Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'université Saint-Louis, analyse la gestion chaotique de la deuxième vague de l'épidémie de Covid, avec des annonces incessantes de la part des différents niveaux de pouvoir.
...

Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'université Saint-Louis, analyse la gestion chaotique de la deuxième vague de l'épidémie de Covid, avec des annonces incessantes de la part des différents niveaux de pouvoir.Que vous inspire cette gestion de la crise?J'étais un peu surpris de voir certains soient surpris que l'on suive une logique plus fédérale qu'avant. Que les Régions et Communautés prennent des décisions différentes, c'est dans la ligne de notre système institutionnel. Je trouvais plutôt étonnant que, depuis de le début de la crise, nous restions dans une logique nationale avec des décisions uniformes pour tout le territoire, même dans des matières pourtant communautarisées comme l'enseignement et la culture.En mars, au début de la première vague, il y avait déjà eu des divergences de vue entre responsables politiques flamands et francophones au sujet de la fermeture des écoles. Le gouvernement flamand ne le souhaitait pas, tandis que la Communauté française était plus décidée sous l'influence de la France. Entre parenthèses, on a parfois l'impression que l'élite politique francophone est un peu la succursale de son grand voisin. Mais même s'il y avait des divergences, la volonté commune était de prendre des mesures similaires au niveau national. C'était étonnant, surtout lorsque l'on compare avec d'autres pays fédéraux. En Allemagne, par exemple, il y avait par moments une vraie cacophonie dans les règles avec des magasins de la même chaine fermés dans un Länder et fermés dans l'autre, parfois de l'autre côté d'un pont. D'un côté du Danube on pouvait faire que des déplacements essentiels, de l'autre on pouvait se promener à son aise. Cela a même suscité la frustration de la chancelière Angela Merkel. Ce fut la même chose en Grande-Bretagne, en Espagne ou aux Etats-Unis, dans ce dernier cas aussi en raison de la polarisation entre un président républicain et des gouverneurs démocrates.Chez nous, le problème n'est-il pas que ce choix fédéral n'est pas assumé et est géré de façon chaotique?Quand je considère que cela s'inscrit dans la logique fédérale, cela ne signifie pas que je trouve qu'il s'agit de la bonne manière de procéder pour gérer une pandémie. Au contraire. On peut certes mener des politiques différenciées pour certaines localités, pour des régions urbaines voire pour des Régions au sens institutionnel du terme, si les chiffres des contaminations sont fondamentalement différents, mais ce n'est pas vraiment le cas: les épidémiologistes eux-mêmes disent que la Flandre n'est en réalité qu'une semaine derrière la Wallonie. Il s'agit, ici, davantage d'un choix politique avec un gouvernement flamand soucieux de mener une politique moins radicale.La N-VA souhaite-t-elle rendre la monnaie de sa pièce aux francophones qui avaient critiqué le couvre-feu à Anvers?Je ne crois pas que ce soit la seule chose qui joue, même si la N-VA n'a d'ailleurs pas toujours été très cohérente au cours de cette crise, elle était plutôt du côté de ceux qui voulaient sauvegarder l'économie et donc ne pas prendre des mesures trop restrictives. Dans le cas de Bart De Wever, cela entre peut-être en considération que les politiques francophones ont fortement mis la pression sur Anvers pour prendre des mesures supplémentaires, tandis qu'on n'agissait pas vraiment à Bruxelles, mais l'analyse est plus complexe que cela parce qu'il n'était pas un grand défenseur du couvre-feu et d'autres mesures: il a avant tout respecté une décision de la gouverneure de la province d'Anvers, Cathy Berx (CD&V).La réalité, donc, c'est que cette logique fédérale n'est pas forcément la meilleure chose, surtout pour notre pays dont la structure est complexe avec des Régions et des Communautés. Si l'on suit la structure fédérale Belge jusqu'au bout, on risque d'entrer dans des logiques curieuses avec des écoles ouvertes et d'autres fermées dans la Région bruxelloises, des règles différentes pour la culture et pour le sport dans une même ville. Il y a aussi des logiques qui ne sont pas très lisibles entre francophones avec des mesures différentes entre la Wallonie et Bruxelles, annoncées à des moments différents.La manière dont tout cela s'est passé a renforcé l'impression de cacophonie: c'est comme si on n'avait pas assumé à l'avance cette logique fédérale. On aurait très bien pu décider d'un socle commun de mesures, puis de les préciser par des décisions régionales, mais sans organiser des conférences de presse qui se succédaient les unes les autres. Cela a rajouté de l'illisibilité dans l'illisibilité.Cela risque de ne pas aider à susciter l'adhésion des citoyens?Le risque de confusion est encore plus grand, c'est une évidence.Surtout au moment où le Premier ministre, Alexander De Croo, en appelle à la "solidarité nationale"...Oui, je crois que ce doit être très frustrant pour Alexander De Croo. La semaine passée, il avait déjà répondu à Bart De Wever à la Chambre, quand celui-ci mettait en cause la nécessité de prendre des mesures nationales, et appelé à un travail d'équipe de onze millions de Belges. Ce qui s'est passé est un désaveu pour lui.Et ce n'est pas fini. Regardez la volonté exprimée par vingt-trois bourgmestres de la périphérie bruxelloise réclamant des mesures similaires qu'à Bruxelles en matière de couvre-feu ou de fermeture des lieux culturels. Les limites de la Région bruxelloise ne sont pas celle de la communauté urbaine. Cela montre bien qu'une gestion selon les frontières régionales officielles n'a pas beaucoup de sens. En fait, on gère maintenant cette pandémie avec une logique fédérale alors que la Belgique n'est, en réalité, qu'une grande agglomération.