C'est une question pour l'heure insoluble : jusqu'où le personnel soignant doit-il mettre en péril sa propre vie, et celle de ses proches, pour faire face au coronavirus ? Entre sauver des vies ou protéger la sienne, existe-t-il seulement un point d'équilibre ? Tous les soirs, à 20 heures, les applaudissements sur les balcons résonnent comme autant de marques de soutien envers ceux que l'on présente comme des héros courageux, prompts à gagner cette guerre au péril de leur vie. "Merci pour ce que vous faites" ? Trop simple. Dans les couloirs de nos hôpitaux, de nos maisons de repos, des instituts d'aide à la jeunesse ou d'hébergement des personnes handicapées, l'envers du décor se révèle plus complexe et plus sombre, faute de moyens de protection adéquats pour soigner les personnes atteintes du coronavirus. "On fait croire que ce sont des héros, qu'ils partent la fleur au fusil ; la vérité, c'est que beaucoup paniquent et refusent de prodiguer des soins parce qu'ils n'ont pas de matériel. Les gens y vont la boule au ventre, rentrent dans des chambres sans matériel approprié... C'est la catastrophe à certains endroits", constate Yves Hellendorff, secrétaire national de la CNE. Ces derniers jours, les témoignages de cette détresse rarement relayée se multiplient. En voici quelques extraits anonymes, parmi tant d'autres.
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C'est une question pour l'heure insoluble : jusqu'où le personnel soignant doit-il mettre en péril sa propre vie, et celle de ses proches, pour faire face au coronavirus ? Entre sauver des vies ou protéger la sienne, existe-t-il seulement un point d'équilibre ? Tous les soirs, à 20 heures, les applaudissements sur les balcons résonnent comme autant de marques de soutien envers ceux que l'on présente comme des héros courageux, prompts à gagner cette guerre au péril de leur vie. "Merci pour ce que vous faites" ? Trop simple. Dans les couloirs de nos hôpitaux, de nos maisons de repos, des instituts d'aide à la jeunesse ou d'hébergement des personnes handicapées, l'envers du décor se révèle plus complexe et plus sombre, faute de moyens de protection adéquats pour soigner les personnes atteintes du coronavirus. "On fait croire que ce sont des héros, qu'ils partent la fleur au fusil ; la vérité, c'est que beaucoup paniquent et refusent de prodiguer des soins parce qu'ils n'ont pas de matériel. Les gens y vont la boule au ventre, rentrent dans des chambres sans matériel approprié... C'est la catastrophe à certains endroits", constate Yves Hellendorff, secrétaire national de la CNE. Ces derniers jours, les témoignages de cette détresse rarement relayée se multiplient. En voici quelques extraits anonymes, parmi tant d'autres."Tout le monde est sous- pression, les gens craquent, pleurent, car ils refusent de rentrer dans les chambres sans du matos de protection.Tout à l'heure au XX, des brancardières hurlaient sur le personnel infi car elles n'avaient pas de matos.C'est parti en flamme, car les filles du XX n'en auront pas suffisamment pour assurer le week-end et donc ont dit qu'elles aussi étaient en péril.Selon les brancardières, la direction a décrété que c'était les infis qui devaient sortir les lits des chambres, que les brancardiers ne devaient plus y rentrer ????Où est la logique, elles transportent quand même les lits vers les examens prévus ????Tout part en c***, le Dr YY hurle sur les filles qui portent un masque chirurgical, Mr ZZ dit que les patients qui toussent ne sont pas dangereux parce que le coronavirus n'est pas en suspension dans l'air !!! Les filles sont effarées de ce qu'elles entendent !J'ai dû intervenir auprès de Mr XY, car il changeait les horaires des filles sans leur accord et sans les prévenir. Il a voulu hausser le ton sur moi et m'a dit que le syndicat n'avait rien à dire qu'on était en période de crise !!Je ne me suis pas laissé faire et ai répliqué que la période était bien là, mais que les droits des travailleurs ne devaient pas être bafoués, que le personnel comprenait les 12 heures d'affilée, mais qu'ils avaient besoin de jours de récup. Sinon, le personnel ne tiendrait pas dans la longueur !! Je l'ai invité vu qu'il est infirmier à enfiler sa blouse et à venir dans les chambres aux mêmes conditions que l'équipe.""Salut XX, je descends de nuit et je suis franchement dégoûté de la gestion des cas suspects covid-19 sur XXX. Les procédures d'isolement ne sont pas optimales et rien n'est maîtrisé. Les patients sortent du box pour aller aux toilettes en traversant le couloir propre avec masque uniquement sur la bouche. Pas de sas, les bacs jaunes sont dans le couloir propre. On est obligé de traverser la zone propre avec patients isolés pour aller faire les examens et j'en passe. Les consultations d'IRM étaient également toutes maintenues ce matin alors que le Conseil national de sécurité a recommandé le contraire... Je pense qu'on prend de