Cet ancien quartier industriel a subi le phénomène de désindustrialisation de plein fouet en laissant de côté une population en déshérence. Déshérence accrue par le désintérêt du monde politique pour un quartier peuplé de nombreux immigrés, qui naguère ne votaient pas.

Le quartier a également été marqué par la présence d'activités de relégation - comme le secteur des voitures de seconde main qui a bénéficié du vide laissé par les ateliers et manufactures - et par une présence de plus en plus prégnante d'une économie souterraine orientée vers les stupéfiants.

Alors que la Région bruxelloise, poussée par des incidents graves survenus dans divers quartiers dits "populaires", s'était dès le début des années nonante lancée dans une politique de revitalisation, Cureghem s'enflamma à son tour en novembre 1997 à la suite de la mort d'un jeune lors d'une opération policière. Des circonstances qui font tristement écho au drame récent, qui a coûté la vie à un jeune homme de 19 ans et laissé une famille endeuillée.

Depuis lors, cette portion de ville, marquée par la pauvreté et le chômage de masse, singulièrement chez les jeunes, bénéficia de 8 Contrats de quartier, soit autant de plans d'action urbaine visant à améliorer son cadre de vie. Elle bénéficie également, à l'heure actuelle, de deux Contrats de Rénovation Urbaine (CRU).

Le tissu associatif s'est densifié et de nombreux projets ont vu le jour avec, il faut l'avouer, des succès divers. Pour autant, ce sont des sommes considérables qui ont été investies sur ce territoire de 2 km2.

Pourtant, vingt-trois ans plus tard, de nouvelles émeutes survenues dans des circonstances assez semblables témoignent d'un malaise persistant. Le quartier dispose pourtant de véritables atouts : sa proximité avec le centre-ville, la dynamique de revitalisation croissante de la zone du Canal ou encore le potentiel de développement de la Gare du Midi.

Pourquoi donc cette fatalité alors que la plupart des associations s'impliquent avec sincérité afin de sortir les jeunes de leurs difficultés, alors que les responsables politiques - dont un nombre croissant sont des enfants de Cureghem - ont une réelle attention pour ce quartier ? Cette question lancinante, beaucoup se la posent en évitant de bousculer certaines idées reçues. En effet, la pauvreté n'y est pas une fatalité, encore moins une vocation. Malgré un taux d'échec scolaire important, de nombreux jeunes issus du quartier s'en sortent.

Mais trop souvent, quand l'ascenseur social fonctionne, le départ du quartier est envisagé afin de pouvoir bénéficier d'un environnement plus sain, de meilleures écoles, d'éviter l'enfermement communautaire, d'éviter la délinquance... Ces départs sont nombreux vers les quartiers plus favorisés de la capitale ou même, de plus en plus souvent, en dehors de la Région bruxelloise, participant en cela à l'évaporation d'une classe moyenne, dans ce cas émergente. La nécessaire réévaluation des dispositifs de cohésion sociale, pour utile qu'elle soit, ne pourra suffire à apporter une réponse satisfaisante à un malaise devenu endémique.

A l'image d'autres quartiers populaires, c'est bien là le drame de Cureghem : la stagnation et l'éternel renouvellement - voire l'aggravation - des défis sociaux. Les jeunes et les familles qui pourraient porter le témoignage d'une possible ascension sociale sont trop fréquemment remplacés par des ménages hautement précarisés, au grand bénéficie des marchands de sommeil. Le tonneau des Danaïdes des défis sociaux ne peut à ce compte jamais se remplir et les politiques, efficaces ou non, ne permettront jamais de clore cette impasse sociale, née du lointain déclin industriel de Cureghem. Certains reconnaissent à demi-mot s'en satisfaire car la Région aurait besoin de zones de transit en faveur des populations les plus précarisées. Ces personnes dénoncent par ailleurs les "dérives" d'une soi-disant gentrification dès qu'un projet de logement à destination de la classe moyenne est projeté dans le quartier. Avec cette logique, il est illusoire d'attendre la fin de cette séquence de frustrations, de violences et d'investissements publics par couches successives.

