En 2020, près de 1,4 million de travailleurs ont bénéficié du chômage temporaire pour un total de 61,6 millions de jours de travail. Selon les derniers chiffres de l'ONEm, on peut encore y ajouter 18,5 millions de jours de travail entre janvier et mai 2021. L'autorité fédérale a donc dépensé 5,6 milliards d'euros pour garder des travailleurs à la maison. Sans compter les autres primes, suppléments et exonérations. Un filet de sécurité qui a permis de protéger de nombreux citoyens contre les pires conséquences économiques de la pandémie, mais sans beaucoup plus. Amortir. Protéger. Préserver. Et si nous avions pu exploiter cette période pour apprendre ? Pour réfléchir à notre carrière ? Pour investir dans l'avenir au lieu de se contenter de conserver nos acquis ?

Mais les Belges veulent-ils réellement se recycler ou se former? Et le font-ils? Selon une récente enquête du VDAB, quatre chômeurs temporaires intensifs[i] sur dix ont suivi une formation, exercé un autre emploi ou fait du bénévolat - surtout les femmes et les plus diplômés. Un chômeur temporaire sur cinq a en revanche indiqué explicitement qu'il consacrerait ce temps libre - temps libre rémunéré pour cause de chômage temporaire - à la détente et à la famille.

Si nous nous intéressons à ce que font les Belges plutôt qu'à ce qu'ils disent, nous pouvons notamment observer un recul des chèques-carrière en 2020, pourtant l'un des principaux instruments d'accompagnement de carrière de la Région flamande. Malgré l'énorme augmentation du nombre de chômeurs temporaires - dont un sur cinq craignait pour son emploi à un certain moment -, les demandes et les démarrages effectifs d'accompagnement de carrière ont baissé de plus d'un tiers. Même ceux qui avaient déjà demandé des chèques-carrière - dont la durée de validité est limitée, c'est-à-dire qu'on ne les demande pas pour les ranger dans un tiroir - ont plus souvent laissé leur chèque expirer.

Nous constatons donc - du moins dans ce segment - une nette baisse des demandes de formation. Elle s'explique en partie par la réforme et le durcissement des conditions entrés en vigueur début janvier 2020, mais pas totalement. Certes, il n'est guère étonnant que les Belges soient moins enclins à changer de cap durant une période où plus rien n'est sûr, les entreprises n'engagent guère et certaines ne peuvent même pas ouvrir leurs portes. Mais les chèques-carrière offrent avant tout un moment de réflexion, et n'exigent pas de réel changement d'orientation. C'est aussi un "magnifique" exemple - sic - du court-termisme classique de tous les acteurs - citoyens, entreprises, autorités - impliqués dans l'apprentissage tout au long de la vie. Une bonne politique doit précisément rompre avec ce court-termisme et stimuler les investissements à long terme, y compris dans le capital humain.

Mieux la prochaine fois ?

On ne peut rien changer au passé, le recul de l'accompagnement de carrière et les revenus préservés en mettant des emplois au frigo sont un fait. Et à nouveau: si nous n'avions pas eu le chômage temporaire, la crise sanitaire se serait peut-être doublée d'une (encore plus) profonde crise sociale et économique. Mais nous pouvons en tirer des enseignements. Nous pouvons conserver les aspects positifs et essayer de remédier aux aspects négatifs. Qu'apprend cette séquence?

Une première mesure à prendre consiste à améliorer le transfert d'informations entre l'ONEm (où l'on demande le chômage temporaire) et les offices de l'emploi, le trio VDAB-FOREM-Actiris. L'an dernier, il a fallu plusieurs mois avant que les premiers chômeurs temporaires soient signalés et contactés, et cela n'a concerné qu'un nombre limité d'entre eux. Ils ont ensuite été encore moins nombreux à accepter effectivement l'offre qui leur a été faite.

