Il n'a pas pu s'en empêcher. Dès avant la pandémie, Damien Ernst s'est répandu en analyses, toujours plus alarmistes. Même au milieu de la nuit, son portable n'est jamais loin, tremplin vers les réseaux sociaux, donc vers le monde. Comme si son hyperactivité sur Twitter et Facebook donnait à son existence des épaisseurs de plus. Un supplément d'être, sinon d'âme. Ainsi vit ce chercheur de renommée mondiale, spécialisé dans la prise de décision, principalement dans les réseaux électriques, titulaire depuis novembre 2018 de la prestigieuse médaille Blondel, décernée chaque année en France à un chercheur de moins de 45 ans par la Société de l'électricité, de l'électronique et des technologies de l'information et de la communication (SEE). Qu'il soit brillant dans son domaine ne fait aucun doute et tous, admirateurs comme rivaux, le reconnaissent.
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Il n'a pas pu s'en empêcher. Dès avant la pandémie, Damien Ernst s'est répandu en analyses, toujours plus alarmistes. Même au milieu de la nuit, son portable n'est jamais loin, tremplin vers les réseaux sociaux, donc vers le monde. Comme si son hyperactivité sur Twitter et Facebook donnait à son existence des épaisseurs de plus. Un supplément d'être, sinon d'âme. Ainsi vit ce chercheur de renommée mondiale, spécialisé dans la prise de décision, principalement dans les réseaux électriques, titulaire depuis novembre 2018 de la prestigieuse médaille Blondel, décernée chaque année en France à un chercheur de moins de 45 ans par la Société de l'électricité, de l'électronique et des technologies de l'information et de la communication (SEE). Qu'il soit brillant dans son domaine ne fait aucun doute et tous, admirateurs comme rivaux, le reconnaissent. Mais Damien Ernst se multiplie. Depuis quelques années, il est présent sur quasi tous les médias et dans le milieu politique, en plus des réseaux sociaux et de ses conférences, parfois jusqu'à quatre par semaine. Qu'il le veuille ou non - et tout indique qu'il le veut -, le voilà prescripteur de pensée, énergétique mais pas seulement. Son impact médiatique est réel et il le sait. Il le veut, même. " Son omniprésence pose une question démocratique car son point de vue devient celui de toute l'opinion publique ", épingle Arnaud Collignon, chargé de mission chez Inter-Environnement Wallonie. Or, la période n'est pas anodine car la question du prolongement ou non des actuels réacteurs nucléaires reste d'actualité. " Il aime l'idée que son travail aide l'influence ", résume François Gemenne, chercheur à l'ULiège. Aujourd'hui, pourtant, les académiques, les acteurs économiques et le monde politique ne semblent plus guère accorder de crédit à l'ingénieur de 44 ans. " Aveuglé par le côté ''seul contre tous'', Damien Ernst confond argumentation scientifique et prise de position, assénant sans cesse que l'écotechnologie nous sauvera ", martèle un cabinettard. " Parmi les professionnels les plus aguerris, confirme le professeur de l'ULB Patrick Hendrick, il n'est plus crédible. " Au sein même de son institution, des dents grincent, glissent quelques sources. " Il n'est pas le seul dans le cas mais il entame la crédibilité de l'université par son manque de précautions oratoires et de méthodologie, juge un professeur liégeois. C'est compliqué avec un clown comme ça. Certains interpellent la direction, qui ne bouge pas. " Damien Ernst ne plie pas sous les attaques. " Cela fait six ans que j'entends que je me décrédibilise et que je suis une honte pour le milieu académique. Quand on discute en face à face, ceux qui me critiquent voient pourtant bien que je ne suis pas un fantaisiste et que je respecte tous les standards scientifiques. " Que diable lui reproche-t-on ? De parler de tout, y compris de sujets qu'il ne maîtrise pas - passe un ange coronavirussé -, avec une opinion tranchée. " Que des scientifiques s'expriment publiquement est une chose intéressante, estime un haut fonctionnaire wallon. Mais l'approche de Damien Ernst, sur des matières en dehors de ses compétences n'est ni toujours globale, ni toujours complète. " " Il faut