Un psychodrame qui tourne mal. Ce n'était pas la première fois que MR et N-VA s'affrontaient au sujet de la question migratoire. A de nombreuses reprises, la communication "corrosive" du secrétaire d'Etat en charge du dossier, Theo Francken (N-VA), avait déjà fortement irrité les libéraux francophones - mais, sur le fond, ces derniers partageaient la position "ferme, mais humaine" des nationalistes. Quelque chose a toutefois changé à la mi-novembre au sujet d'un dossier en apparence "mineur": l'approbation par la Belgique d'un texte - juridiquement non contraignant - des Nations unies, le pacte global sur les migrations, qui tente de poser les fondations d'une gouvernance mondiale de ces flux qui polarisent nos sociétés. En quelques semaines, la pièce de théâtre s'est transformée en crise profonde. Révélatrice de ce qui déchire l'Europe tout entière.
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Un psychodrame qui tourne mal. Ce n'était pas la première fois que MR et N-VA s'affrontaient au sujet de la question migratoire. A de nombreuses reprises, la communication "corrosive" du secrétaire d'Etat en charge du dossier, Theo Francken (N-VA), avait déjà fortement irrité les libéraux francophones - mais, sur le fond, ces derniers partageaient la position "ferme, mais humaine" des nationalistes. Quelque chose a toutefois changé à la mi-novembre au sujet d'un dossier en apparence "mineur": l'approbation par la Belgique d'un texte - juridiquement non contraignant - des Nations unies, le pacte global sur les migrations, qui tente de poser les fondations d'une gouvernance mondiale de ces flux qui polarisent nos sociétés. En quelques semaines, la pièce de théâtre s'est transformée en crise profonde. Révélatrice de ce qui déchire l'Europe tout entière.Mi-novembre, la N-VA a soudain jugé "très problématique" ce texte, pourtant en discussion depuis deux ans. Furieux, le Premier ministre, Charles Michel (MR), a affirmé sa détermination à le faire approuver par la Belgique: il s'était engagé en ce sens à la tribune des Nations unies, fin septembre. Depuis, le bras de fer s'est mué en langage de sourds et en querelle d'ego. Une guerre froide aggravée lundi 3 décembre par la sortie de Bart De Wever: "Nous ne soutiendrions pas un gouvernement belge qui va à Marrakech", là où le soutien au pacte devrait être confirmé, ces 10 et 11 décembre. Les unes après les autres, les sorties de crise ont été refusées par la N-VA, dont une déclaration interprétative du texte comme c'est le cas aux Pays-Bas ou au Danemark. Jusqu'à l'impasse."La présente crise, finalement, concerne moins les migrants eux-mêmes que le fait qu'un parti a défié l'autorité d'un chef de gouvernement sur un dossier, soulignait, en début de semaine à la RTBF, François de Smet, directeur de Myria, le Centre fédéral migration. L'histoire retiendra que le pacte a valu une crise davantage que des Soudanais expulsés, des familles enfermées ou des demandeurs d'asile à la rue." C'est vrai. Mais si l'approbation de ce pacte a mené la suédoise au bord du gouffre, c'est surtout en raison d'un changement profond de paradigmes politiques - et pas seulement en Belgique.Même s'ils jurent ne pas prêter trop de crédit aux sondages et aux interprétations des chiffres, les partis y sont profondément accros. De même, s'ils affirment publiquement que l'issue des communales doit être analysée au regard des enjeux locaux, ils en tirent évidemment des leçons qui dépassent ce cadre. Plus que jamais, le scrutin du 14 octobre fut une sorte de répétition générale, à enjeu national, donnant un avant-goût des régionales, législatives et européennes du 26 mai 2019. Un premier test électoral "grandeur nature" pour la suédoise. Or, à l'issue de ce scrutin, au vu des simulations faites par le Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp), un premier enseignement tombe comme un couperet: la suédoise, qui est actuellement au pouvoir fédéral, n'aurait plus la majorité à la Chambre. Exit le rêve d'un Michel II composé de même façon. D'autant que le président du CDH, Benoît Lutgen, a déjà prévenu que les humanistes ne viendraient pas en soutien d'une majorité avec la N-VA.Les deux principaux partenaire du gouvernement, MR et N-VA, jusqu'ici liés par une alliance objective, ont en outre vu leur stratégie sanctionnée. En Flandre, la N-VA a pour la première fois perdu une élection (elle serait en chute de dix sièges à la Chambre, selon les simulations du Crisp), tandis que le Vlaams Belang a repris du poil de la bête. Dans le dossier du pacte sur les migrations, la pression de l'extrême droite s'est faite fortement sentir, depuis le "coup" d'un message projeté sur le 16, rue de la Loi jusqu'à l'annonce de la