Jeune dessinatrice compulsive et lumineuse qui multipliait déjà les collaborations et les dessins d'actualité pris sur le vif, Coco avait débarqué à Charlie Hebdo "pour la déconne, puis l'engagement". Elle en gardera pourtant à jamais une gravité abyssale: ce 7 janvier, contrairement à ses collègues Catherine Meurisse ou Luz, Coco n'était pas en retard à la réunion de rédaction. C'est même elle qui, la première, croisera la route des terroristes et se verra obligée de leur ouvrir la porte, la première aussi à découvrir les cadavres et les blessés qu'ils laisseront derrière eux.
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Jeune dessinatrice compulsive et lumineuse qui multipliait déjà les collaborations et les dessins d'actualité pris sur le vif, Coco avait débarqué à Charlie Hebdo "pour la déconne, puis l'engagement". Elle en gardera pourtant à jamais une gravité abyssale: ce 7 janvier, contrairement à ses collègues Catherine Meurisse ou Luz, Coco n'était pas en retard à la réunion de rédaction. C'est même elle qui, la première, croisera la route des terroristes et se verra obligée de leur ouvrir la porte, la première aussi à découvrir les cadavres et les blessés qu'ils laisseront derrière eux. Un traumatisme sans équivalence, qu'elle parvient aujourd'hui à raconter dans le formidable et évidemment poignant Dessiner encore, qui revient longuement sur l'avant, le pendant et l'après de l'attentat de Charlie Hebdo, sur la manière dont la pratique du dessin a empêché cette jeune mère de famille de sombrer, et sur les ondes de choc qui ont suivi "le 7", comme elle nomme l'attentat sans le nommer. Six ans plus tard, et même encadrée en permanence par des policiers qui la protègent, Coco ne lâche rien, ni de l'engagement qui a fatalement pris le pas sur la déconne, ni de son amour du dessin de presse: depuis le 1er avril, elle remplace Willem dans les pages de Libération, le cartooniste qui y sévissait depuis quarante ans, désormais à la retraite - "Mais non, je ne remplace pas Willem! Willem est irremplaçable. J'essayerai juste d'être moi." Pour dessiner encore, et encore. Ma première question, très banale, a une résonance différente avec vous: comment allez-vous? Ça va mieux. Je cohabite toujours avec "ça". La vague est toujours là, mais on apprend à vivre avec cette vague, et cette journée. Après l'attentat, je n'avais pas du tout l'envie d'en parler, de le dessiner. L'idée même me rebutait. C'était impartageable, indicible, trop difficile, même quand Luz a sorti son Catharsis. Je l'ai trouvé très beau, mais je ne me projetais pas. Trop d'horreur. Il a d'abord fallu que je me sorte du choc, de la sidération. Je me suis remise à travailler tout de suite, presque comme un réflexe de survie, parce que je ne pensais qu'à ça, au 7, mais dessiner, m'isoler un peu intellectuellement, ça m'aidait à ne pas voir temporairement tout ça, toute cette merde. Du coup, j'ai continué, je me suis jetée corps et âme dans le travail. C'était de toute façon nécessaire de refaire le journal, salvateur même, mais difficile aussi, parce que je ne traitais pas le problème, je le chassais. Quand je me couchais, les images revenaient, je me remettais à cogiter, il fallait que ça s'arrête. Mais je ne voulais pas trop m'étendre. Ma position est compliquée: je ne suis pas blessée, j'ai pu retravailler... Ma blessure est invisible. Mais terrible. Vous avez vécu ces événements d'une manière qui n'est pas celle des autres, qui tient une place centrale dans votre trauma, comme vous le racontez dans Dessiner, encore. On parle souvent de la culpabilité des survivants, la vôtre a du être bien pire... On a tous été impactés à des degrés différents, et personne n'y a échappé. Mais oui. Le sentiment d'impuissance face aux terroristes reste très dur à encaisser, à affronter. Même aujourd'hui, alors que je sais qu'il n'y a