Au risque de paraître iconoclaste, voire même réactionnaire, ne serait-il pas temps que les pouvoirs publics assument pleinement la nécessité de fixer durablement, sur le territoire de ce quartier, cette classe moyenne, issue des milieux populaires et de l'immigration, dans des logements dont ils seront les propriétaires et dans un environnement qui réponde à leurs nouvelles aspirations ? Ces personnes, rejointes par d'autres, tireront le quartier vers le haut, démontrant que l'exemple n'est pas à aller chercher auprès du trafiquant du coin de la rue, offrant de l'emploi et une mixité sociale effective et salutaire. De nombreux projets de Citydev ont vu le jour ces dernières années, m'objectera-t-on. En tant qu'ancien responsable de l'urbanisme de la commune, je ne l'ignore pas, pour avoir moi-même soutenu ces projets immobiliers.

Mais il faut aller plus loin, en assumant un changement profond, sans honte ni tergiversation. Le phantasme de la gentrification doit être balayé pour de bon : Cureghem restera un quartier populaire et Anderlecht ne deviendra pas un repaire de milliardaires.

Mais peut-être tous deux redeviendront-ils ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : une terre de mixité sociale, une terre d'accueil, un territoire où, dans chaque école, l'enfant de l'artisan rencontre celui de l'avocat, où l'enfant de l'ouvrier côtoie celui du médecin et où l'on offre à tous ces enfants, quels qu'ils soient, de réelles possibilités pour s'émanciper et pour s'accomplir.

L'endroit dans lequel tant de générations ont eu la chance de grandir.

