Denis Ducarme, député MR, ne parvient pas à digérer l'interview accordée au Vif par le Premier ministre, Alexander De Croo (Open VLD), pourtant responsable de la majorité au sein de laquelle il siège. Il nous explique pourquoi.
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Denis Ducarme, député MR, ne parvient pas à digérer l'interview accordée au Vif par le Premier ministre, Alexander De Croo (Open VLD), pourtant responsable de la majorité au sein de laquelle il siège. Il nous explique pourquoi.Que vous ont inspiré les propos du Premier ministre?Pour tout dire, j'ai été fortement perturbé par cette interview. Si cela avait été un chef de parti qui s'exprimait comme ça, je n'aurais pas eu de problème. Mais ici, Alexander De Croo exprime cette thèse très spécifique sur la question de la neutralité de l'Etat en tant que chef de gouvernement. Il le fait peut-être "à titre personnel", mais cela n'en reste pas moins perturbant que le Premier ministre nous indique, par exemple, que la tenue vestimentaire, ce n'est pas important. Bien sûr que ce n'est a priori pas important, c'est la liberté de chacun, mais lorsqu'une personne devient le représentant du gouvernement, ce n'est plus un choix personnel. Tous les professeurs de droit public confirment que dans ce cas, on est un prolongement du pouvoir public et on agit en tant que tel.Le Premier ministre sort-il de son rôle en exprimant cela?Ce qui est perturbant, dans cette interview, c'est qu'il est chef de gouvernement et qu'il exprime des thèses qui ne sont pas partagées par un certain nombre de parlementaires de sa majorité.Il dit dans l'interview qu'il reprend des propos exprimés dans son livre, Le Siècle des femmes, et qu'il respecte le fait que le MR ne soit pas d'accord.Bien sûr, mais il n'est pas président de parti. Cela ne correspond nullement aux valeurs de certains parlementaires de sa majorité.Cela vous choque?C'est très perturbant. C'est quand même particulier pour un chef de gouvernement de s'exprimer à titre personnel. Je souhaite des éclaricissements à ce propos.Son propos, c'est un peu celui du compromis conclu au sein de la majorité régionale bruxelloise sur la "diversité inclusive", après l'ordonnance du tribunal du travail sur la STIB, non?Moi, ce qui me pose problème dans ses propos, c'est qu'il fait finalement preuve du même relativisme qu'il avait condamné la semaine précédente à la Chambre.Dans le cadre de l'affaire Haouach, après que la commissaire du gouvernement ait relativisé dans une interview la séparation entre l'Eglise et l'Etat?Oui, c'était un autre relativisme. Mais c'est un relativisme quand même. Dire qu'être impartial, cela n'a rien à voir avec la tenue vestimentaire, c'est faux. Quand on est dans des fonctions de représentation du gouvernement ou quand on est membre de l'administration en contact avec des usagers, l'impartialité est bien entendu liée à l'apparence. Il y a un certain nombre de signes portés par les individus qui ne sont pas neutres et qui véhiculent un message. C'est donc faire preuve de relativisme que d'affirmer le contraire. C'est vraiment très curieux.C'est la position de l'Open VLD: son président, Egbert Lachaert, s'était aussi exprimé en ce sens.Oui, mais Lachaert est président de parti, c'est autre chose. Et au sein de l'Open VLD, il y a d'autres tendances: Patrick Dewael, par exemple, ne pense pas la même chose. Quand j'entends le Premier ministre dire qu'il préfère une femme voilée qui travaille plutôt qu'une femme voilée qui reste à la maison, je lui réponds que moi, je préfère une femme ou un homme qui représente le gouvernement sans porter de signe convictionnel ostensible, quel qu'il soit d'ailleurs. C'est aussi possible ça, et c'est même mieux parce que c'est conforme à l'esprit de la loi. Sur ces questions, au même titre que certains de mes amis du MR, nous n'avons plus