En outre, on peut se demander si le VDAB est le meilleur partenaire exécutif, ou s'il est préférable qu'il joue son rôle d'organisateur du marché de travail en faisant appel à d'autres instances pour les formations. La Belgique compte des fonds de formation sectoriels très performants : ne pourrions-nous pas mieux les exploiter à l'avenir ? Travi, le fonds de formation du secteur intérimaire, a formé des travailleurs provenant du secteur aérien en chauffeurs de chariots élévateurs pour leur permettre de travailler ailleurs, temporairement ou de manière permanente.

Droit d'initiative pour l'employeur

Ensuite, nous pouvons nous demander qui doit prendre l'initiative d'une formation pendant le chômage temporaire. Idéalement, c'est au citoyen de prendre en main sa carrière et son chemin d'apprentissage alors que le contexte - l'employeur et les pouvoirs publics - lui apporte soutien et accompagnement. Mais il ne faut pas espérer une telle culture de l'apprentissage dans l'immédiat, du moins à grande échelle. L'an dernier, c'était aux offices de l'emploi qu'il revenait de prendre contact avec les chômeurs temporaires et de leur proposer des formations en fonction de leur profil et de leur secteur d'activité. Ils pouvaient en effet évaluer approximativement la durée du chômage temporaire et donc de la formation sur cette base. Mais n'est-ce pas énormément demander à un VDAB qui doit servir un public croissant avec des moyens en baisse, qui bien souvent n'a guère de relations avec le chômeur temporaire et qui est tributaire des informations fournies par l'ONEm - avec les retards que cela implique ?

Pourquoi n'introduisons-nous pas un droit d'initiative pour l'employeur, qui connaît le travailleur, sait de quelles compétences les entreprises ont besoin aujourd'hui et à l'avenir, est en mesure d'évaluer la durée du chômage temporaire, et sait dès le premier jour que tel travailleur va bénéficier du chômage temporaire ? Et qui a une ligne ouverte avec les fonds de formation sectoriels précités? Plus encore: ceux-ci fonctionnent avec son argent et sont supposés fournir des formations adaptées aux besoins de leur entreprise. Ce droit d'initiative ne doit pas nécessairement se transformer en une obligation, mais il ne doit pas non plus rester totalement dénué d'engagement.

Et si nous envisageons un droit d'initiative pour l'employeur ou une mise en oeuvre via l'employeur ou son fonds de formation sectoriel, pourquoi ne pas réfléchir également au paiement? Le versement parfois compliqué des allocations de chômage temporaire n'est pas l'objet de cet article, mais nous ne pouvons éluder la question. Certains ont dû l'attendre très longtemps, parfois plusieurs mois, et tout le monde ne peut pas solliciter des réserves financières. En remplaçant l'allocation de chômage temporaire par une subvention salariale - associée à la perte de chiffre d'affaires et éventuellement à des obligations de formation -, le versement pourra être confié à l'employeur, où il existe déjà un système de payroll. On conservera ainsi un lien entre le travailleur et l'employeur qui risque de se relâcher considérablement en cas de chômage de longue durée - une contradiction apparente qui est aujourd'hui une réalité. C'est le modèle néerlandais, et bien que celui-ci ait évidemment connu ses maladies de jeunesse et ses inconvénients, nous pouvons également nous en inspirer et tirer des enseignements de l'expérience.

Espérons que cette crise sanitaire soit rapidement derrière nous. Espérons qu'à défaut d'été de liberté, nous aurons droit à un automne relativement "normal". Espérons que cette pandémie restera un événement unique. Mais d'autres défis nous attendent: un nouveau virus, un volcan qui paralyse l'aviation, un bateau en difficulté dans un canal ou des phénomènes qui nous sont encore totalement inconnus. Espérons-les moins graves, moins globaux, moins mortels. Mais nous connaîtrons encore des moments de chômage temporaire. Tirons les enseignements de la crise actuelle, afin que cette période sombre laisse quand même des motifs d'espoir.

Simon Ghiotto (Itinera)

[i] au moins 10 jours de chômage temporaire pendant trois mois successifs.

