Bruxelloise d'origine congolaise, comédienne, Cécile Djunga présente la météo à la RTBF depuis juin 2017. Excédée de recevoir des insultes racistes, elle a exprimé son ras-le-bol en septembre dans une capsule vidéo visionnée 2,66 millions de fois en six jours. Son témoignage a largement dépassé nos frontières.
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Doria Ragland n'avait pas enlevé son piercing, dans l'aile du nez. La mère de Meghan Markle avait aussi gardé ses dreadlocks, retirées sous un sobre chapeau vert pâle tranchant avec les plumes et fanfreluches qui garnissaient la chapelle Saint-Georges de Windsor. Sans chichi. C'est précisément ça qui avait touché Cécile Djunga. Le 18 mai, l'humoriste, comédienne et animatrice télé était restée scotchée sur TF1 durant toute la cérémonie du mariage de Meghan et Harry, elle qui est pourtant peu friande de l'actualité des têtes couronnées. Captivée par le symbole, émue par la mixité, par "cette royauté qui n'était plus que blanche et bleue". Impressionnée par cette femme, "digne, noire, très belle, qui n'avait pas essayé de se transformer, de se conformer". Cécile Djunga se souvient d'avoir vu une photo de Meghan Markle adolescente, posant en touriste avec une copine devant Buckingham Palace. "Et puis, elle épouse un prince! C'est juste beau, parce qu'on ne sait jamais où la vie va nous mener. On ne peut rien prédire." Elle-même n'aurait jamais imaginé que sa vidéo serait vue plus de 2,66 millions de fois, depuis le 5 septembre. Une vidéo comme elle en poste plein d'autres sur les réseaux sociaux. Sans larmes, d'habitude. Débordement lacrymal pour cause de "goutte qui a fait déborder le vase". Trois gouttes, pour les trois coups de fil d'une téléspectatrice au studio de la RTBF à Charleroi, là où sont enregistrés quotidiennement les bulletins météo. "Votre présentatrice est trop noire, on ne voit rien à part ses vêtements, elle ne passe pas bien à l'écran. Surtout, dites-le lui." Elle a déjà entendu pire. Depuis toujours. "C'est d'ailleurs à cause de ça que je suis devenue humoriste. En tant que comédienne, dans les castings, on ne me confiait jamais de rôle lambda. Soit parce que n'étais pas assez belge, soit pas assez noire. Alors j'ai commencé à tourner ça en dérision. Le pire, c'est que j'avais presque fini par me dire que ces insultes racistes, c'était normal. Que ça ne me touchait pas. En fait, ça me minait sans m'en rendre compte. Jusqu'à la remarque de trop." Une plainte a été déposée. Pour ces trois appels et pour tout le reste, qui s'est haineusement déversé sur le Web depuis qu'elle a été embauchée à la RTBF, en juin 2017. Et qui ne s'est toujours pas tari. Une enquête est en cours. "Peut-être que ça servira à faire évoluer les lois, actuellement très mal foutues par rapport aux réseaux sociaux. Si le type qui passe son temps à insulter les gens recevait une amende de 10.000 euros, il y réfléchirait sans doute à deux fois par la suite." Mais, depuis sa vidéo, Cécile Djunga a reçu "tellement d'amour" qu'elle se sent "reboostée pour dix ans". Des centaines de messages de soutien ("ça fait du bien, on se sent moins seul"), de dénonciation ("moi aussi, je suis la cible de racisme"), parfois de regret ("je me rends compte que j'ai tenu des propos déplacés, je m'en excuse"). La BBC, Le Monde, Quotidien de Yann Barthès, des médias russes, canadiens, portugais... ont fait écho à son coup de gueule. En novembre, elle a participé à un débat de l'ONU sur les progrès de la télévision en matière de diversité. Il en reste beaucoup à réaliser. "Le big boss de la RTBF s'est engagé à faire évoluer les choses. Je ne vais pas le lâcher! La Belgique est multiculturelle mais ça ne transparaît pas encore suffisamment dans les médias, que ce soit parmi les présentateurs, dans les publicités, dans