francophone à la puissance impériale des nationalistes flamands. Or, l'édit anversois, promulgué sur la VRT et sur VTM, a frappé Bruxelles et la Wallonie de stupeur, une fois ses traductions publiées. Et ravageur pour le président du Mouvement réformateur car l'hypothèse que le MR ne siège pas dans l'exécutif fédéral, voire, par un menaçant ricochet, soit expulsé des gouvernements des entités fédérées, rompt tous les équilibres qui ont installé Georges-Louis Bouchez à son bureau du neuvième étage du 80, avenue de la Toison d'or. Le jeune Montois a été désigné par des ministres qui préféraient un poste dans un gouvernement (wallon pour Willy Borsus et Jean-Luc Crucke, fédéral pour Sophie Wilmès, voire de la fédération Wallonie-Bruxelles pour Pierre-Yves Jeholet) à la présidence du MR. Ces ministres, poussés par un ultime compromis entre Charles Michel et Didier Reynders, s'accordèrent donc pour soutenir le jeune Montois. Celui-ci, qui se distingua de son principal adversaire, Denis Ducarme, par sa préférence assumée pour une coalition fédérale avec la N-VA, l'emporta au second tour avec près de deux tiers des suffrages des militants. Au MR, c'était l'abondance.On siégeait en nombre dans tous les gouvernements, et, si l'on se promettait de garder un oeil sur l'impétueux impétrant montois, on se laissait vivre, et on se disait que finalement les craintes de l'automne étaient infondées. Georges-Louis Bouchez avait promis de changer, de dompter sa nature là où il l'avait débridée, de concilier là où il avait clivé. Sa communication, à la démesure très maîtrisée - il dépense, pour faire la publicité de ses pages personnelles sur les réseaux sociaux, des milliers d'euros par semaine - continuait pourtant d'énerver, mais ce bruit incessant n'était pas, somme toute, intrinsèquement désagréable à certains qui pouvaient ainsi travailler à leur ministère dans un confortable silence. Tant que Georges-Louis Bouchez prenait des coups, ils en étaient préservés. Tant qu'il contribuait à l'enlisement des discussions fédérales, le radeau des ministres en affaires courantes, puis en pouvoirs spéciaux, puis on verra bien quoi, continuait sa grande traversée. Jusqu'au jour, survenu le vendredi 31 juillet, où les foudres de Bart De Wever ne frappèrent plus seulement le paratonnerre, mais cette fois toute la maison bleue. Ce "plus personne ne veut du MR au gouvernement" mit le parti en panique et son président en état critique. Les ministres se virent tous sans ministère, jusqu'à ceux des entités fédérées, et tous se dirent que l'erreur avait été de n'avoir pas voulu de cette présidence qui les tentait si peu et qui était en train de leur coûter si cher.En mai dernier, un premier petit incendie, limité à la Région wallonne, avait dû être éteint après qu'en bureau du Parti socialiste Elio Di Rupo, ministre-président wallon, a laissé penser qu'il était disposé à remplacer dans sa majorité régionale le MR par le CDH. Les je-vous-l'avais-bien-dit-qu'il-ne-changerait-pas et les laissons-lui-sa-chance-il-promet-qu'il-va-changer s'étaient un peu chamaillés, mais on avait fini par laisser pisser, contre un énième engagement : Georges-Louis Bouchez serait plus maîtrisé dans sa démesure. Une reprise en main de la mission des rois mages par Paul Magnette, Bart De Wever et le Palais ("ils viendront nous faire rapport, c'est leur dernière chance", vint-il fanfaronner sur les plateaux), et quelques vidéos TikTok plus tard, les craintes de ceux qui ne voulaient pas de lui comme président, et celles de ceux qui en voulurent avec réticence, se sont confirmées. Tant que l'Open VLD maintient ferme sa volonté de gouverner avec son parti frère au fédéral, et conserve à chaque ministre libéral une chance de le rester, la position de Georges-Louis Bouchez n'est pas en danger. Mais le voilà en tout cas forcé presque militairement de la fermer. Il est désormais l'ennemi de Bart De Wever, donc de la presse flamande, donc de la Flandre. C'est une bénédiction pour une jeune popularité, en Belgique francophone, et il pourra s'appuyer sur cette base nouvellement conquise. Mais c'est une malédiction pour l'appareil politique qu'il compte diriger mais dont, en fait, il dépend. anePour une popularité aussi bien assise en Belgique francophone que celle de Paul Magnette, en revanche, la nouvelle amitié de Bart De Wever est une malédiction. Mais c'est une bénédiction pour l'appareil politique censé le diriger mais qui, en fait, dépend de lui. Il n'y a, boulevard de l'Empereur, plus grand monde pour s'opposer au pacte contre lequel Paul Magnette s'était formellement engagé à d'innombrables reprises. Les différents cercles dirigeants du parti (le G9, le G20, le Bureau), se divisent désormais entre les résignés qui espéraient beaucoup du Carolorégien après toutes ces années de glaciation dirupienne et n'en croient pas leur oeil gauche, les ambitieux qui se voient déjà quelque part, et les malicieux qui se réjouissent secrètement de le voir compromettre une carrière que, jusqu'alors, ils enviaient. Au-delà de ces hauts cadres, il y a du dépit dans une base militante pour qui Paul Magnette représentait l'espoir d'un parti "plus rouge, plus vert, plus horizontal". C'était d'ailleurs le slogan de la plateforme militante Groupons-nous et demain, qui se joignit à la cause de Paul Magnette au cours du débat - perdu - sur le décumul intégral et dont le principal animateur, le député bruxellois Julien Uyttendaele, désormais rangé à l'idée d'une alliance avec la N-VA, a expliqué, le lundi 3 août, en bureau de parti, avec quelle vigueur il s'attelait à "faire de la pédagogie" vers les adhérents et sympathisants que ce virage effraie. Et ils sont nombreux. Il y en a aussi, du dépit, chez les chefs de cabinet ministériel socialistes, où l'on est pourtant habitué à une certaine discipline. Réunis boulevard de l'Empereur il y a deux semaines autour du nouveau directeur de l'Institut Emile Vandervelde, Thomas Dermine, ceux-ci ont un peu secoué celui-là."As-tu bien fait faire une analyse de risque ?" a même demandé Anne Poutrain, cheffe de cabinet de Christie Morreale, ancienne cheffe de cabinet d'Elio Di Rupo et de Paul Magnette, usant du langage managériel de son successeur à l'IEV. L'autre ancien directeur de l'Institut, et actuel chef de cabinet d'Elio Di Rupo, Gilles Doutrelepont, s'est également montré préoccupé par l'ouverture de ces négociations avec le parti avec lequel on jurait de ne jamais gouverner. Ils ont, bons soldats, été rappelés à l'ordre socialiste. Mais cette inédite expression publique trahit la même inquiétude, celle de perdre le soutien de ceux, adhérents et sympathisants, qui avaient cru en un PS"plus rouge, plus vert, plus horizontal" pour mieux prévenir le sommet contre les erreurs stratégiques. En cela, Paul Magnette, l'ancien professeur, aîné désabusé de parents soixante-huitards et Georges-Louis Bouchez, le furtif avocat, fils unique cajolé de parents commerçants, se ressemblent. Ils doivent leur récente mauvaise fortune à des gratifications venues de l'embouchure de l'Escaut. Mais si le socialiste peut trouver dans sa nouvelle amitié avec Bart De Wever des raisons de rassurer le sommet de son parti et d'inquiéter sa base, le libéral devra bien voir dans sa nouvelle inimitié avec Bart De Wever des raisons d'inquiéter le sommet de son parti et de rassurer sa base.