Laura Merla, sociologue à l'UCLouvain: "On n'a pas tiré les leçons du premier confinement pour préparer au mieux le suivant"
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Laura Merla n'est pas du tout convaincue que toute la population dispose des mêmes armes. La population belge vous semble-t-elle aujourd'hui mieux armée qu'il y a presque huit mois face à un confinement général? Le fait de voir les hôpitaux saturés, ou en risque de saturation, a provoqué un basculement: on est passé de revendications de plus en plus fréquentes pour atténuer les mesures (le port du masque, la limitation des contacts, etc.) à de plus en plus de messages allant dans le sens d'une adhésion à des mesures plus strictes. Mais cela signifie-t-il qu'on est tous prêts pour un nouveau confinement, qu'il se vivra mieux que le premier, je suis très loin d'en être sûre. D'abord, beaucoup ont énormément donné, en tant que parents, soignants, travailleurs... Tout le monde n'a pas bénéficié d'une baisse de régime dans son travail, certains ont même été confrontés à une augmentation des cadences et des attentes en matière de productivité, justement pour rattraper les retards pris au printemps dernier. La population, une partie d'entre elle du moins, est fatiguée. Ensuite, ce confinement a été parfois vécu comme un moment, circonscrit à une période bien précise, à l'issue de laquelle on reprendrait le cours normal de nos vies. Or, on se rend compte maintenant qu'on risque de passer par des périodes de confinement et de reconfinement dans un horizon indéterminable. Enfin, on n'a pas nécessairement tiré les leçons du premier confinement pour anticiper et préparer au mieux le suivant. Il y a eu des concertations, dans certains secteurs, comme l'enseignement, des plans ont été mis en place, avec différentes phases, différents codes, mais on n'a pas pour autant investi suffisamment dans des moyens, entre autres en matière de formation, pour préparer enseignants, élèves et familles à faire face à une éventuelle période d'enseignement complet à distance par exemple. On n'a pas pris non plus toute la mesure des difficultés matérielles dans lesquelles beaucoup ont été placés: une partie de la population se trouve dans une situation de précarité plus grande qu'elle pouvait l'être lors du premier confinement. On le voit à l'augmentation du recours aux services d'aide alimentaire notamment. Et je n'ai pas vu de mesures accompagnant ces personnes. Tout le monde s'y attend mais tout le monde n'est pas prêt, c'est ça? Prenez un aspect, fondamental: l'espace dans lequel on vit le confinement. Plus la densité de population est forte à un endroit, plus le risque de contamination est élevé et plus le confinement peut être vécu difficilement. Or, il n'y a pas de nouveaux dispositifs pensés pour remédier à ces difficultés. En outre, pendant le confinement, pendant le déconfinement et face à ce qui s'amorce maintenant, le modèle de référence des pouvoirs publics c'est la classe moyenne, blanche, qui correspond à l'image de "la famille Corn Flakes", la famille nucléaire: papa-maman sous le même toit, un logement suffisamment grand pour une bulle de quatre tout en gardant ses distances, un jardin... Or, elle reflète très peu la situation d'une grande partie de la population. Il y a donc nécessité de repenser les mesures, la manière de les communiquer, en tenant compte de la diversité de nos sociétés, de la situation et de la langue de tous (à Bruxelles, on trouve plus de 150 nationalités! ). C'est paradoxal: autant, au moment où la pandémie a commencé à reprendre vigueur, on a joué sur les divisions (en opposant les générations et en stigmatisant des personnes d'origine étrangère ou de milieux moins favorisés), autant, quand on dit concrètement aux citoyens ce qu'il faut faire pour gérer cette crise, on retourne à une vision très stéréotypée, ancrée dans une normativité autour de la classe moyenne. Elle est donc aussi sociétale, cette crise? Elle est en tout cas révélatrice d'inégalités sociales préexistantes, et elle en exacerbe et en engendre de nouvelles. La société belge n'est pas une société égalitaire. A Bruxelles, quatre enfants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté! Donc, il faut soutenir et entretenir la cohésion sociale tout en prenant en compte les différences générationnelles, de genre, de classe, etc. Il faut créer un sentiment de cohésion et d'unité, parce qu'on est tous confrontés à une même crise et qu'on ne pourra la dépasser que si l'on adhère tous aux mesures, dont l'éventuel reconfinement, mais on n'est pas tous dans les mêmes conditions pour y arriver. Prenez le discours sur le télétravail: "Mettez-vous y vous-même si l'Etat ne vous y oblige pas!" Il peut se comprendre, mais il déconnecte toute une partie de la population, qui n'est pas dans les conditions de pouvoir s'y mettre. Il faut proposer des alternatives, pas un système général conçu par une élite ignorant les réalités du quotidien d'une partie de la société. Comment? Déjà en utilisant les intermédiaires qui permettent de toucher les différentes franges de la société. Les influenceurs, comme l'épidémiologiste Marius Gilbert le préconise, pour que la population aille plus loin que le politique, pour que le message parvienne aux jeunes. Les travailleurs sociaux aussi, ceux qui sont au contact des jeunes et sont écoutés par eux. Les organisations syndicales, qui ont une force de mobilisation importante. Cette crise a fait prendre conscience, à tous, que nous sommes interdépendants. La société civile a souvent pris le relais des pouvoirs publics, pour mettre en place une solidarité et venir en aide à ceux qui en