En 2020, près de 1,4 million de travailleurs ont bénéficié du chômage temporaire pour un total de 61,6 millions de jours de travail. Selon les derniers chiffres de l'ONEm, on peut encore y ajouter 18,5 millions de jours de travail entre janvier et mai 2021. L'autorité fédérale a donc dépensé 5,6 milliards d'euros pour garder des travailleurs à la maison. Sans compter les autres primes, suppléments et exonérations. Un filet de sécurité qui a permis de protéger de nombreux citoyens contre les pires conséquences économiques de la pandémie, mais sans beaucoup plus. Amortir. Protéger. Préserver. Et si nous avions pu exploiter cette période pour apprendre ? Pour réfléchir à notre carrière ? Pour investir dans l'avenir au lieu de se contenter de conserver nos acquis ? Mais les Belges veulent-ils réellement se recycler ou se former? Et le font-ils? Selon une récente enquête du VDAB, quatre chômeurs temporaires intensifs[i] sur dix ont suivi une formation, exercé un autre emploi ou fait du bénévolat - surtout les femmes et les plus diplômés. Un chômeur temporaire sur cinq a en revanche indiqué explicitement qu'il consacrerait ce temps libre - temps libre rémunéré pour cause de chômage temporaire - à la détente et à la famille. Si nous nous intéressons à ce que font les Belges plutôt qu'à ce qu'ils disent, nous pouvons notamment observer un recul des chèques-carrière en 2020, pourtant l'un des principaux instruments d'accompagnement de carrière de la Région flamande. Malgré l'énorme augmentation du nombre de chômeurs temporaires - dont un sur cinq craignait pour son emploi à un certain moment -, les demandes et les démarrages effectifs d'accompagnement de carrière ont baissé de plus d'un tiers. Même ceux qui avaient déjà demandé des chèques-carrière - dont la durée de validité est limitée, c'est-à-dire qu'on ne les demande pas pour les ranger dans un tiroir - ont plus souvent laissé leur chèque expirer. Nous constatons donc - du moins dans ce segment - une nette baisse des demandes de formation. Elle s'explique en partie par la réforme et le durcissement des conditions entrés en vigueur début janvier 2020, mais pas totalement. Certes, il n'est guère étonnant que les Belges soient moins enclins à changer de cap durant une période où plus rien n'est sûr, les entreprises n'engagent guère et certaines ne peuvent même pas ouvrir leurs portes. Mais les chèques-carrière offrent avant tout un moment de réflexion, et n'exigent pas de réel changement d'orientation. C'est aussi un "magnifique" exemple - sic - du court-termisme classique de tous les acteurs - citoyens, entreprises, autorités - impliqués dans l'apprentissage tout au long de la vie. Une bonne politique doit précisément rompre avec ce court-termisme et stimuler les investissements à long terme, y compris dans le capital humain. Mieux la prochaine fois ?On ne peut rien changer au passé, le recul de l'accompagnement de carrière et les revenus préservés en mettant des emplois au frigo sont un fait. Et à nouveau: si nous n'avions pas eu le chômage temporaire, la crise sanitaire se serait peut-être doublée d'une (encore plus) profonde crise sociale et économique. Mais nous pouvons en tirer des enseignements. Nous pouvons conserver les aspects positifs et essayer de remédier aux aspects négatifs. Qu'apprend cette séquence?Une première mesure à prendre consiste à améliorer le transfert d'informations entre l'ONEm (où l'on demande le chômage temporaire) et les offices de l'emploi, le trio VDAB-FOREM-Actiris. L'an dernier, il a fallu plusieurs mois avant que les premiers chômeurs temporaires soient signalés et contactés, et cela n'a concerné qu'un nombre limité d'entre eux. Ils ont ensuite été encore moins nombreux à accepter effectivement l'offre qui leur a été faite. En outre, on peut se demander si le VDAB est le meilleur partenaire exécutif, ou s'il est préférable qu'il joue son rôle d'organisateur du marché de travail en faisant appel à d'autres instances