11 septembre : on songe de suite aux tours jumelles ; à la fin tragique de Salvador Allende. Mais en 1970, ce fut aussi celle de Jacques Georgin.

En pleine campagne électorale communale, le militant FDF Jacques Georgin mourait suite aux coups portés par neuf membres du VMO, milice nationaliste flamingante. Jacques Georgin, secrétaire de la section FDF de Laeken et professeur de français modéré et humaniste, fut, dans les rues de Bruxelles, la victime de ce mouvement flamingant qui combinait un savant mélange de discours de haine par ses dirigeants et de passages aux actes d'intimidation par ses militants. La mort tragique et violente de Jacques Georgin, à quelques jours de ses 35 ans, laissait une mère et ses deux enfants Jehanne et Thibaut, 2 et 5 ans, désemparés.

Jacques Georgin fut une victime jusqu'alors anonyme qui, comme beaucoup de citoyens bruxellois, sortaient la nuit pour coller des affiches pour un parti défendant des principes qui allaient rallier des élus d'autres partis francophones signataires d'un Manifeste commun et auxquels ont adhéré aussi des personnalités universitaires ayant constitué pour la circonstance le "Comité de Salut Public" présidé par le bâtonnier Van Ryn. Il n'était donc pas l'émanation d'un groupe d'activistes.

Le procès pénal dura de longues années en raison des manoeuvres dilatoires de la défense. Les coupables furent condamnés pour meurtre sans préméditation à des peines d'emprisonnement allant de trois mois à un an avec sursis et à une amende de deux millions de francs belges.

Deux des condamnés connurent une certaine notoriété dans leurs activités extrémistes. L'un créa le Taal Aktie Komitee ; l'autre, Roeland Van Walleghem, fut élu parlementaire à plusieurs reprises.

Ces actes criminels sont à situer dans le contexte d'un discours de haine communautaire répandu dans divers milieux médiatiques et politiques en Flandre.

Un centre d'études à son nom

Le FDF décida en 1972 de baptiser son Centre d'études, du nom de ce militant, engagé dans la défense de valeurs de liberté, de justice et de tolérance.

Cinquante ans plus tard, nous ne pouvions laisser passer cette date sans rappeler les faits, mais aussi les mettre en contexte dans le climat actuel de paroles de haine des autorités autorisant certains individus isolés, débiles, bornés ou détraqués, à passer à l'acte violent. Des meneurs d'opinion, gouvernants, parlementaires, tribuns ou éditorialistes, anathématisent des adversaires, présentés comme "ennemis du peuple" (expression de Donald Trump pour désigner les journalistes critiques) ; les réseaux sociaux amplifient et diffusent les messages primaires et non documentés.

Un phénomène universel

Pour les années récentes, on citera quelques exemples. Le meurtre de la députée travailliste Jo Cox, militant pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne lors de la campagne référendaire. Autre référendum, autre assassinat : celui d'Anna Lindh, ministre des affaires étrangères suédoise, ferme partisane du oui à l'euro, et assassinée dans un grand magasin à quatre jours du scrutin.

L'extrême droite française n'est pas en reste: parmi leurs victimes de la haine du Juif, Brahim Bouarram, 29 ans, précipité dans la Seine par des hommes qui venaient de quitter le défilé du Front national.

En janvier 2019, le maire libéral de Gdansk, Pawel Adamowicz, est frappé de plusieurs coups de couteau par un agresseur de 27 ans, fanatisé par le discours intolérant, antisémite et xénophobe de la majorité conservatrice polonaise.

Oliver Ivanovic, homme politique serbe du Kosovo, partisan inlassable du dialogue entre les communautés serbe et albanophone de son pays, fut abattu par un individu, qui n'a toujours pas été identifié. Cet assassinat fait penser à celui de Gandhi en janvier 1948, 70 ans plus tôt quasi jour pour jour, lui aussi victime du fanatisme.

Hrant Dink, d'origine arménienne se considérait comme Turc à part entière. Il fut le fondateur de l'hebdomadaire Agos, un journal édité à Istanbul en arménien et en turc, et prônait la réconciliation entre les peuples arménien et turc. Il fut assassiné le 19 janvier 2007 par un nationaliste turc de 17 ans à Istanbul.

