Oubliez tout ce que vous connaissez des partis traditionnels. De leurs instances opaques, de leurs vieux routards déconnectés des doléances citoyennes, de leurs sempiternels mandats. Oubliez aussi la chaotique naissance du Mouvement de gauche (MG), en 2012, aussitôt mise à mal par d'affligeantes querelles internes et par la tempête judiciaire visant son fondateur, l'ex-Ecolo Bernard Wesphael, acquitté en octobre dernier du meurtre de son épouse. Oubliez le mouvement Vega, Rouges & Verts, créé fin 2013 par l'ex-député Ecolo Vincent Decroly, qui n'a plus la moindre affinité avec la coopérative liégeoise Vega, Verts & à gauche, née deux ans plus tôt. Ce 28 avril, les survivants du MG et de Vega, Rouges & Verts officialisent une fusion complète, sous un nouveau nom : Demain, clin d'oeil au film du même nom, promet une rupture dans la manière de concevoir la politique, sous l'étendard de l'écosocialisme et de la démocratie participative.

Le mouvement visera en premier lieu les élections communales de 2018, tant à Bruxelles qu'en Wallonie, où sa présence ne s'arrêtera pas aux seules grandes villes. Les candidats se présenteront soit sur une liste propre, soit en soutien à d'autres listes locales. Après des années de microtentatives vouées à l'échec, cet esprit de cohésion à la gauche de la gauche semble bien tardif. D'autant que le PTB y occupe désormais, et plus que jamais, le devant de la scène. Mais le contexte actuel, marqué par un désaveu perceptible de la classe politique traditionnelle, pourrait favoriser l'éclosion d'un modèle revendiquant un tout autre fonctionnement.

Mort à la "particratie"

Le mouvement veut imposer des "mandats révocatoires" aux élus. © DR

Pas plus de deux mandats consécutifs pour les membres élus en interne, révocables à tout instant. Pas de président de parti, ni de véritable parti d'ailleurs. Tout au plus deux porte-parole, dans un schéma appliquant une parité absolue : l'avocate Marie-Françoise Lecomte, jusqu'ici coprésidente du MG, et Pierre Eyben, ancien porte-parole du Parti communiste Wallonie-Bruxelles, qu'il a quitté en profond désaccord, avant de rejoindre la coopérative Vega, qu'il a quittée en profond désaccord, et le mouvement Vega, qu'il n'a jamais quitté. " La véritable gauche croit à la puissance et l'intelligence collective, souligne ce dernier. Nous voulons passer de la particratie à la participatie, grâce à une structure dans laquelle les propositions émaneront de la base. " Notamment via une plate-forme en ligne, où les citoyens pourront présenter des idées, qui seront ensuite filtrées et débattues de concert avec les représentants du mouvement.

Inspiré par Podemos, le parti espagnol de gauche radicale créé en 2014, Demain compte bâtir son programme autour de cinq axes : la règle verte, la justice sociale, la démocratie participative, le rapport au travail et le rapport à l'international. Pour " prendre le système en étau, puisque les actions au niveau micro ne suffisent pas ", martèle Marie-Françoise Lecomte.

A l'instar de Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise, quatrième au premier tour de l'élection présidentielle, Demain propose donc d'instaurer une règle verte. Elle consiste à établir les politiques économiques en fonction des limites de la biosphère, pour éviter de puiser davantage de ressources à la Terre que ce qu'elle n'est en mesure de produire. " La gauche traditionnelle a conçu l'amélioration des conditions de vie à travers la croissance, poursuit Pierre Eyben. Le PTB reste dans une logique productiviste. Or, la question n'est pas d'avoir un gâteau plus grand, mais de le répartir plus équitablement. " Le mouvement défend des dispositions contraignantes visant notamment à laisser 80 % des ressources fossiles dans le sol, pour éviter un réchauffement climatique supérieur à deux degrés.

Une limite aux écarts de salaire

En matière de justice sociale, Demain veut réhabiliter la notion de salaire maximum autorisé. Il suggère que la rémunération la plus élevée dans une entreprise ne puisse excéder vingt fois le montant du salaire le plus faible. " Si l'on appliquait ce modèle à Nethys, personne n'y gagnerait moins de 50 000 euros par an ", ironise Pierre Eyben, en référence au million d'euros brut annuel que le socialiste Stéphane Moreau perçoit à la tête de la filiale de l'intercommunale Publifin. En 2011, la Jeunesse socialiste suisse avait déposé une proposition similaire, en établissant un écart plus restrictif de 1 à 12. L'initiative avait finalement été rejetée à la suite d'un référendum, fin 2013.

"Les élus devront accepter le fait qu'ils ne sont pas les seuls à savoir ce qui est bon pour la collectivité"

Le mouvement se positionne par ailleurs en faveur de l'accueil de tous les réfugiés, dans les conditions énoncées par la convention de Genève, et de l'octroi de l'ensemble des droits liés à la nationalité belge à toute personne résidant dans le pays depuis plus de cinq ans. " Ce sont des revendications de gauche que l'on entend de moins en moins ", regrette Pierre Eyben.

Comme pour sa propre structure, Demain veut imposer des " mandats révocatoires " à l'ensemble des élus, dans le cas où ceux-ci dévieraient des propositions énoncées lors de leur campagne. Tous les mandataires figureraient en outre dans un cadastre présentant le détail de leurs votes et leur taux de présence au cours de la législature. Quant à l'action politique, elle serait conditionnée à la nécessité de prendre en compte l'avis de la population, via le tirage au sort de citoyens prenant part aux débats importants dans les parlements, ou par l'intermédiaire de conseils de quartier dotés d'un budget participatif sur le plan local.

Une politique fourre-tout ?

Est-ce la voie royale vers une politique fourre-tout, ralentie par une incapacité à avancer et à poser des actes susceptibles de froisser une partie de l'opinion publique ? " Les élus devront accepter le fait qu'ils ne sont pas les seuls à savoir ce qui est bon pour la collectivité ", maintient Pierre Eyben. Cette implication des citoyens dans les débats de société, perçue comme un antidote à la montée en puissance du populisme, sera intimement liée à un plaidoyer pour la réduction du temps de travail.

Demain conservera le statut de membre observateur dans le Parti de la gauche européenne, conquis il y a six mois par l'entremise du mouvement Vega. Il compte à ce titre s'opposer à tout projet contraire aux idéaux de la gauche. " Si on n'est pas capable de refonder l'Europe, il faudra tôt ou tard ouvrir le débat sur notre adhésion à l'Union telle qu'on l'entend aujourd'hui ", estime Pierre Eyben.

Toutes les propositions doivent encore être affinées et débattues, insistent les deux porte-parole du mouvement, dont les membres et adhérents se comptent pour le moment par centaines. Quelle que soit la portée de son discours, la trajectoire de Demain pourrait augurer, sur la forme, le succès ou l'échec d'un modèle sans véritable figure de proue. Et d'autant plus radical qu'il signerait la fin de la politique professionnelle.