" Vous avez vu ? Je me suis fait installer un golf ! " Ce n'est sans doute pas la première fois qu'il la lâche, cette vanne, à ceux qui admirent le paysage depuis son bureau tout en vitres. Daniel Bacquelaine surplombe les toits bruxellois où, entre le Sablon et les Musées royaux, un bureau d'architectes a eu la pompeuse idée d'aménager un green. Personne n'y promène jamais son club, encore moins le ministre des Pensions. Son truc à lui, c'est la marche. " La meilleure des activités physiques, car le sport, pour la santé, ce n'est pas l'idéal " (c'est le médecin qui parle).
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" Vous avez vu ? Je me suis fait installer un golf ! " Ce n'est sans doute pas la première fois qu'il la lâche, cette vanne, à ceux qui admirent le paysage depuis son bureau tout en vitres. Daniel Bacquelaine surplombe les toits bruxellois où, entre le Sablon et les Musées royaux, un bureau d'architectes a eu la pompeuse idée d'aménager un green. Personne n'y promène jamais son club, encore moins le ministre des Pensions. Son truc à lui, c'est la marche. " La meilleure des activités physiques, car le sport, pour la santé, ce n'est pas l'idéal " (c'est le médecin qui parle). La marche, donc, mais pas version athlétique. Plutôt de fond. Ministre pour la première fois à 62 ans alors qu'il arpente la vie politique depuis ses 30 ans, il fallait de l'endurance ! Sa carrière aurait même pu débuter six ans plus tôt, en 1976, s'il n'avait pas loupé un siège de conseiller communal à 50 voix près. L'apprenti médecin rebelle avait cofondé une liste dissidente au PLP (l'appellation du MR à l'époque) et ranimé la fédération des étudiants libéraux de Liège, à la tête de laquelle il pourfendait une réforme portée par les deux ministres de l'Education, Antoine Humblet et Herman De Croo, aussi libéral soit ce dernier. " Il avait imaginé un slogan : "Humblet d'esprit et De Croo Magnon" ", sourit Hervé Bechoux, son secrétaire de cabinet et fidèle collaborateur depuis 1999. Cet humour, déjà. " Il a besoin, envie de plaisanter, tout le temps ", témoigne Laurent Burton, son directeur de la communication au cabinet, qui le remplace également au mayorat de Chaudfontaine. Version " pince-sans-rire ", " british ", " du tac au tac ", " caustique ". Drôle. " Jusqu'à ce qu'on en fasse soi-même les frais ", résume l'un. Là, le trait d'esprit devient " cinglant ", " vachard ", " dévastateur ". A la Didier Reynders, son ami pas tout à fait de toujours. " Au départ, ils n'étaient pas si proches ", évoque un politique principautaire. " Ils étaient concurrents ", prolonge un autre. " Daniel venait de la ligne libérale classique, le PLP, tandis que Didier apparaissait en même temps que le PRL, un courant plus moderne, relate Michel Foret, ancien ministre wallon et gouverneur. Je n'ai pas le souvenir d'opposition entre eux, mais Jean Gol les rassemblait, les rapprochait. " Un même mentor, dont Daniel Bacquelaine fut le médecin traitant et le collègue, sur les bancs du conseil communal de Chaudfontaine où le ténor libéral avait emménagé en 1988. L'arrivée de l'un marque l'ascension de l'autre : le " doc " est propulsé échevin des finances, puis bourgmestre quatre ans plus tard grâce à un accord de majorité avec le partenaire PSC. Bien qu'il ne fut ni le plus populaire, ni le plus impliqué. " Il était fort discret, il n'intervenait pas beaucoup ", se souvient Marie-Louise Chapelle, conseillère communale calidifontaine. Côté notoriété, le meilleur score liégeois aux élections de 2014 (46 000 voix) a changé. Sa parole, en revanche, reste mesurée. Tant en bureau de parti (" il ne parle pas pour ne rien dire ", selon un participant) que dans les médias (" il préfère se taire que de courir derrière un micro ", dixit Hervé Bechoux). La distance a parfois des allures de suffisance. " Il ne se prend pas pour de la merde ! ", lancent en choeur plusieurs observateurs. Le revers de son intelligence, unanimement reconnue. " Il réfléchit beaucoup, il a une vision claire et pointue ", insiste David Clarinval, député fédéral qui l'a côtoyé en tant que chef de groupe à la Chambre, un poste qu'il a occupé durant quinze ans. " Il a un vrai bagage intellectuel, il lit beaucoup et aime mentionner telle ou telle référence ", pointe le député libéral Philippe Goffin. " De tous les ministres que j'ai côtoyés, il est l'un de ceux qui est rentré au plus profond de la matière ", accorde même un adversaire politique. Voilà