gros risques en travaillant de la sorte... Travailleurs et patients sont en danger... sans parler de nos proches...""Ce matin, nous n'avons pas travaillé pendant 1h. Presque tous les résidents sont contaminés, de pire en pire chaque jour. XX est venue pour nous donner le matériel adéquat, mais elle nous a dit qu'après il n'y en aura plus. XX s'est ensuite mise à pleurer, ainsi que plusieurs d'entre nous.""Madame la Directrice,D'après mes infos, il s'avère qu'il y a au moins un cas de COVID-19 sur la Maison de XX et peut-être une grosse suspicion pour un 2ième cas.Or, j'apprends qu'en interne, seules les infirmières ont le droit de recevoir des masques et pas les autres travailleurs, comme les aides-soignantes. Ces masques seraient donnés au compte-goutte, etc. Les travailleurs pleurent en interne et ont peur de ramener un risque d'infection chez eux, ce qui est très compréhensible. Le port d'un masque pourrait déjà les rassurer en partie, même si ça n'aura que cet effet-là, et éviter un risque d'afflux massif de certificat.Je ne m'étendrais pas sur les propos qui se tiennent en interne ("ce n'est plus une Maison de Repos, mais un abattoir, etc.") qui sont certainement démesurés mais qui démontrent l'état de panique pour lequel il faut agir au plus vite et rassurer l'ensemble du personnel.""C'est scandaleux ce qui se passe sur le terrain.Et le dire n'est rien !!!Les cadres sont arrogants, mais p***, ils sont infirmiers de base, qu'ils enfilent leur costume et viennent dans les unités !Leur critère température ne tient plus la route, car nombreux sont des malades qui toussent énormément sans température. [...] Alors quand les cadres te disent d'ôter les masques chir parce que ça ne sert à rien... P*** c'est au moins une petite barrière !!Il n'y a plus aucune consigne claire et respectée dans les unités hors USI et REA.On mélange les patients suspects avec d'autres, puis l'état s'aggrave et on le place dans unité COVID. Pendant ce temps, personnel et patients ont peut-être été contaminé !!!! [...] Il est clair que si je n'ai pas un équipement conforme complet pour tester les patients dans les unités COVID, ils peuvent se brosser, je ne vais pas mettre la vie de mes collègues, des patients de mon unité, ma famille et ma vie en péril !!!!!Courage à tous. On est dans une foutue galère de M...""Nouvelle décision dans mon service. On réduit encore les effectifs et tous les autres au chômage, mais rappelable. On fait le soir tout seul. 3h solo pour gérer les covid, les urgences, hospi, néo nat etc etc. Je n'ai pas de mot pour décrire mon dégoût. La dernière, nuit plus de matos ou presque pas pour ma collègue. Tout était sous clé et pas dispo pour elle. Aujourd'hui en jour, les urgences envoient un patient. En cours d'examen, ils se rendent compte qu'il est covid en fait (vu le scan). Évidemment, le patient n'était pas masqué et les collègues non plus vu que c'est un masque par jour (au bout 10h de travail il sert plus à rien). Quand on sera tous contaminé, ça va voler la propagation dans les étages et les patients. Les radiologues continuent à consulter. On fait des infiltrations chez des gens qui marchent comme toi et moi. Suis dégouté de comment on est traité tous et toutes. On adapte la manière de travailler au stock disponible au détriment de la protection des travailleurs et des patients. C'est honteux. On devrait montrer l'exemple et c'est tout l'inverse. J'ai honte de notre institution et la manière dont c'est géré.""On nous a demandé d'aider au tri des patients à l'entrée des urgences, le médecin nous a dit que le masque n'était pas nécessaire. Un second médecin arrive plus tard pour nous engueuler... en nous disant que le port du masque est obligatoire ! OK, mais entretemps, les patients que nous avons aiguillés, ils nous ont peut-être transmis le virus... [...] Moi je ne dis plus rien.... À quoi bon.... On n'est ni médecin ni infirmier. À chaque coup on se fait rabrouer... Alors honnêtement j'aimerais me choper cette saloperie ainsi ils comprendront. Et encore..."Comme l'indique Yves Hellendorff, les délégués syndicaux ne parviennent plus à prendre position dans cet impossible dilemme moral, vu que les conditions minimales de sécurité ne sont souvent pas remplies : protéger les travailleurs en refusant que ces derniers soignent les patients, ou mettre leur vie en péril pour assurer la continuité des soins ? "Nos délégués syndicaux sont désormais en incapacité de conseiller, déplore Yves Hellendorff. On assiste à une rupture de solidarité, car c'est l'instinct de survie qui prime désormais. Et on peut comprendre le personnel soignant. Vu l'enjeu, il ne faut pas laisser une telle marge de décisions aux acteurs locaux."Le secrétaire national de la CNE demande que ce soit le Conseil national de sécurité qui prenne position, en définissant un seuil maximal de risque, au-delà duquel le personnel soignant n'a plus à prodiguer des soins.