parfois reconnaître qu'on n'est pas compétent et refuser une interview, embraie Patrick Hendrick. La presse attend des académiques qu'ils soient neutres et argumentés. " Damien Ernst, lui, ne voit pas pourquoi il ne donnerait pas son avis sur tout. " Je m'exprime dès que je pense qu'il y a un problème. Mes compétences sur la prise de décision me permettent d'avoir une approche transversale des problèmes. Je comprends très bien la nature de l'épidémie du coronavirus mais les gens ne saisissent pas l'intérêt de l'interdisciplinarité de la recherche. La logistique nécessaire pour construire des masques ou des respirateurs, c'est une question pour un ingénieur, non ? " Le glissement s'est opéré lentement. Jusqu'en septembre 2013, le nom de Damien Ernst n'est connu que des spécialistes. Le 6 juillet 2013, il publie dans La Libre une première carte blanche intitulée " Risque majeur de black-out : que faire ? " En septembre 2014, lorsque le ministre fédéral Melchior Wathelet présente le plan de délestage à appliquer en cas de black-out énergétique, le scientifique liégeois monte au front. C'est lui qui dénonce, à raison, le déséquilibre de ce programme, désavantageux pour la Wallonie. Dans la foulée, le plan est modifié. " Il a débarqué avec une étiquette d'expert à une époque où les spécialistes en énergie manquaient ", se souvient un observateur politique. Son statut d'ingénieur, supposé idéologiquement neutre, fait de lui un interlocuteur idéal pour les médias. Ainsi, Damien Ernst devient-il une caution. Dès lors, l'ingénieur liégeois ne quittera plus la scène : les planètes médiatique, académique et politique sont alignées. Les médias, d'abord, faiseurs de rois et accélérateurs de particules de notoriété. Damien Ernst est compétent. Disponible. Il n'a pas peur de débattre, de polémiquer, voire de provoquer. Il est pédagogue. Son franc-parler et sa gouaille séduisent. " L'énergie est une matière complexe, avec très peu de raccourcis possibles, signale Jean-Philippe Ducart, responsable de la communication chez Test-Achats. Il y recourt pourtant. " Mais les médias sont toujours ravis lorsqu'ils tiennent, sur un sujet ardu, un " bon client ". " Quand on est spécialiste de quelque chose, on ne l'est pas forcément du reste, rappelle Joan Condijts, directeur de la chaîne d'information LN24. Or, peu à peu, d'expert en réseaux, il est devenu spécialiste de l'énergie. Il n'y a plus un seul sujet énergie qui est publié ou diffusé sans qu'il y apparaisse. Il est devenu, en six ans, une référence, issue d'une pure construction médiatique. " Au point d'y détenir un quasi-monopole. " Il a un peu pris notre place comme porte-parole des consommateurs ", peste Jean-Philippe Ducart. De toutes parts, milieux académiques, politiques et industriels, on pointe la responsabilité de la presse, écrite et audiovisuelle, coupable de ne pas faire entendre d'autres voix. En attendant, Damien Ernst occupe la place. " Ce sont les journalistes qui sont venus me chercher, pour mes explications claires. Je n'avais pas de stratégie, tout s'est fait spontanément. Et je ne sais pas dire "non"." On peut l'interroger sur tout - faut-il arrêter de faire des enfants alors que la planète se réchauffe ? Les bateaux de croisière polluent-ils ? -, il a toujours quelque chose à dire. Avec pertinence et audace, dans certains cas. " Il foisonne d'idées ", admet un professeur de l'UCLouvain. Comme lorsqu'il évoque l'installation d'éoliennes au Groenland pour fournir toute l'Europe en électricité. " Il désclérose le débat sur l'énergie parce qu'il met des propositions contrastées sur la table, qui font bouger les esprits ", ajoute un environnementaliste. Mais Ernst lance aussi, parfois, des analyses non fondées, comme lorsqu'il affirme sur les ondes de la RTBF qu'une voiture électrique équipée d'une batterie de 80 kWh doit rouler 697 612 kilomètres avant de commencer à émettre moins de CO2 qu'une voiture thermique. Taclé notamment par un professeur de l'université de Eindhoven, spécialisé en électro-mobilité, l'ingénieur liégeois reconnaît son erreur et revoit son calcul à la baisse, à 34 762 kilomètres. Le