Si bien que le piètre encadreur est l'ennemi du bon peintre, le bon recadreur est-il l'ami du grand politique ? La Belgique, depuis plusieurs années maintenant, s'est piquée de se faire gouverner par un artiste du recadrage. Car si Charles Michel réforme, ça oui, en tout cas c'est lui qui le dit, Charles Michel recadre aussi, de plus en plus souvent et de plus en plus fort, et ça tout le monde le dit, qui pour s'en réjouir, qui pour s'en moquer. Le Wavrien, devenu Premier ministre dans les circonstances exceptionnelles que l'on sait, à la tête d'un gouvernement très asymétrique et dont le plus grand parti est précisément celui avec lequel Charles Michel jurait ne jamais vouloir gouverner, a déployé depuis une gamme presque infinie d'artiste polymorphe du recadrage. Entre les petits, les gros, les discrets et les utiles, les sans conséquence et les dramatiques, ceux qui ceignent les copains et ceux qui contraignent les adversaires, les titres en " Charles Michel recadre... " sont devenus, dans les rédactions politiques, les paresseux équivalents d'" Ivre, il... " ou des " Seize trucs que seuls les Carolos comprennent - le troisième va vous étonner ! " des soutiers du clic des sites d'informations amusantes.
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Si bien que le piètre encadreur est l'ennemi du bon peintre, le bon recadreur est-il l'ami du grand politique ? La Belgique, depuis plusieurs années maintenant, s'est piquée de se faire gouverner par un artiste du recadrage. Car si Charles Michel réforme, ça oui, en tout cas c'est lui qui le dit, Charles Michel recadre aussi, de plus en plus souvent et de plus en plus fort, et ça tout le monde le dit, qui pour s'en réjouir, qui pour s'en moquer. Le Wavrien, devenu Premier ministre dans les circonstances exceptionnelles que l'on sait, à la tête d'un gouvernement très asymétrique et dont le plus grand parti est précisément celui avec lequel Charles Michel jurait ne jamais vouloir gouverner, a déployé depuis une gamme presque infinie d'artiste polymorphe du recadrage. Entre les petits, les gros, les discrets et les utiles, les sans conséquence et les dramatiques, ceux qui ceignent les copains et ceux qui contraignent les adversaires, les titres en " Charles Michel recadre... " sont devenus, dans les rédactions politiques, les paresseux équivalents d'" Ivre, il... " ou des " Seize trucs que seuls les Carolos comprennent - le troisième va vous étonner ! " des soutiers du clic des sites d'informations amusantes. Pour trouver le canevas d'une technique qui peut sembler spontanée, voire impressionniste, Le Vif/L'Express a dénombré les occurrences des mots " Charles Michel recadre ", donc de la chose, ces dernières années dans la presse quotidienne francophone. Il apparaît qu'à vingt occasions, entre octobre 2014 et mai 2018, l'un ou l'autre des quotidiens francophones a attribué au Premier ministre l'initiative d'un recadrage. La plus ancienne, en octobre 2015 portait sur son employé, son porte-parole Frédéric Cauderlier, filmé par une caméra de la RTBF en train d'intimider des journalistes. La plus récente, le vendredi 25 mai 2018, portait sur le président du plus grand parti de son gouvernement, Bart De Wever, qui avait attribué aux parents de la petite Mawda une partie de la responsabilité de son décès. Qu'un individu en situation d'autorité tance un de ceux qui y sont assujettis est intrinsèque à sa légitimité, et contribue normalement à la renforcer. Personne ne doute, du reste, que Charles Michel a, bien plus que vingt fois, dû taper sur les doigts d'un de ses collaborateurs, ou d'un de ses ministres, ou d'un des membres d'un des partis de sa majorité, sur ces deux dernières années et demie. C'est l'ordinaire du chef que de se faire obéir, et un Premier ministre, incontestablement, en est un. Mais en faire la publicité, c'est envoyer un message censé s'entendre au-delà du cercle de ses subordonnés, c'est une scénographie de l'autorité censée démentir l'hypothèse de sa fragilité, et c'est donc que cette hypothèse circule. Si la presse francophone en a vu autant, c'est que ces recadrages ont été pensés pour être vus. Et c'est donc que leur destinataire réel n'était pas celui qui en avait l'air. La constance dans l'emploi de cette technique montre que son emploi est conscient. Car Charles Michel est un stratège du recadrage. Classé, dans la psychologie systémique, parmi les " techniques les plus subtiles de la manipulation ", le recadrage veut " modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d'une situation ou le point de vue selon lequel elle est vécue en la plaçant dans un autre cadre qui correspond aussi bien, sinon mieux, aux "faits" de cette situation dont le sens, par conséquent, change complètement ", écrivait en 