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Coincé sur une frontière linguistique et courant sur la Picardie et les Ardennes flamandes, ce coin de Belgique engendre décidément de drôles d'espèces, d'un genre hybride qui les rend difficiles à classer. Si difficile que, d'un village à l'autre, les dialectes varient. Si difficile, aussi, que même par les temps qui courent, ceux d'une hostilité rarement vue dans l'environnement francophone entre socialistes et réformateurs, un gros bras MR et une pointure PS sortent ensemble du rang pour porter un même message. Respectivement ministre wallon et ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Jean-Luc Crucke et Rudy Demotte sont nés à Renaix. De grosses branches de leurs familles de half en half prospèrent encore dans ces parages, " même si la nouvelle génération de mes cousins flamands parle beaucoup moins bien français que les parents ", dit Rudy Demotte. Le socialiste tournaisien et le libéral frasnois veulent défendre cette mixité historique, qui passe par la conservation des facilités linguistiques. Mais aussi, et surtout, par la tolérance. " Dans ma commune, on n'a pas de facilités... Mais on n'en a pas besoin ! Si un Flamand vient, on lui parle en flamand ", jette ainsi Jean-Luc Crucke, bourgmestre (empêché) de Frasnes-lez-Anvaing, limitrophe de Renaix. Et le premier libéral à avoir, dès 2013, envisagé une coalition fédérale avec la N-VA... La question des facilités à Renaix peut sembler éloignée du quotidien de la majorité des francophones... Jean-Luc Crucke : C'est l'histoire de Renaix. J'y ai toujours entendu parler en flamand et en français, et les Renaisiens parlent deux langues. J'ai fait une partie de ma scolarité en flamand. C'est dans l'ADN du Renaisien. C'est son histoire, sa richesse, mais parfois aussi ses difficultés, en tout cas vu d'un oeil flamingant. Renaix pourrait tirer bien plus d'avantages à mettre en valeur son bilinguisme et son multilinguisme qu'à faire du vent préélectoral à l'approche des communales. Surtout sachant que, pour en finir avec les facilités, il faut une loi spéciale à la Chambre et, comme on dit, ze meugen altijd lupen, hè... Ils peuvent toujours courir ! Rudy Demotte : Moi, j'aurais dit " ze meu'en oltet lujpn "... La cohabitation à Renaix est un enjeu depuis très longtemps. Aujourd'hui encore, entre 35 et 40 % de la population y parlent tous les jours le français et rien que le français, ou ont des origines francophones et le parlent sans difficultés. Dans la cité des Bommels il y a ce côté d'autodérision, et un combat latent qui cache un certain nombre de choses très profondes. Je me souviens d'inscriptions " Ronse Vlaams " sur les murs des usines textiles, et quelqu'un avait rajouté " Zot Ronse Vlaams "... Très longtemps, une partie de la bourgeoisie renaisienne était francophone. Et ce qu'on dit des Gantois était vrai à Renaix aussi : les francophones étaient les représentants de la classe dominante. Au fur et à mesure, le Vlaams Belang, puissant à Renaix, puis la N-VA ont donné une connotation différente, beaucoup plus radicale, à ces enjeux anciens. On a commencé à augmenter les tracasseries dans les relations avec les francophones. Je me souviens d'être allé avec mes enfants dans un magasin de chaussures. Je ne m'en rendais pas compte, parce que je parlais flamand avec les commerçants, mais mes enfants, qui ne parlaient pas encore le néerlandais, m'ont fait remarquer que pas un mot de français n'avait été prononcé ! Avant, tout se serait fait en français pour des clients francophones. J.-L. C. : Il y a toujours eu des extrémistes flamingants à Renaix. Mon grand-père me rappelait toujours ce bourgmestre mis en place par l'occupant nazi... Mais Renaix est devenue victime du flamingantisme, pas de son bilinguisme ! Une partie de la Flandre la met à l'écart. Audenarde, en particulier, a joué sur cette mixité renaisienne pour apparaître comme plus flamande, plus pure, et pour s'attirer davantage de subventions et d'investissements... Ceux qui ont mis Renaix dedans, ce ne sont pas les Wallons, c'est une partie de la Flandre qui a ostracisé Renaix ! N'y a-t-il pas une part de fétichisme chez les francophones ? Vous dites vous-mêmes qu'à Renaix, tout le monde est billingue... R. D. : Dans les populations qui vont vivre à Renaix, il y a des gens d'Ellezelles, de Flobecq ou de Frasnes, qui y trouvent un immobilier plus accessible et ne parlent pas le flamand. Même une démarche administrative basique peut devenir un vrai souci au quotidien. Donc on reçoit des témoignages de Renaisiens qui me disent qu'ils ne savent plus vivre en paix... Vous parlez d'extrémistes flamands, mais c'est une très large majorité du conseil communal qui a voté la motion appelant à la suppression des facilités à Renaix... J.