ont besoin, qui ne sont pas uniquement les "traditionnels dépendants": c'est l'ensemble de la population qui a besoin d'aide. Il faut donc rebondir sur ces initiatives citoyennes pour redemander davantage d'investissement public dans des dispositifs qui permettent d'entretenir les liens et les solidarités. Ce qui va à l'encontre du mouvement de ces deux dernières décennies... C'est un enseignement de cette crise: les limites de la logique qui place la rentabilité avant la rencontre des besoins essentiels de la population, pourtant l'une des missions fondamentales des Etats-providence tels qu'ils se sont construits en Europe dans l'après-guerre.Pour le psychologue Benoit Dardenne, l'éventualité d'un reconfinement doit moins questionner sur la force ou la fragilité de la population que sur sa conviction de l'utilité de fournir de nouveaux sacrifices.Psychologiquement, la population est-elle bien mieux préparée aujourd'hui à un confinement? Tout dépend de la façon dont le précédent a été vécu. Il y a ceux qui sont plus fragiles qu'il y a huit mois et ceux qui sont plus forts, qui peuvent tabler sur une expérience acquise lors du premier confinement. Ce qui est certain, c'est qu'au printemps, on était dans l'ignorance complète. Jamais personne, ou très peu, n'avait vécu ce genre d'événement. Un reconfinement surviendrait alors qu'une certaine expérience a été acquise. Heureuse ou malheureuse, mais on n'est en tout cas plus dans l'inconnu, on sait ce qui va arriver, dans quoi on embarque. Et ça peut permettre d'anticiper une série de choses. On sait quelles sont les difficultés, à quels niveaux, donc on peut mettre en place des stratégies, tracer de nouvelles pistes. Pour pallier les manques notamment. Au printemps, vu la météo assez exceptionnelle en plus, beaucoup disaient qu'un confinement en novembre aurait été une autre paire de manches. Nous y voilà... Le timing ne va effectivement pas aider. Les jours raccourcissent, il y a moins de lumière et c'est un facteur qui peut, par exemple, augmenter le nombre de dépressions. Mais en même temps, il y a une série d'activités que vous aviez sans doute envie de faire à l'extérieur au printemps qui n'ont plus lieu d'être, ou moins, en cette saison, reconfinement ou pas. Sinon, oui, le moment est plus délicat. Parce que ça va être celui des fêtes aussi, qui sont importantes pour beaucoup, qui ont une valeur familiale extrêmement haute. Ça peut en fragiliser. Des catégories de population sont plus vulnérables que d'autres? La facilité relative de vivre un confinement dépend des ressources à disposition. Et une partie de la population en a moins. Donc, elle est moins bien armée pour affronter un reconfinement. La frustration va aussi jouer. Certains ont été plus touchés que d'autres, ont fait plus d'efforts que d'autres, plus de sacrifices, ont dû arrêter de travailler, ou prendre des congés sans solde, renoncer à leurs vacances au seul moment de l'année où ils pouvaient partir... Et on leur imposerait un nouveau confinement, comme si le premier n'avait servi à rien, n'avait mené à rien de tangible, en tout cas, ils n'en voient plus les effets. Il y a encore le sentiment d'impuissance. Certains vont estimer que le résultat de leurs efforts n'a pas ou guère porté de fruits. Seront-ils dès lors disposés à adhérer à une décision qui va leur redemander les mêmes efforts, voire davantage? Un fatalisme, dont je me méfie beaucoup, peut s'installer. L'idée qu'on ne peut rien faire contre ce virus, qu'on échoue dans tous les pays, qu'il faut l'accepter, plutôt qu'accepter de nouvelles mesures, qu'il faut accepter que x% de la population va en mourir, que c'est comme ça... Certains pourraient baisser les bras. Renoncer. Avec des conséquences dangereuses. D'où l'importance de sauvegarder le lien social, sans lequel, pour certaines couches de la population, vivre, gérer et accepter un second confinement serait encore plus difficile. Ça l'est déjà pour les mesures actuelles. C'est pour ça, notamment, que l'impact d'un leadership est important. Or, en Belgique, avec cette architecture institutionnelle, le recours à la notion d'un leader fort, homme ou femme, peu importe, est difficile. La multiplication des niveaux de pouvoir, des compétences fait que le message est souvent a minima dilué, incohérent voire contradictoire. Cette absence de leadership incontestable et très identifiable peut renforcer la frustration, le sentiment d'exclusion, d'impuissance, surtout chez ceux qui sont moins à même de faire face à l'isolement, à des restrictions difficiles à s'imposer. Que faire, alors? En l'absence de ce leadership fort et identifié par tous, il faut du respect, de l'empathie. On doit tous se faire à l'idée qu'on est sur le même bateau, lié par un destin commun, que nos moindres petites actions ont des conséquences, parfois catastrophiques parfois bénéfiques, sur le bien commun. Il faut renforcer l'unité. Le Premier ministre, Alexander De Croo, a utilisé lors de l'une de ses interventions l'image d'une équipe de football, constituée de 11 millions de joueurs: ce n'est pas du tout une mauvaise image! Parce qu'il appelle à jouer collectif, à soutenir les autres, à faire attention aux autres. On doit les respecter, comme via le port du masque qui est autant un geste de protection de soi que de respect des autres. Cette communication doit être martelée, de façon claire, cohérente, pédagogue et récurrente. Pour favoriser l'adhésion de la population. Et rappeler à tous que si on tire un petit avantage de comportements individualistes, leurs conséquences collectives sont désastreuses. Un petit bénéfice personnel et répété favorise la pandémie.