les voix qu'on entend à la radio..." Tous les événements qui l'ont marquée cette année sont reliés entre eux par la diversité, "par tout ce qui entre dans la thématique très large de l'acceptation de l'autre". Comme le mariage de Meghan et Harry, donc. Comme les victoires des Diables Rouges. Comme l'élection de Pierre Kompany à Ganshoren lors du scrutin communal du 14 octobre. Premier bourgmestre noir du pays, qui a pris ses fonctions le 29 novembre. "C'est un ami, on a déjà fait des vidéos ensemble. Sans entrer dans les aspects politiques, j'ai été touchée par le fait que les électeurs ne se soient pas arrêtés à sa couleur de peau." Comme la dépénalisation de l'homosexualité en Inde, où les relations sexuelles entre personnes du même sexe étaient qualifiées de "contre nature" et passibles de prison à vie, selon l'article 377 du Code pénal (vestige de l'époque coloniale britannique) qui a été jugé illégal par la Cour suprême de Delhi le 6 septembre. Le premier défilé LGBT "libre" s'est tenu dans les rues de New Delhi en décembre. "J'avais vu cette vidéo, sur les réseaux sociaux, d'un homme qui se réjouit d'enfin ne plus être un hors-la-loi. J'avais trouvé ça très beau. C'est important de faire avancer la lutte contre l'homophobie, comme contre toutes les discriminations." Et de ne pas stagner sur des avancées, parfois plus fragiles qu'on ne l'imaginerait. "On a l'impression que c'est acquis, puis on se rend compte que ça peut reculer. C'est ce qui arrive, par exemple, avec le droit à l'avortement." Les Irlandaises l'ont conquis le 26 mai, au terme d'un référendum où 66% des électeurs se sont prononcés en faveur de sa légalisation. Les Argentines continueront à en être privées, depuis que leurs sénateurs ont majoritairement voté contre l'IVG, fin août. Les Belges continueront à craindre d'être poursuivies en justice: le 4 octobre, la proposition de loi sortant l'interruption volontaire de grossesse du Code pénal a bien été votée par la Chambre, tout en maintenant des sanctions pour les femmes et les médecins qui s'éloigneraient des conditions légales. Faux progrès. "J'ai parfois l'impression qu'il suffit de tourner le dos pour que le droit des femmes régresse", soupire Cécile Djunga. Qui préfère, malgré tout ("j'essaie toujours de voir le bon côté des choses"), pointer un événement positif comme fait marquant en 2018: l'entrée de Simone Veil au Panthéon. C'était le 1er juillet, un dimanche caniculaire comme l'été en a massivement produit. Le cercueil de la féministe française décédée un an plus tôt - rescapée des camps de concentration, cheville ouvrière de la loi autorisant l'IVG en France, en 1974, première présidente du Parlement européen en 1979 - trouvait une place au "temple de la République". "Simone Veil n'avait jamais eu peur d'évoluer dans un monde d'hommes", glisse Cécile Djunga. De son vivant, comme dans sa mort. Sa dépouille a pris place à côté de celles de 76 hommes (dont son mari, Antoine Veil) et... quatre femmes. Dont trois seulement reposent là pour leur "mérite propre": Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Lent rééquilibrage. Les ressacs de la vague #MeToo, qui ont continué à balancer en 2018, auront peut-être servi à ça. Ainsi qu'à couronner, encore davantage, les réseaux sociaux comme faiseurs de (dés)informations. "La démocratie n'était peut-être pas prête à absorber tant de libertés", estime cette ancienne accro à Instagram, qui s'oblige désormais à ne pas y passer plus de vingt minutes et à ne plus pianoter sur son smartphone lorsqu'elle papote avec quelqu'un ("je sais faire les deux, mais je n'étais plus dans l'instant présent"). "Utilisés correctement, les réseaux sociaux, c'est formidable. Mais, parfois, ils peuvent donner l'impression que les autres vivent dans un monde parallèle, à nous