En Israël, juste après l'accord historique entre Yitzhac Rabin et Arafat de septembre 1993, Benjamin Netaniahou, multiplia les discours enflammés contre ces accords qu'il traitait d'"humiliation". Le 5 octobre 1995, il parla d'une tribune où étaient affichées des photos de Rabin habillé en uniforme de la Gestapo ou dans le viseur d'un fusil, avec des slogans "Rabin traître", "Mort à Rabin". Un mois plus tard, Rabin était assassiné.

Aux Etats-Unis, on ne compte plus les provocations verbales de Donald Trump, mégaphone des suprématistes blancs, contre toutes les catégories de personnes qu'il ne supporte pas. On ne s'étonnera donc pas de constater une recrudescence des attentats racistes aux Etats-Unis. Les observateurs ont pu mesurer un "effet Trump". Parmi les cibles de Trump figurent aussi les journalistes qui osent le critiquer et qui sont traités d' "ennemis du peuple". À quand l'équivalent de l'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaja ?

Pendant des années, les Flamands ont entendu leurs autorités et leurs médias traiter les Wallons de paresseux, d'assistés se prélassant dans leur hamac. On se rappellera ces camions chargés de faux billets de banque, exhibés en 2005 par Bart De Wever devant l'ascenseur de Strépy-Thieu, censés illustrer "les transferts de la Flandre à la Wallonie via la sécurité sociale, le budget fédéral, le financement des communautés et des régions et les entreprises publiques". Et les réseaux sociaux servent aujourd'hui de caisse d'amplification à ce genre de dérives.

Notre projet

Nous n'avons pas voulu en rester à ces constats. Nous préparons un livre, dont le but est, au-delà du rappel des faits, de lancer un message d'alerte et d'ouverture. La parole sera donnée aux enfants de Jacques, Jehanne et Thibaut, qui témoigneront de la trace laissée par leur père disparu ainsi qu'à des proches de la famille mais aussi à des personnalités diverses qui éclaireront le phénomène de la parole de haine. Les centres d'études de tous les partis démocratiques francophones ont également été associés à ce projet. Il s'agit ainsi de réunir des propositions pour tenter de guérir notre société de ce mal qui la ronge. L'ouvrage est à paraître en février 2021.