venue au parlement flamand, à l'invitation du Vlaams Belang, de Steve Bannon, ex-conseiller du président américain Donald Trump et à l'initiative de The Movement, qui vise à rassembler les partis européens de droite radicale, et de Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national. Il y a cinq ans, la N-VA avait pratiquement réussi à faire disparaître l'extrême droite. Son retour est un signal d'alarme qui radicalise ses ténors - Theo Francken en tête.Le MR, quant à lui, misait sur son bilan socio-économique et sécuritaire pour réussir de bonnes élections communales et donner du sens à son image "scotchée" à la N-VA. L'électorat francophone, singulièrement bruxellois, lui a indiqué qu'il faisait fausse route. Si, au sein du parti, on refuse de parler de défaite, on n'en a pas moins perçu cet effritement comme un rappel à l'ordre pressant. Depuis les communales, la tonalité générale a d'ailleurs changé au sein du parti libéral. Certains élus se sont publiquement exprimés pour réclamer davantage d'attention aux questions sociales et environnementales. Ou confient, en off, être soulagés de pouvoir reprendre un discours plus "ouvert" en matière de migrations. Tandis que d'autres regrettent le "gauchissement" du MR. La crise risque de réveiller des dissensions internes. Dans l'entourage de Charles Michel, on était convaincu d'une chose, ces derniers temps: les prochaines élections se gagneront au centre, avec des accents verts dans l'air du temps.L'arithmétique postélectorale est le reflet des préoccupations vives d'une part de plus en plus large de la population, surtout du côté francophone. Les responsables politiques ne peuvent pas rester insensibles aux deux grands mouvements sociaux de cet automne. Tout d'abord, les gilets jaunes qui mettent la France sens dessus dessous - en faisant tache d'huile sur une partie de la Belgique - et exigent une plus grande justice sociale. Quitte à réclamer des démissions (du président français Emmanuel Macron, comme de Charles Michel) et à rejeter les chapelles traditionnelles, notamment les syndicats. Ce n'est pas un hasard si mardi 4 décembre, alors que le pacte sur les migrations était débattu au Parlement, le Premier ministre recevait précisément une délégation de ce mouvement pour faire passer le signal, même peu audible, d'un "je vous ai entendu".L'autre grande fronde de cet automne est liée au réchauffement climatique. Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition climat, a raison de souligner que la marche du dimanche 2 décembre à Bruxelles, qui a réuni un nombre record de 65.000 personnes, est un "signal historique" envoyé à nos gouvernants. La préoccupation de la population est visiblement profonde après le signal d'alarme envoyé par le dernier rapport du Giec, le groupe d'experts des Nations unies sur le climat, publié le 8 octobre dernier. Message entendu? Marie-Christine Marghem (MR), ministre fédérale en charge du dossier, a marché avec les citoyens dans les rues de Bruxelles, tout en rejetant le soir même, sur les plateaux télévisés, la faute du manque d'ambition belge au gouvernement flamand, où siègent les mêmes partis qu'au fédéral (N-VA, Open VLD, CD&V). Rebelote deux jours après: la Belgique a voté contre une proposition de directive européenne sur l'efficacité énergétique, "à cause des Régions". Ce sont à la fois des signaux paradoxaux adressés aux manifestants et de graves reproches formulés aux partenaires flamands. Un signal de plus que le feu couve... "La N-VA est un parti climatosceptique", tonne Oliver Maingain, président de DéFI.Fondamentalement, la crise survenue entre MR, Open VLD et CD&V d'un côté, et N-VA de l'autre, est révélatrice de la fracture plus profonde qui déchire désormais l'Europe entre nationalistes et universalistes. Ce n'est pas un hasard si la N-VA n'a émis de sérieuses réserves sur le pacte sur les migrations qu'après la décision du chancelier autrichien Sebastian Kurz, qui gouverne avec l'extrême droite, de rejeter le texte. Pas un hasard non plus si son président, Bart De Wever, a clamé que la Belgique ne pouvait pas aller à Marrakech après que le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, au pouvoir avec la Ligue, ait annoncé qu'il ne s'y rendrait pas. Le parti nationaliste flamand semble avoir choisi le camp de cette droite radicale qui fleurit partout en Europe - comme viennent encore d'en témoigner les élections régionales en Andalousie. Ce sont des communicants CD&V qui l'ont dénoncé: la campagne radicale contre le texte, lancée ce 4 décembre par la N-VA sur Internet, en pleine négociation finale, emprunte des visuels qui avaient auparavant été utilisés par l'AfD allemand. De l'extrême droite pur jus. "Un acte