dégoûter de notre quotidien, alors que personne n'a une vie parfaite. Il faut éduquer les jeunes à les utiliser, et les protéger." Ce serait d'ailleurs ça, son voeu pour 2019. Mieux éduquer. Parce qu'il y a "plusieurs catégories" d'intolérants. Les purs et durs. Peut-être irrécupérables, sans doute minoritaires. Puis ceux "un peu perdus, qui ne comprennent pas". Des esprits qu'il y aurait moyen "d'ouvrir". "C'est pour ça que je ne refuse jamais le débat avec des racistes." Même avec la dame qui a appelé trois fois, Cécile Djunga aimerait discuter. Bien que, trois appels, ça fait beaucoup, peut-être assez pour la classer dans le premier groupe. "Si je devais vraiment rêver d'un truc, reprend l'humoriste, ce serait de faire évoluer les manuels scolaires d'histoire. Je ne sais pas vous, mais moi, la colonisation belge au Congo, ça devait faire deux pages, et encore. Si on apprenait davantage aux enfants à déchiffrer le monde qui les entoure, si on leur expliquait mieux les flux migratoires, pourquoi il y a des Congolais en Belgique, pourquoi il y a des Marocains, peut-être qu'on vivrait mieux ensemble. C'est ce qu'on ne comprend pas qui crée de la rancoeur." Souvent, Cécile Djunga entend "les Noirs, ça va. Mais pas les Arabes!" "Comme si c'était censé me faire plaisir..." Cet acharnement - "notamment médiatique" - envers les musulmans, toujours plus ravivé après chaque attentat, l'inquiète. Tout comme la montée des extrêmes. Au Brésil, avec l'élection du président d'extrême droite Jair Bolsonaro, roi des dérapages racistes, misogynes et homophobes. En Italie, avec l'arrivée au pouvoir du Mouvement 5 étoiles, parti antisystème, en coalition avec La Ligue, formation d'extrême droite. Aux Etats-Unis, avec les trumperies en série. "Et même en Belgique. J'ai l'impression que l'on vit de plus en plus dans une société à deux vitesses, où deux réalités cohabitent." Passionnée d'histoire, l'humoriste confesse avoir été marquée cette année par le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Tout ce qui a construit cette barbarie, elle aimerait que cela résonne uniquement au passé. "Mais c'est comme si on vivait un éternel recommencement." Dès janvier 2019, Cécile Djunga partira en tournée. A Paris, Marseille ou Lille, mais aussi "dans des petites villes et patelins", du genre Herve, Tubize ou Nassogne. "A la rencontre des gens", elle trouve ça important. Son spectacle (le troisième) parlera encore davantage de racisme et de "la bêtise humaine au sens large". Notamment en matière d'écologie, une autre thématique qui a façonné 2018. Le rapport alarmant du Giec sur le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles qui se multiplient, les nouveaux modes de consommation qui s'installent, la victoire d'Ecolo aux communales, la mobilisation pour la marche pour le climat du 2 décembre... "L'écologie, c'est comme le racisme. Les gens pensent que ce n'est pas leur problème, alors que ça devrait vraiment les concerner. L'humour permet de faire passer beaucoup de messages." De 2018, elle retient ça, aussi: le besoin de rire. "Peut-être pour compenser un mal-être." Les vidéos divertissantes n'ont jamais autant circulé sur le Web et les réseaux sociaux. Toute bonne émission radio propose désormais sa chronique humoristique. Sur les chaînes YouTube, des starlettes des zygomatiques naissent chaque jour (et disparaissent parfois tout aussi rapidement). "J'ai entendu un jour que l'industrie de l'humour allait devenir plus grande que celle de la musique." En 2018, en tout cas, la francophonie aura ri belge. Guillermo Guiz, Laura Laune, Manon Lepomme, PE, Kody... "Après le cinéma, le made in Belgium monte dans l'art, sur scène, se réjouit-elle. Y compris en musique, avec Roméo Elvis, Angèle, Damso, Isha..." Jeunesse, mixité, diversité. Ainsi soit 2019.