mal est fait : ses chiffres ont déjà circulé, repris par les lobbys fossiles. Sa suggestion de construire 8 532 réacteurs pressurisés européens (EPR) et d'envoyer leurs dangereux déchets sur la Lune en a laissé beaucoup pantois. " Cette sortie a constitué l'apogée de son aspect risible ", fauche un responsable politique. Damien Ernst, lui, prétend qu'il s'agissait d'un exercice intellectuel lancé pour faire évoluer la réflexion. " Pour ce calcul, j'ai retenu des hypothèses extrêmes parce que c'est plus simple à comprendre pour les gens. " Difficile de dire si l'objectif est atteint. Damien Ernst change aussi d'avis, mais pourquoi pas ? Sur le nucléaire, par exemple. En mars 2017, dans le journal local de Ecolo-Wanze, il déclare : " Plus personne de sérieux dans le secteur ne mise sur le nucléaire, qui est cher, lent à mettre en place, et qui comporte des risques et des contraintes. " En novembre, sur le plateau de la RTBF, il se demande s'il ne faudrait pas prolonger toutes les centrales nucléaires à 60 ans. En décembre 2018, chez RTC Liège : " Avec un pouvoir central fort, un monde fonctionnant à 100 % à l'énergie renouvelable est jouable en 2030 ou 2035. " Et en octobre 2019, à la RTBF, il proclame qu'il faut abroger la loi de 2003, prévoyant la sortie du nucléaire en 2025, et investir massivement dans la recherche nucléaire. " Ma réflexion a évolué, enchaîne-t-il. Je ne pensais pas, il y a six ans, que le réchauffement climatique progresserait aussi vite. Sur le nucléaire, je veux une réouverture de la réflexion à la lueur des nouvelles technologies. Les antinucléaires ont remporté une trop grande victoire dans les esprits et les médias, et ce n'est pas sain. Depuis dix mois, je me suis engouffré à contresens. Prolonger les centrales représente un risque mais pour l'emploi, le prix de l'énergie, les émissions de CO2 et la possibilité de relance de la filière, je crois que c'est le bon choix. " L'exposition médiatique de Damien Ernst a des vertus. Elle donne de la visibilité à l'université qui l'emploie et à ses équipes de recherche. " Il a une grande capacité à faire rentrer des fonds dans les caisses de l'université, ce qui est très apprécié ", observe François Gemenne. Les entreprises qui font appel à ses services sont aussi assurées de l'écho qu'il leur donnera. " Les industriels le critiquent mais collaborent avec lui parce qu'il a un réseau important, notamment politique, soutient un chercheur. Il dit lui-même que le recteur reçoit des lettres pour demander sa tête mais qu'il rapporte trop de sous pour ça. " L'intéressé confirme les pressions exercées sur le rectorat et les menaces à son égard. Sur chaque contrat qu'il décroche, 15 % aboutissent dans les caisses de l'ULiège pour ses frais généraux. " Quand ses notes de frais sont élevées, confie une autre source, il rappelle tout l'argent qu'il rapporte. " Et en fin de soirée arrosée, il lui est arrivé d'appeler le chauffeur du vice-recteur pour que celui-ci le ramène à Liège... Sa notoriété a sans doute pesé dans sa nomination au titre de professeur : à compétences égales, la renommée médiatique peut jouer très significativement en faveur d'un candidat si un autre se montre plus effacé. Damien Ernst est en effet devenu professeur ordinaire après chargé de cours sans passer par la case professeur. " J'avais à l'époque d'alléchantes propositions pour prendre la tête de labos à l'étranger ", éclaire-t-il. Sa nomination a permis de le garder à l'ULiège. Sans doute l'homme fait-il des envieux dans les autres universités, où l'on note bien peu de réactions à ses sorties. " Le silence des académiques n'aide pas la science. Ils rient de lui sous cape, mais en attendant, il fait de vrais dégâts ", soupire un ancien ministre. Plusieurs professeurs contactés par Le Vif/L'Express affirment qu'ils ont autre chose à faire que d'entrer dans son jeu. " Le sujet ''Damien Ernst'' ne m'intéresse pas, et encore moins la place qu'on lui donne dans les médias. Mon métier est ailleurs ", assène, par courriel, un professeur de l'UCLouvain. On peut imaginer que les académiques ne sont pas en phase avec les réseaux