de guerre politique", selon François Heynderyckx, professeur de communication politique de l'ULB, au Soir. "Pas une campagne contre le texte, mais contre les migrants", ont dénoncé en choeur Gwendolyn Rutten et Wouter Beke, présidents de l'Open VLD et du CD&V. "Cette campagne est indigne et doit cesser", a surenchérit Olivier Chastel, président du MR. Avant que les affiches ne soient retirées. "Les mauvaises images au mauvais moment", s'est excusé le vice-Premier N-VA Jan Jambon. Un peu tard...Pour le MR, ce positionnement des nationalistes dépasse désormais le jeu de rôles et devient insupportable. D'autant que les libéraux ont amorcé, de leur côté, une autre dynamique. Lors de sa visite d'Etat chez nous, le 20 novembre, le président français Emmanuel Macron a pris la parole en compagnie de Charles Michel à l'UCL pour rappeler l'enjeu fondamental des prochaines élections européennes: "La question centrale est de savoir quel est le principal adversaire. Ce que je vis chaque jour en tant que chef d'Etat, c'est que l'opposition la plus forte est celle qui existe entre ceux qui croient en des solutions européennes et ceux qui n'y croient plus du tout. Si les nationalistes et les démagogues deviennent indispensables à une majorité au Parlement européen, ce qui n'est pas exclu, le débat entre les sensibilités différentes des pro-Européens n'aura même pas lieu d'être." Le mouvement du président français souhaite mettre en place pour le scrutin du 26 mai prochain une alternative proeuropéenne avec l'Alliance des libéraux et démocrates pour l'Europe (Adle) de Guy Verhofstadt. Il s'agit d'attaquer frontalement les eurosceptiques et de dénoncer les ambiguïtés des démocrates chrétiens du Parti populaire européen (PPE). Les alliés envisagés pour la suite, même s'ils rechignent pour des raisons diverses, sont les écologistes et les sociaux-démocrates. Comme l'expression d'une recomposition qui trouve son prolongement dans les relations entre Etats, mais également sur les scènes politiques nationales.Le pacte sur les migrations de l'ONU, au même titre que les négociations climatiques d'ailleurs, est le symbole parfait pour un affrontement entre nationalistes et universalistes au niveau continental. C'est un texte qui prône une régulation multilatérale de ce sujet crucial - ce qui fait dire à la N-VA que la Belgique risque de "perdre sa souveraineté". Et c'est un pacte qui, précisément en envisageant une telle régulation, légitimerait les migrations - "quelles soient légales ou illégales", dixit la N-VA. Bref, c'est un prétexte idéal pour mener un affrontement politique visant à se positionner. Mais peut-être, aussi, une thématique suffisamment "clivante" pour engendrer une crise menant à des élections anticipées? Comme dans toute crise politique, l'exercice délicat mené par les partenaires avant que le gouvernement tombe consiste à tenter de décerner le "valet noir" ("zwarte piet" en néerlandais), c'est-à-dire nommer le parti qui est à l'origine de la crise. Souvent, celui-ci est sanctionné lors des élections qui suivent. La N-VA a été pointée du doigt de façon très claire par les trois autres partenaires. Pas sûr, toutefois, que le MR ait beaucoup à gagner d'un retour aux urnes alors que son image d'allié proche de la N-VA (le fameux "gouvernement MR - N-VA" d'Elio Di Rupo, président du PS, en début de législature) reste bien ancrée dans l'imaginaire francophone. "On se rappellera que c'est le MR qui a permis à la bête de se nourrir", a fustigé la coprésidente d'Ecolo, Zakia Khattabi, en réaction à la campagne douteuse menée par la N-VA. "Le MR a labouré, la NVA sème, le Vlaams Belang récoltera", appuyait son ex-coprésident, Patrick Dupriez.Ce qui semble consommé, désormais, c'est la rupture de confiance profonde - on devrait écrire "définitive" - entre nationalistes et libéraux. "Je pense que c'est cassé", soulignait, le 4 décembre après-midi, un élu MR après avoir incité Charles Michel à ne pas céder face à Bart De Wever. Comme une métaphore de la rupture annoncée. Le pacte sur les migrations de l'ONU a sans doute scellé la mort d'une suédoise II, qui était pourtant plébiscitée au MR. Une autre alternative se dégagera-t-elle autour de l'axe, qui reste solide, entre les libéraux et le CD&V? C'est à voir. Mais le psychodrame des migrations mènera peut-être aussi à une Belgique davantage déchirée encore au sortir des urnes, en mai prochain - ou avant, si des élections anticipées sont organisées. Bien des observateurs parient déjà sur une nouvelle ère d'instabilité institutionnelle, avec le retour des deux démocraties et l'exigence d'un confédéralisme... cher à la N-VA. Notre pays, comme l'Europe tout entière, tremblerait alors sur ses bases.