rien à voir avec la vision d'Alexander De Croo.Qu'est-ce que cela signifie pour la suite? Comment régler ce désaccord?Il faudra, dans un avenir proche - et c'est la responsabilité du gouvernement -, que l'on règle un certain nombre de problèmes. De façon préalable à une telle nomination, sans toucher à la prérogative dun ministre ou de la secrétaire d'Etat, il serait par exempme opportun qu'on la présente au Conseil des ministres. Il devrait y avoir un échange: ce serait une bonne chose.Une décision collégiale?En tout cas que la décision soit exprimée au sein du gouvernement. Cela pourrait sans doute éviter qu'un tel incident ne se reproduise parce que le pays, le gouvernement, la société n'avaient pas besoin d'une telle division profonde pendant six semaines, alors que les gens étaient déjà légitimement exacerbés par les privations de libertés et les craintes dues au Covid. On n'avait pas besoin de problème de cet ordre-là en plus. Mais c'est symptomatique d'une question à laquelle on continuera à être confrontés dans le futur. L'écrivain Mohamed Sifaoui, un musulman, affirmait en parlant des signes religieux que cela "diabolise le corps de la femme" - ce n'est pas moi qui le dit. Un arrêté de la Cour européene de justice vient de tomber et confirme des jurisprudences selon lesquelles ces signes peuvent être interdits, davantage encore quand on représente l'Etat.C'est lié aussi avec note proposition d'interdire certains groupes nuisibles qu'ils soient d'extrême droite ou défendant l'islam radical. L'Autriche a montré l'exemple en interdisant voici quelques jours les Frères musulmans. C'est un gouvernement conservateur - Ecolo qui a pris cette décision - comme quoi il y a encore des Ecolo qui ont les yeux en face des trous.Ce qui est choquant aussi dans cette interview du Premier ministre - et ça, cela me choque! -, c'est quand il dit que les partisans de la neutralité vont à l'encontre des choix personnels. Cela sous-entendrait que parce que l'on est attentif à la neutralité de l'Etat, on ne respecterait pas la liberté religieuse? Là, je suis furieux parce que cela n'a rien à voir. Je n'accepte pas ça! Moi, je suis un fervent défenseur de la liberté de culte. Si quelqu'un ne pouvait pas s'exprimer ce choix personnel dans un espace public, je me lèverai. Mais ça, ce sont des choix personnels, pas des choix publics. Le gouvernement, en nommant madame Haouach dans une foction de gouvernement, a posé un choix public. C'était ça le problème.Cela crée-t-il un différend important avec l'Open VLD, au sein de la famille libérale?Nous fêterons bientôt ensemble le 175e anniversaire du parti libéral lors d'un congrès commun. Je m'y rendrai: nous gardons énormément de points communs. Mais sur cette thématique-là, nous ne partageons plus la même vision de la société. Je m'y rendrai, je suis loyal à ma formation politique et j'ai beaucoup d'affections pour certains libéraux flamands, mais je ne toucherai sans doute pas au gâteau.C'est-à-dire?En disant ça, j'exprime quand même une réserve sur qui semble aujourd'hui nous séparer fondamentalement. A mes yeux, l'islam politique est une menace pour notre société. Dans le cadre du rapport lié aux attentats de Bruxelles, on a quand même identifié des liens entre cet islam radical et le terrorisme. Il est évident que si l'Autriche interdit les Frères musulmans, je suis favorable à ce qu'on s'inspire de cette décision. Et quand un rapport de la Sûreté de l'Etat évoque des suspicisions de liens entre madame Haouach et les Frères musulmans, je trouve cela grave. Sur le fond, elle les rejoint d'ailleurs quand elle évoque la nécessité d'un "lobbying musulman" pour adapter certaines législations ou quand elle affirme que la séparation de l'Eglise et de l'Etat doit être revue sur des bases liées à l'évolution de la démographie. Les connexions sur le fond sont établies.