Jehanne et Thibaut GEORGIN

Charles-Etienne LAGASSE, président du Centre d'études Jacques GEORGIN

11 septembre : on songe de suite aux tours jumelles ; à la fin tragique de Salvador Allende. Mais en 1970, ce fut aussi celle de Jacques Georgin.En pleine campagne électorale communale, le militant FDF Jacques Georgin mourait suite aux coups portés par neuf membres du VMO, milice nationaliste flamingante. Jacques Georgin, secrétaire de la section FDF de Laeken et professeur de français modéré et humaniste, fut, dans les rues de Bruxelles, la victime de ce mouvement flamingant qui combinait un savant mélange de discours de haine par ses dirigeants et de passages aux actes d'intimidation par ses militants. La mort tragique et violente de Jacques Georgin, à quelques jours de ses 35 ans, laissait une mère et ses deux enfants Jehanne et Thibaut, 2 et 5 ans, désemparés.Jacques Georgin fut une victime jusqu'alors anonyme qui, comme beaucoup de citoyens bruxellois, sortaient la nuit pour coller des affiches pour un parti défendant des principes qui allaient rallier des élus d'autres partis francophones signataires d'un Manifeste commun et auxquels ont adhéré aussi des personnalités universitaires ayant constitué pour la circonstance le "Comité de Salut Public" présidé par le bâtonnier Van Ryn. Il n'était donc pas l'émanation d'un groupe d'activistes. Le procès pénal dura de longues années en raison des manoeuvres dilatoires de la défense. Les coupables furent condamnés pour meurtre sans préméditation à des peines d'emprisonnement allant de trois mois à un an avec sursis et à une amende de deux millions de francs belges.Deux des condamnés connurent une certaine notoriété dans leurs activités extrémistes. L'un créa le Taal Aktie Komitee ; l'autre, Roeland Van Walleghem, fut élu parlementaire à plusieurs reprises. Ces actes criminels sont à situer dans le contexte d'un discours de haine communautaire répandu dans divers milieux médiatiques et politiques en Flandre.Le FDF décida en 1972 de baptiser son Centre d'études, du nom de ce militant, engagé dans la défense de valeurs de liberté, de justice et de tolérance.Cinquante ans plus tard, nous ne pouvions laisser passer cette date sans rappeler les faits, mais aussi les mettre en contexte dans le climat actuel de paroles de haine des autorités autorisant certains individus isolés, débiles, bornés ou détraqués, à passer à l'acte violent. Des meneurs d'opinion, gouvernants, parlementaires, tribuns ou éditorialistes, anathématisent des adversaires, présentés comme "ennemis du peuple" (expression de Donald Trump pour désigner les journalistes critiques) ; les réseaux sociaux amplifient et diffusent les messages primaires et non documentés.Pour les années récentes, on citera quelques exemples. Le meurtre de la députée travailliste Jo Cox, militant pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne lors de la campagne référendaire. Autre référendum, autre assassinat : celui d'Anna Lindh, ministre des affaires étrangères suédoise, ferme partisane du oui à l'euro, et assassinée dans un grand magasin à quatre jours du scrutin.L'extrême droite française n'est pas en reste: parmi leurs victimes de la haine du Juif, Brahim Bouarram, 29 ans, précipité dans la Seine par des hommes qui venaient de quitter le défilé du Front national.En janvier 2019, le maire libéral de Gdansk, Pawel Adamowicz, est frappé de plusieurs coups de couteau par un agresseur de 27 ans, fanatisé par le discours intolérant, antisémite et xénophobe de la majorité conservatrice polonaise.Oliver Ivanovic, homme politique serbe du Kosovo, partisan inlassable du dialogue entre les communautés serbe et albanophone de son pays, fut abattu par un individu, qui n'a toujours pas été identifié. Cet assassinat fait penser à celui de Gandhi en janvier 1948, 70 ans plus tôt quasi jour pour jour, lui aussi victime du fanatisme.Hrant Dink, d'origine arménienne se considérait comme Turc à part entière. Il fut le fondateur de l'hebdomadaire Agos, un journal édité à Istanbul en arménien et en turc, et prônait la réconciliation entre les peuples arménien et turc. Il fut assassiné le 19 janvier 2007 par un nationaliste turc de 17 ans à Istanbul.En Israël, juste après l'accord historique entre Yitzhac Rabin et Arafat de septembre 1993, Benjamin Netaniahou, multiplia les discours enflammés contre ces accords qu'il traitait d'"humiliation". Le 5 octobre 1995, il parla d'une tribune où étaient affichées des photos de Rabin habillé en uniforme de la Gestapo ou dans le viseur d'un fusil, avec des slogans "Rabin traître", "Mort à Rabin". Un mois plus tard, Rabin était assassiné.Aux Etats-Unis, on ne compte plus les provocations verbales de Donald Trump, mégaphone des suprématistes blancs, contre toutes les catégories de personnes qu'il ne supporte pas. On ne s'étonnera donc pas de constater une recrudescence des attentats racistes aux Etats-Unis. Les observateurs ont pu mesurer un "effet Trump". Parmi les cibles de Trump figurent aussi les journalistes qui osent le critiquer et qui sont traités d' "ennemis du peuple". À quand l'équivalent de l'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaja ?Pendant des années, les Flamands ont entendu leurs autorités et leurs médias traiter les Wallons de paresseux, d'assistés se prélassant dans leur hamac. On se rappellera ces camions chargés de faux billets de banque, exhibés en 2005 par Bart De Wever devant l'ascenseur de Strépy-Thieu, censés illustrer "les transferts de la Flandre à la Wallonie via la sécurité sociale, le budget fédéral, le financement des communautés et des régions et les entreprises publiques". Et les réseaux sociaux servent aujourd'hui de caisse d'amplification à ce genre de dérives.Nous n'avons pas voulu en rester à ces constats. Nous préparons un livre, dont le but est, au-delà du rappel des faits, de lancer un message d'alerte et d'ouverture. La parole sera donnée aux enfants de Jacques, Jehanne et Thibaut, qui témoigneront de la trace laissée par leur père disparu ainsi qu'à des proches de la famille mais aussi à des personnalités diverses qui éclaireront le phénomène de la parole de haine. Les centres d'études de tous les partis démocratiques francophones ont également été associés à ce projet. Il s'agit ainsi de réunir des propositions pour tenter de guérir notre société de ce mal qui la ronge. L'ouvrage est à paraître en février 2021.Jehanne et Thibaut GEORGINCharles-Etienne LAGASSE, président du Centre d'études Jacques GEORGIN