sociaux ni avec les codes médiatiques en général, qui les empêchent, faute de temps, de développer une approche scientifique nuancée et complète. Ils ont peur de perdre des contrats. Ou ils n'ont pas envie d'affronter sur Twitter le redoutable Ernst. S'ils réagissent à ses propos, c'est le plus souvent loin de la sphère publique et sans guère d'écho médiatique. Et puis, il y a l'esprit de corps. " Il est assez embarrassant de critiquer les collègues, écrit un professeur. Mais je trouve votre question pertinente à étudier. " Politiquement, les analyses de Damien Ernst sur le plan de délestage ont vite été repérées, d'abord par le député écologiste Jean-Marc Nollet. Mais ce Liégeois parle en fait à tout le monde, ou presque. C'est un homme chaleureux, adepte du tutoiement instantané, qui se définit comme un service public à lui seul : à ses yeux, un académique doit connecter ses recherches aux besoins des gens, dont acte (politique). Il fait donc logiquement son trou dans les cabinets Energie MR de Marie-Christine Marghem (fédéral) - qui l'appelle pour son anniversaire - et de Jean-Luc Crucke (régional wallon). Certains considèrent qu'il a, là encore, perdu du crédit. " Plus personne ne veut de lui dans les partis, assure un ténor politique. Il rêve toujours de politique mais il n'en a pas les codes. " Etiqueté de droite par tous, il refuse, lui, de se positionner. En avril 2019, dans La Libre, il signe, pourtant, une carte blanche avec Corentin de Salle, directeur du centre Jean Gol (MR donc). Résumons-la comme techno-optimiste et antidécroissance. " Je savais que c'était sulfureux et risqué, dit Damien Ernst, mais j'ai adoré mener cette réflexion avec lui. Je peux d'ailleurs écrire des cartes blanches avec le représentant de n'importe quel parti - hors fasciste - si j'en assume le contenu. " Quelque 400 ingénieurs répondent à sa prose, brocardant " l'illusion techno-optimiste " des auteurs. L'affaire fait un certain bruit. " Damien est content même en cas de bad buzz ", relève un de ses étudiants. A l'approche du scrutin de mai 2019, PS, CDH et MR approchent le Liégeois. Les deux premiers pour des listes fédérale ou régionale, le MR, pour la liste européenne, ce qui l'intéresse davantage. La 3e place lui est proposée. Il refuse parce qu'il n'a aucune chance d'être élu. Il réclame la 2e, en vain. " A un moment, il faut aller au front, lâche-t-il. Il y a trop peu d'ingénieurs dans les débats de société. " En même temps, il n'a " aucune envie de se faire taper dessus à longueur de journée ". Conseiller de l'ombre lui conviendrait mieux. " Il est proche des idées libérales mais aussi de l'anarchisme, pose le ministre MR Jean-Luc Crucke. Il aime surprendre. Tout son entourage est de gauche, alors il est de droite. C'est un homme qui a un raisonnement capitalistique, et non climatique, sur l'énergie. Son évolution sur le nucléaire n'est pas cartésienne. En politique, il serait ingérable : il ne se plierait pas à la logique de parti. " Sa candidature pour entrer dans la loge n'a pas été acceptée. Le MR le consulte néanmoins toujours et le propose comme expert invité en commission de l'Energie. " Lorsque des collègues décident de s'engager soit en politique, soit en tant que chroniqueur régulier dans les médias, ils risquent de porter atteinte à la crédibilité du monde scientifique et cela me semble très dommageable ", regrette le professeur de l'ULiège Eric Pirard. Alors quand on cumule les deux... Damien Ernst, gourmand de reconnaissance, n'en a cure. Ce fêtard qui se dit angoissé - " le stress est mon moteur " - continue de jouer à l'équilibriste, traitant les antinucléaires de " génocidaires " d'un côté, glanant les applaudissements internationaux de l'autre. Pour captiver son auditoire, sur les plateaux de télévision ou en conférence, il s'applique à trouver chaque fois " un mode de pensée original ". " Je suis comme un showman : mes prestations sont pensées pour attirer l'attention des gens et je les améliore sans cesse. Je dépoussière un système de communication académique ancien. J'ouvre des portes. La jeune génération, elle, ne me critique pas. "