que les terroristes qui sont coupables de ça, au fond de moi, je serai toujours mal à l'aise. J'en parle dans le livre, parce que je voulais restituer telles quelles les obsessions qui m'ont envahie par la suite, jusqu'à me rendre complètement dingue: qu'est-ce que j'aurais pu, dû faire? Cette violence-là, elle se met face à toi, elle rentre en toi. Il m'a fallu du temps pour prendre un peu de distance avec le 7. J'ai aussi compris, avec les livres et les témoignages des autres, Catherine, Luz, Philippe Lançon, qu'il y avait aussi une histoire collective derrière tout ça, et que nous l'avons tous vécue de manière différente. Quand le procès a été annoncé, j'ai senti que c'était le bon moment. Vous êtes, depuis, devenue une figure importante de Charlie Hebdo. Vous y impliquer vous a-t-il aidé, contrairement aux autres, qui ont quitté le journal? On n'avait pas tous la même histoire avec Charlie. Luz était là depuis 1992, il en avait fait beaucoup, et on peut comprendre qu'il ne puisse pas continuer, il était tellement proche de Charb. Entre eux, c'était tout le temps la déconnade, tout le temps au deuxième, au troisième degré, et en même temps être sérieux quand il fallait. Luz, c'était aussi celui qui bossait. Quant aux aides... Je le raconte, d'entrée de jeu, on m'a proposé l'hypnose, mais je n'ai pas aimé. On me comparait avec un soldat de l'Afghanistan, mais je ne me sens pas... ça. Le trauma était peut-être similaire, mais je ne suis pas un soldat, préparé à affronter des choses dures. Moi, je suis dessinatrice, le seul truc difficile que je devrais avoir à affronter, c'est un dessin refusé. Ce terme de soldat, il revient. N'êtes-vous pas devenue "un soldat de la liberté d'expression"? Vous expliquez que Charlie Hebdo, quand vous y êtes entrée, c'était déconnant, et engagé. Aujourd'hui, fatalement, n'est-il pas devenu surtout engagé, et parfois déconnant? Cette casquette de soldat, ce n'est pas nous qui la prenons, ce sont les autres qui la posent sur notre tête. Nous, on a toujours considéré à Charlie que les symboles, déjà, c'était pas trop notre truc, ni dans le dessin ni dans la vraie vie, ce qui a beaucoup emmerdé Luz après l'attentat, et il avait raison. Mais en fait, cette liberté d'expression, on l'a et on l'applique, tout simplement. Peu importe ce que les gens voient en nous, on a cette liberté d'expression et on l'utilise. Ça nous importe, le fait d'être libre. Mais ce n'est pas un étendard à porter, ça a revêtu une autre dimension. Cet attentat est une charge qui pèse sur notre insouciance, mais il aurait tué l'insouciance dans n'importe quelle rédaction, dans n'importe quelle équipe. Une telle césure, un tel avant-après, on ne peut pas revivre pareil, il y a trop de gens qui manquent. Est-ce le même Charlie qu'avant? Non. Il a une ligne un peu plus dure. Mais c'est aussi Riss qui mène le Charlie d'aujourd'hui. Et, déjà, dans celui d'avant, c'était l'un des auteurs les plus politiques, l'un des plus durs dans le propos. Qu'il prenne la direction du journal après le 7, c'était évident, c'était le seul, il était le plus solide et le plus légitime. Moi, c'est vrai, j'ai toujours voulu me marrer, j'y suis allée pour le dessin, pour être dans l'urgence, je n'étais pas spécialement politisée. Mais autre chose a fait lien: j'ai toujours été athée, j'ai grandi dans une famille qui n'en avait rien à faire de la religion. Et quand j'ai appris l'histoire de ce journal, je m'y suis sentie bien. Dans cette possibilité de rire de tout, y compris des religions, des politiques... Parfois, on repense à l'avant avec nostalgie, mais l'attentat l'a fracassé. On rit encore au journal, mais il ne faut pas trop regarder en arrière, parce que ça fait vite mal au coeur. On n'a pas perdu n'importe qui non plus. On a perdu des talents comme Cabu, qui traversaient les générations. En tout cas, les