pour les formations. La Belgique compte des fonds de formation sectoriels très performants : ne pourrions-nous pas mieux les exploiter à l'avenir ? Travi, le fonds de formation du secteur intérimaire, a formé des travailleurs provenant du secteur aérien en chauffeurs de chariots élévateurs pour leur permettre de travailler ailleurs, temporairement ou de manière permanente. Droit d'initiative pour l'employeurEnsuite, nous pouvons nous demander qui doit prendre l'initiative d'une formation pendant le chômage temporaire. Idéalement, c'est au citoyen de prendre en main sa carrière et son chemin d'apprentissage alors que le contexte - l'employeur et les pouvoirs publics - lui apporte soutien et accompagnement. Mais il ne faut pas espérer une telle culture de l'apprentissage dans l'immédiat, du moins à grande échelle. L'an dernier, c'était aux offices de l'emploi qu'il revenait de prendre contact avec les chômeurs temporaires et de leur proposer des formations en fonction de leur profil et de leur secteur d'activité. Ils pouvaient en effet évaluer approximativement la durée du chômage temporaire et donc de la formation sur cette base. Mais n'est-ce pas énormément demander à un VDAB qui doit servir un public croissant avec des moyens en baisse, qui bien souvent n'a guère de relations avec le chômeur temporaire et qui est tributaire des informations fournies par l'ONEm - avec les retards que cela implique ?Pourquoi n'introduisons-nous pas un droit d'initiative pour l'employeur, qui connaît le travailleur, sait de quelles compétences les entreprises ont besoin aujourd'hui et à l'avenir, est en mesure d'évaluer la durée du chômage temporaire, et sait dès le premier jour que tel travailleur va bénéficier du chômage temporaire ? Et qui a une ligne ouverte avec les fonds de formation sectoriels précités? Plus encore: ceux-ci fonctionnent avec son argent et sont supposés fournir des formations adaptées aux besoins de leur entreprise. Ce droit d'initiative ne doit pas nécessairement se transformer en une obligation, mais il ne doit pas non plus rester totalement dénué d'engagement. Et si nous envisageons un droit d'initiative pour l'employeur ou une mise en oeuvre via l'employeur ou son fonds de formation sectoriel, pourquoi ne pas réfléchir également au paiement? Le versement parfois compliqué des allocations de chômage temporaire n'est pas l'objet de cet article, mais nous ne pouvons éluder la question. Certains ont dû l'attendre très longtemps, parfois plusieurs mois, et tout le monde ne peut pas solliciter des réserves financières. En remplaçant l'allocation de chômage temporaire par une subvention salariale - associée à la perte de chiffre d'affaires et éventuellement à des obligations de formation -, le versement pourra être confié à l'employeur, où il existe déjà un système de payroll. On conservera ainsi un lien entre le travailleur et l'employeur qui risque de se relâcher considérablement en cas de chômage de longue durée - une contradiction apparente qui est aujourd'hui une réalité. C'est le modèle néerlandais, et bien que celui-ci ait évidemment connu ses maladies de jeunesse et ses inconvénients, nous pouvons également nous en inspirer et tirer des enseignements de l'expérience. Espérons que cette crise sanitaire soit rapidement derrière nous. Espérons qu'à défaut d'été de liberté, nous aurons droit à un automne relativement "normal". Espérons que cette pandémie restera un événement unique. Mais d'autres défis nous attendent: un nouveau virus, un volcan qui paralyse l'aviation, un bateau en difficulté dans un canal ou des phénomènes qui nous sont encore totalement inconnus. Espérons-les moins graves, moins globaux, moins mortels. Mais nous connaîtrons encore des moments de chômage temporaire. Tirons les enseignements de la crise actuelle, afin que cette période sombre laisse quand même des motifs d'espoir. Simon Ghiotto (Itinera)[i] au moins 10 jours de chômage temporaire pendant trois mois successifs.