pour les fleurs. Maintenant, le vase. " Il a un esprit retors, manipulateur ", accuse Georges Gilkinet, qui s'y frotte régulièrement en commission pensions. " Il ne présente pas les faits avec honnêteté, abonde la députée fédérale Catherine Fonck. Je ne sais pas si c'est par méconnaissance, légèreté ou volonté de tronquer avec de grosses ficelles. " Le front commun syndical n'a " jamais été aussi soudé " que depuis qu'il est aux affaires, garantit Jean- François Tamellini (FGTB). " Il dit qu'il respecte la concertation mais, dans les faits, il n'écoute pas ! " Plutôt, il n'écoute plus. " Quand il a une idée, il faut être fort pour essayer de la déloger ", confirme un " bleu ". " Si son opinion est arrêtée, elle est définitive, acquiesce son ami Luc Gustin, député fédéral et président de la fédération libérale de Huy-Waremme. Mais quand il décide, c'est après avoir mûrement réfléchi et consulté de nombreux proches et collaborateurs. " Depuis l'opposition communale, la conseillère Marie-Louise Chapelle avait le sentiment d'être confrontée " à un mur ". Son jugement a évolué depuis son transfuge au MR. " Si on lui présente de bons arguments, bien étayés, il peut les intégrer à son propre discours. " Un discours toujours droitier. Le " libéralisme social ", pas son truc. " Il devient même de plus en plus libéral ", juge le député fédéral socialiste Frédéric Daerden, rejoint par son collège Eric Massin, qui le trouvait " plus consensuel lorsqu'il était chef de groupe ". Avec ses airs de notaire de province toujours tiré à quatre épingles, pochette de costume faisant foi, Daniel Bacquelaine a des allures de François Fillon. " Pourtant, ses idées, Sens commun, tout ça... Aux antipodes de ce que je pense ! " Cet aficionado de politique hexagonale se voit plutôt en Macron, réformateur avant-gardiste. " Il ne donne pas cette image, mais il est ultramoderne dans son positionnement ", glisse Laurent Burton. Jamais pris en flagrant délit de convertisme, il a dit oui au mariage homosexuel, à l'euthanasie des adultes comme des mineurs, à la procréation médicalement assistée... Une abstention, toutefois, pour l'adoption par les couples homosexuels. Il fut même le coauteur d'une proposition de loi visant à dépénaliser la détention de cannabis en dessous de 15 grammes. Mais c'est surtout à la loi " anti-burqa " que son nom reste associé. Comme son surnom, " l'ayatollah de Chaudfontaine ", dont l'avaient affublé certaines libérales. " Parce qu'il a tendance à considérer que les femmes ont moins de neurones que les hommes ", soupire l'une. " Si on dit quelque chose qu'il ne partage pas, il nous fait comprendre qu'on est biesses. Il fait partie de la vieille garde des machos ", ajoute une autre. " Même s'il y a pire que lui ", nuance une troisième. L'élégant a des faux plis. Capable d'explosions de colère, rares mais tonitruantes. " Ça m'est déjà arrivé de me faire engueuler. Il peut parfois s'emporter, être vif dans la démarche et la réaction ", raconte le député wallon Philippe Dodrimont, son ami " depuis au moins trente ans ". Hormis ces " haussements de ton imprévisibles " (dixit un autre libéral), Daniel Bacquelaine a le contact aimable, affable. Les membres de son cabinet ministériel lui restent fidèles. " Il est bien plus humain que les autres pour qui j'ai travaillé ", souffle l'un d'eux. " J'entends souvent dire qu'il est froid, reprend Philippe Dodrimont. C'est l'inverse ! Il a une approche humaine remarquable. " A l'époque du groupe Renaissance et de la lutte intestine pour la présidence, il n'a pas cherché à régler ses comptes avec ceux qui n'avaient pas soutenu sa candidature à la tête du parti face à Charles Michel, qui avait remporté cette élection interne à 54,75 % des voix en 2011. " Son entourage n'a pas toujours été de bonne humeur, mais lui est resté d'attitude égale à mon égard ", témoigne Philippe Goffin, qui avait soutenu l'actuel Premier ministre. A cette autre députée du clan d'en face qui lui avait envoyé un poli sms de félicitations pour ses 45,25 %, il avait répondu : " Maintenant, nous allons travailler ensemble pour le MR. " " J'ai trouvé que c'était un procès très injuste vis-à-vis de Didier Reynders ", répète-t-il encore aujourd'hui. Une loyauté absolue. Du temps où le ministre des Affaires étrangères était toujours liégeois, Daniel Bacquelaine s'était patiemment rangé derrière lui. Jamais de croche-pied, même s'il savait que ce statut de n° 2 l'empêcherait de