-L. C. : C'est le côté politique, politicien, de la chose. Mais le Renaisien n'est pas comme ça. Il vit dans les deux langues, il y baigne ! R. D. : Il y a un hiatus évident. Et le politique ne reflète pas du tout la réalité. Peut-être aussi parce qu'il y a une part d'abandon du côté des francophones... J.-L. C. : Oui, et une assignation : plusieurs ont bien compris que dans certains cercles, il faut s'exprimer en flamand, même si on parle français en privé. Je vois bien le jeu chez certains politiques, qui veulent en fait se faire valoir ailleurs en Flandre... R. D. : Le Belang et la N-VA veulent rendre incongru le fait de parler le français avec les autorités. Alors, évidemment, c'est de l'ordre du symbolique puisqu'ils ne peuvent pas modifier la Constitution. Mais en disant ça continuellement, quelle est la mentalité des employés qui voient arriver à leur guichet quelqu'un qui parle français, alors que leur supérieur est juste derrière ? J.-L. C. : Ça, c'est le vrai problème ! Ces dommages collatéraux, les personnes les plus sensibles en sont les premières victimes. Allez, prenez les écoles : qui va mettre ses enfants dans un établissement devant lequel se tiennent des manifestations extrémistes ? R. D. : Ce qu'a dit Jean-Luc sur l'ostracisation de Renaix a créé de gros problèmes. Dans les années 1970, l'industrie textile a fait appel à des ouvriers venant d'Afrique du Nord. A l'athénée d'Anvaing, j'étais avec les enfants de cette première génération. Et il y a eu un phénomène d'emballement : on disait qu'à Renaix il y avait non seulement trop de francophones, mais aussi trop d'étrangers... Je suis de la génération où les francophones de Renaix ont été foutus dehors de l'enseignement secondaire, et on a dû dare-dare créer une école à Frasnes-lez-Anvaing ; l'athénée Lucienne Tellier, c'était l'école des francophones renaisiens, avec des professeurs venant souvent de Tournai. Ça a été vrai aussi pour l'enseignement supérieur. Et on vit maintenant la même chose dans l'enseignement primaire. Nous avons discuté avec Jean-Luc de l'opportunité de créer des écoles juste en périphérie de Renaix. On est pris entre deux sentiments : d'une part offrir aux Renaisiens francophones le meilleur, et d'autre part accepter cette logique d'expulsion... J.-L. C. : Il y a deux choses. Un, des éléments de principe : la législation sur les facilités, impossible à modifier. Et deux, des éléments pratiques, de mobilité sociale, professionnelle et géographique. Sur le terrain, on constate un afflux d'élèves renaisiens vers nos écoles. Et on doit se mettre en position de pouvoir rester accueillants, et donc se doter de meilleures infrastructures. On doit travailler ensemble à ça, socialistes et libéraux. Le chef de groupe à la Chambre du plus grand parti du gouvernement fédéral est un extrémiste aussi ? J.-L. C. : Je lis de temps en temps Peter De Roover, que je ne connais pas plus que ça, mais je sais qu'il veut respecter l'accord de gouvernement. J'ai été très longtemps parlementaire, trop longtemps diront certains : les parlementaires déposent ce qu'ils veulent, et débattent de ce qu'ils veulent. Ça n'en fait pas une loi... D'autant que l'accord gouvernemental est très clair là-dessus. Il n'y a pas de débat communautaire au Parlement au cours de cette législature. Point. R. D. : Mais il n'y a pas que la loi. Ces flamingants ont un vrai problème de complexe identitaire, comme si le français était la langue hégémonique. Ce complexe continue à vivre, mais le vrai problème, ce sont les tracasseries quotidiennes qui en résultent. On a vu des gouvernements tomber sur des questions locales, pourtant. Dans les années 1970 et 1980, sur les Fourons... R. D. : Il y a un jeu de rôles. Quand Bart De Wever déclare que le parti peut s'exprimer, tant que ses ministres appliquent l'accord de gouvernement. J.-L. C. : Je n'ai pas de souci avec ce raisonnement. Il y a des expressions différentes selon qu'on soit président de parti ou ministre. Mais on n'est pas aux Fourons ! Le Renaisien francophone ne réclame pas le rattachement de Renaix au Hainaut. Il veut simplement le respect des facilités, de sa langue, et, au fond, de ce qu'il est. Ça n'ira pas au-delà. R. D. : Il y a deux types de francophones à Renaix : celui qui est né à Renaix et qui a toujours parlé les deux langues, et puis celui qui est venu vivre à Renaix, qui ne connaît pas le néerlandais, et qui est exposé beaucoup plus brutalement à cette réalité. Le premier type a la capacité de s'en sortir en jonglant d'une langue à l'autre. Le deuxième type, le jour où il en a marre, il plie bagage. C'est peut-être ce que veulent les radicaux... Mais le pragmatisme renaisien n'est pas le militantisme fouronnais. Le Renaisien a beaucoup de points communs avec le Mouscronnois, deux villes textiliennes. C'est une mentalité de double appartenance. La vraie différence, c'est le régime politique. A Mouscron, on est dans un régime de tolérance, à Renaix, d'intolérance.