terroristes et l'islamisme ne s'en prennent pas qu'aux dessinateurs. Les caricatures du Prophète, c'était presque un prétexte. Au "oui, mais vous l'avez un peu cherché, avec vos dessins" que l'on nous oppose, je réponds qu'au Bataclan, il n'y avait pas de dessinateurs, dans le métro de Bruxelles non plus, à la basilique de Nice non plus. Aujourd'hui, vous vivez toujours sous surveillance policière. C'est un fait qui a intégré nos vies, mais il ne faut pas trop se laisser impressionner par ça, sinon c'est le vertige: en être là, en France, pays des libertés... L'important, c'est de pouvoir continuer à dessiner librement et continuer ce journal qui, mine de rien, est important. Et on n'y fait pas que des dessins sur les intégristes, mais sur tout le reste aussi, l'écologie, la Covid, les gilets jaunes, les violences policières... ... Et sur l'islamo-gauchisme. Dans une édition récente, il y avait un long article très critique sur "la pensée décoloniale". Personnellement, islamo-gauchisme est un mot que je n'emploie pas. Il n'est pas dans l'article je crois, mais oui, toute cette bouillie de pensée décoloniale, racisée, "woke", cette cancel culture... Récemment, je lisais le livre de Thomas Chatterton Williams, Autoportrait en noir et blanc (Grasset, 224 p., lire Le Vif du 18 février dernier), un Américain qui s'est vécu comme Noir tant qu'il était aux Etats-Unis, mais qui est venu en France, a découvert l'universalisme, a eu une fille qui est blanche, et ça l'a questionné. L'histoire des Etats-Unis, ses fractures, qui nous sont rapportées par les réseaux sociaux, n'est pas du tout la même qu'en France. Si à chaque fois, un ilot communautaire et identitaire se crée parce qu'on est noir, parce qu'on est gay ou que sais-je, on ne fera jamais un monde ensemble. Le combat antiraciste, il se situe là. Or, en France, la gauche s'enlise sur ces questions. C'est inutile, c'est contre-productif. A Charlie, on défend l'antiracisme tel qu'on l'a toujours conçu, avec des valeurs universalistes. Ces fractures rendent-elles la gauche inaudible en France à un an d'une élection présidentielle qui s'annonce cruciale? Bien sûr, mais il faut quand même essayer d'empêcher que ça arrive! La gauche, pour le moment, elle fait le boulot de Marine Le Pen. Et il n'y pas de figures fortes, en plus de cette césure avec cette gauche républicaine, laïque, dont on peut penser que Charlie fait partie, même si j'aime me dire que je suis libre. Mais si c'est Le Pen contre Macron, il faudra de toute façon lui faire barrage. J'espère qu'elle se tirera une balle dans le pied toute seule. Plus largement, en Europe, on voit bien qu'on traverse une vraie crise, une émergence des populismes. Et c'est encore une fois toujours l'actualité qui nous dicte nos sujets, que ce soient la violence des jeunes ou les féminicides. Ils existent depuis toujours, mais ils ont été rendus visibles par le travail des militantes, très actives. Après, je n'épouse pas tous les slogans. "Tous violeurs", par exemple, non. Le féminisme, comme la gauche, connaît aussi une crise existentielle, quelque chose qui se radicalise, là où j'aurais plus une position de vieille féministe universaliste des années 1970, de celles qui se sont battues pour l'IVG, pour la contraception. Mais cette fracture de pensée est là, aussi. Le voile, pour moi, c'est un symbole, par exemple: on ne peut pas se dire féministe et défendre un vêtement qui dit texto "la femme est inférieure à l'homme". On ne peut pas renier ses valeurs universalistes d'égalité homme-femme, accepter que ce ne soit pas le cas. Récemment, près de Paris, il m'est arrivé qu'un homme, disons traditionaliste, ne me parle pas parce que j'étais une femme. Je lui parlais, mais il ne regardait obstinément que mon conjoint. Et bien c'est très violent, aussi, de vivre ça. (1) Dessiner encore, par Coco, Les Arènes, 345 p.