2006 le psychologue clinicien de l'ULiège Daniel Faulx. " Le recadrage est dès lors tout ce qui modifie pour un patient ou une famille son modèle de représentation de la réalité ", complétait-il. Les très nombreux recadrages auxquels se livre Charles Michel serviraient, alors, à modifier la façon dont les acteurs et les observateurs de la vie politique belge la perçoivent. C'est donc que Charles Michel trouve désavantageuses ces perceptions. Celles-ci, comme une situation politique très tendue, ont évolué depuis son inauguration de cette méthode, comme les destinataires, apparents et réels, de ses nombreux recadrages. Les premières victimes des foudres publiques du Premier, en effet, étaient libérales : son porte-parole, d'abord, deux de ses ministres, ensuite. Aucun des trois ne contestait l'autorité de leur ancien président de parti : les contestataires étaient ailleurs. Au sein du Mouvement réformateur, d'abord, où certains avaient trouvé trop " michelienne " la sélection des ministres MR, souvent inexpérimentés. Dans les autres partis de la majorité, ensuite, où cette inexpérience commençait à indisposer. Et dans l'opposition, enfin, et bien sûr, où cette inexpérience manifeste et cette division latente étaient un carburant. Charles Michel, alors, devait montrer qu'il avait bien les siens en main. Comme si cela ne devait plus faire de doute, désormais que Didier Reynders se pose en retrait et que certains des siens, grâce à Benoît Lutgen, sont enfin devenus ministres wallons. Depuis le printemps 2016, plus aucune des opérations de distanciation publique de Charles Michel n'a été dirigée vers des réformateurs. De plus en plus systématiquement et de plus en plus fréquemment, celles-ci ont porté successivement : 1. sur des ministres des autres partis, soit le CD&V, soit la N-VA, concurrents aux tiraillements proverbiaux, 2. puis sur des ministres de la seule N-VA, parti aux dérapages assumés, 3. et puis, enfin, très récemment et presque exclusivement sur la personnalité la plus populaire de la N-VA, Theo Francken, et sur le président de ce parti, bourgmestre d'Anvers et, selon Elio Di Rupo, " Premier ministre de l'ombre ", Bart De Wever. Il ne s'agit plus, alors, de rassurer sur la cohésion interne. Par ce crescendo, il s'agit de se faire voir, d'abord, comme un arbitre entre deux adversaires en querelle, et ensuite comme le garant de la loyauté d'un partenaire infidèle. Le fait que ces réponses soient formulées démontre surtout l'importance du problème, bien plutôt que l'efficacité de ces solutions. Ce crescendo dans les destinataires, toujours plus puissants, croise en effet la courbe, déclinante, d'une autorité toujours plus contestée. Au début de la législature, Charles Michel ne se sentait d'ailleurs pas contraint de se dire, à chaque apparition médiatique toujours négociée sans contradicteur trop virulent, " au-dessus de la mêlée ". C'était alors à Olivier Chastel, successeur de Charles Michel à la présidence du Mouvement réformateur, que le rôle, en plein dans la mêlée, d'homologue de Bart De Wever, était dévolu. Fin 2015, le Carolorégien avait même qualifié de " délire " la volonté affichée par le président de la N-VA de réviser les conventions de Genève sur les réfugiés. Aujourd'hui, celui que l'entourage de Charles Michel avait, en off mais tout de même on l'avait lu dans La Libre, appelé " Mister Nobody ", se confine à invectiver l'opposition, à répéter combien la N-VA a dû faire des compromis pour installer ce gouvernement, et à faire valoir le bilan d'un exécutif fédéral. " Je ne me souviens pas d'un gouvernement qui a pu traduire aussi clairement ce que nous avons dans nos programmes électoraux ", expliquait-il ainsi à L'Echo comme ailleurs, sans craindre de se faire rappeler que le MR, en 2014, n'avait à son programme ni saut d'index, ni hausse de l'âge légal de départ à la retraite. Ce subtil glissement dans la répartition des tâches, qui voit le Premier ministre prendre des positions de président de parti, n'est pas dû qu'à la discrétion d'Olivier Chastel. Il doit également beaucoup à l'indiscrétion de Bart De Wever et de son parti, qui, eux, ne feront pas campagne sur un bilan, mais, comme depuis dix ans qu'ils sont dans les gouvernements, flamand puis fédéral, sur la nécessité d'un changement radical et immédiat. Les recadrages venus de celui qui exerce sur eux une autorité aussi formelle que légère les arrangent au fond plutôt bien, eux aussi. " Si le recadrage vise à modifier les représentations et transformer le point de vue de la personne sur sa situation, c'est pour lui permettre de mettre en oeuvre d'autres comportements, l'aider à abandonner des efforts stériles ", écrivait pourtant Daniel Faulx. Ce n'est ici ni la visée du recadreur, ni celle des recadrés.