devenir ministre. On lui proposa un jour de devenir secrétaire d'Etat. Non, merci : il préféra rester chef de groupe à la Chambre. Des quinze années passées à ce poste, il laisse un souvenir contrasté. Il y a ceux qui saluent son professionnalisme (un " rassembleur ", " pas du tout contesté ", " à l'expertise captivante ", " un homme de parole ", " qui ne tire pas la couverture à lui "...). Puis, ceux qui pensent exactement l'inverse (" toujours à faire des petits arrangements entre copains, avec finesse ", " fort Liège-Liège ", " il en privilégiait clairement certains ", " il fallait réussir à se faire sa place "...). Par contre, à la fédération MR de la province de Liège, qu'il préside depuis 2012, pas une parole contestataire ne dépasse. Ses contacts avec Christine Defraigne, jadis inflammés, ont cicatrisé. " Il y a eu un rapprochement, nos rapports sont corrects et polis ", confirme la députée wallonne et présidente du Sénat, qui salue un " homme intelligent et organisé, qui a su construire méthodiquement ses relais ". Daniel Bacquelaine a un temps servi d'intermédiaire lorsque Didier Reynders et Willy Demeyer s'écharpaient pour le mayorat en Cité ardente. " Nos relations ont toujours été correctes. Avec lui, oui c'est oui, non c'est non. Rien à redire ", atteste le bourgmestre de Liège. L'anguille Bacquelaine se faufile entre les conflits. " Il va laisser pourrir les problèmes plutôt que de les trancher ", affirme un libéral, faisant notamment allusion à Publifin. Le Calidifontain, qui y avait désigné les membres des comités de secteur, n'y a pas laissé d'écailles. Tout au plus lui reproche-t-on de ne pas avoir " suffisamment fait le ménage ", en couvrant trop longtemps Georges Pire ou en ne sanctionnant pas son proche collaborateur Maxime Bourlet, jeune pousse libérale qui avait été grassement payé à ne rien faire. " C'est quelqu'un de brillant, mais il n'aurait pas dû agir comme ça. Sur mon conseil, il cherche du travail ailleurs qu'en politique. " Tranchant, cette fois. Vraiment ? En 2013, lors du rachat du journal L'Avenir par Nethys, l'administrateur libéral qui avait voté pour l'opération, Alain Jeunehomme (par ailleurs échevin à Chaudfontaine), avait été poussé à la démission de son poste de chef de cabinet de Sabine Laruelle. Il était finalement resté jusqu'à la fin de la législature. La fidélité à Daniel Bacquelaine semble toujours récompensée. Une bonne partie de son collège communal et ses proches en politique peuplent les conseils d'administration liégeois rémunérés, de Publifin à Meusinvest en passant par la Socofe, la Cile, la FN Herstal... " C'est pour cela que personne ne se plaint, peste un libéral. Parce que tout le monde a son su-sucre ! " Lui-même siégeait chez Ethias et ses filiales avant de devenir ministre en 2014 et de se délester de plusieurs de ses 20 mandats. Officiellement aussi de celui de mayeur de Chaudfontaine. " Pour ce qui me concerne - et je sais que ce n'est pas d'usage dans d'autres partis - je n'exerce aucune responsabilité de bourgmestre depuis maintenant deux ans et demi, aucune ", clamait-il devant la commission d'enquête Publifin. Un vilain mensonge : il est de quasi toutes les séances du collège, ne manque pas une réunion importante et préside le conseil communal. " Il n'y a eu aucun changement, observe Lionel Thelen, chef de groupe de l'opposition Ecolo. C'est un control freak, il veut tout savoir, tout gérer. " " Aucune décision importante ne se prend sans son aval, il reste là pour imprimer sa marque ", approuve Benoît Laloux (CDH). Pour Axel Noël, conseiller PS, la commune donne même l'impression d'être " en affaires courantes ". " J'ai cru au début qu'il jouerait les belles-mères, qu'il aurait du mal à décrocher, mais ça a duré trois semaines ! " réplique son remplaçant Laurent Burton. Pour justifier sa présence, Daniel Bacquelaine répond que ministre est un statut précaire et qu'il ne peut se permettre de " perdre la connaissance des dossiers " locaux, des fois qu'il devrait s'y replonger plus tôt que prévu. Les réformes wallonnes annoncées peuvent toujours essayer de le déloger. " Quand je n'aurai plus le droit d'assister au collège, alors je rencontrerai les échevins ! " Il rit. Et fait comprendre qu'il se présentera probablement aux élections communales de 2018, puis aux fédérales de 2019. " Tant qu'on est en forme, on peut travailler jusqu'à un certain âge. " Il aura alors 67 ans. Réforme bien ordonnée commence par soi-même.