Gaëtan Van Goidsenhoven

Chef de Groupe MR au Conseil communal d'Anderlecht

Ancien Bourgmestre et Échevin du Développement Territorial

Sénateur - Député

Cet ancien quartier industriel a subi le phénomène de désindustrialisation de plein fouet en laissant de côté une population en déshérence. Déshérence accrue par le désintérêt du monde politique pour un quartier peuplé de nombreux immigrés, qui naguère ne votaient pas. Le quartier a également été marqué par la présence d'activités de relégation - comme le secteur des voitures de seconde main qui a bénéficié du vide laissé par les ateliers et manufactures - et par une présence de plus en plus prégnante d'une économie souterraine orientée vers les stupéfiants.Alors que la Région bruxelloise, poussée par des incidents graves survenus dans divers quartiers dits "populaires", s'était dès le début des années nonante lancée dans une politique de revitalisation, Cureghem s'enflamma à son tour en novembre 1997 à la suite de la mort d'un jeune lors d'une opération policière. Des circonstances qui font tristement écho au drame récent, qui a coûté la vie à un jeune homme de 19 ans et laissé une famille endeuillée. Depuis lors, cette portion de ville, marquée par la pauvreté et le chômage de masse, singulièrement chez les jeunes, bénéficia de 8 Contrats de quartier, soit autant de plans d'action urbaine visant à améliorer son cadre de vie. Elle bénéficie également, à l'heure actuelle, de deux Contrats de Rénovation Urbaine (CRU). Le tissu associatif s'est densifié et de nombreux projets ont vu le jour avec, il faut l'avouer, des succès divers. Pour autant, ce sont des sommes considérables qui ont été investies sur ce territoire de 2 km2. Pourtant, vingt-trois ans plus tard, de nouvelles émeutes survenues dans des circonstances assez semblables témoignent d'un malaise persistant. Le quartier dispose pourtant de véritables atouts : sa proximité avec le centre-ville, la dynamique de revitalisation croissante de la zone du Canal ou encore le potentiel de développement de la Gare du Midi.Pourquoi donc cette fatalité alors que la plupart des associations s'impliquent avec sincérité afin de sortir les jeunes de leurs difficultés, alors que les responsables politiques - dont un nombre croissant sont des enfants de Cureghem - ont une réelle attention pour ce quartier ? Cette question lancinante, beaucoup se la posent en évitant de bousculer certaines idées reçues. En effet, la pauvreté n'y est pas une fatalité, encore moins une vocation. Malgré un taux d'échec scolaire important, de nombreux jeunes issus du quartier s'en sortent. Mais trop souvent, quand l'ascenseur social fonctionne, le départ du quartier est envisagé afin de pouvoir bénéficier d'un environnement plus sain, de meilleures écoles, d'éviter l'enfermement communautaire, d'éviter la délinquance... Ces départs sont nombreux vers les quartiers plus favorisés de la capitale ou même, de plus en plus souvent, en dehors de la Région bruxelloise, participant en cela à l'évaporation d'une classe moyenne, dans ce cas émergente. La nécessaire réévaluation des dispositifs de cohésion sociale, pour utile qu'elle soit, ne pourra suffire à apporter une réponse satisfaisante à un malaise devenu endémique. A l'image d'autres quartiers populaires, c'est bien là le drame de Cureghem : la stagnation et l'éternel renouvellement - voire l'aggravation - des défis sociaux. Les jeunes et les familles qui pourraient porter le témoignage d'une possible ascension sociale sont trop fréquemment remplacés par des ménages hautement précarisés, au grand bénéficie des marchands de sommeil. Le tonneau des Danaïdes des défis sociaux ne peut à ce compte jamais se remplir et les politiques, efficaces ou non, ne permettront jamais de clore cette impasse sociale, née du lointain déclin industriel de Cureghem. Certains reconnaissent à demi-mot s'en satisfaire car la Région aurait besoin de zones de transit en faveur des populations les plus précarisées. Ces personnes dénoncent par ailleurs les "dérives" d'une soi-disant gentrification dès qu'un projet de logement à destination de la classe moyenne est projeté dans le quartier. Avec cette logique, il est illusoire d'attendre la fin de cette séquence de frustrations, de violences et d'investissements publics par couches successives. Au risque de paraître iconoclaste, voire même réactionnaire, ne serait-il pas temps que les pouvoirs publics assument pleinement la nécessité de fixer durablement, sur le territoire de ce quartier, cette classe moyenne, issue des milieux populaires et de l'immigration, dans des logements dont ils seront les propriétaires et dans un environnement qui réponde à leurs nouvelles aspirations ? Ces personnes, rejointes par d'autres, tireront le quartier vers le haut, démontrant que l'exemple n'est pas à aller chercher auprès du trafiquant du coin de la rue, offrant de l'emploi et une mixité sociale effective et salutaire. De nombreux projets de Citydev ont vu le jour ces dernières années, m'objectera-t-on. En tant qu'ancien responsable de l'urbanisme de la commune, je ne l'ignore pas, pour avoir moi-même soutenu ces projets immobiliers. Mais il faut aller plus loin, en assumant un changement profond, sans honte ni tergiversation. Le phantasme de la gentrification doit être balayé pour de bon : Cureghem restera un quartier populaire et Anderlecht ne deviendra pas un repaire de milliardaires. Mais peut-être tous deux redeviendront-ils ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être : une terre de mixité sociale, une terre d'accueil, un territoire où, dans chaque école, l'enfant de l'artisan rencontre celui de l'avocat, où l'enfant de l'ouvrier côtoie celui du médecin et où l'on offre à tous ces enfants, quels qu'ils soient, de réelles possibilités pour s'émanciper et pour s'accomplir. L'endroit dans lequel tant de générations ont eu la chance de grandir. Gaëtan Van GoidsenhovenChef de Groupe MR au Conseil communal d'AnderlechtAncien Bourgmestre et Échevin du Développement TerritorialSénateur - Député