Carlos Vaquera est un magicien. Un amateur de mots, auteur de plusieurs essais. Un jongleur d'illusions, régulièrement sur scène. Un homme de télé, aussi, qui a fait autrefois les beaux jours de RTL-TVI et de la RTBF. Un personnage singulier : Espagnol par ses racines, imprégné de philosophie asiatique et nourri par une petite dose de paranoïa, venue d'une adolescence difficile et de l'insécurité engendrée par un monde où les valeurs se diluent. " Ma première passion avant l'illusionnisme, ce fut le karaté, entame-t-il. J'ai commencé à 13 ans, cela fait quarante-quatre ans que je le pratique. "
...

Carlos Vaquera est un magicien. Un amateur de mots, auteur de plusieurs essais. Un jongleur d'illusions, régulièrement sur scène. Un homme de télé, aussi, qui a fait autrefois les beaux jours de RTL-TVI et de la RTBF. Un personnage singulier : Espagnol par ses racines, imprégné de philosophie asiatique et nourri par une petite dose de paranoïa, venue d'une adolescence difficile et de l'insécurité engendrée par un monde où les valeurs se diluent. " Ma première passion avant l'illusionnisme, ce fut le karaté, entame-t-il. J'ai commencé à 13 ans, cela fait quarante-quatre ans que je le pratique. " Pour le suivre dans sa pratique des arts martiaux, c'est tout un voyage. " J'ai commencé par le shotokan, popularisé par Gichin Funakoshi. J'en ai fait pendant huit ans, mais c'est un style qui est très mauvais pour la santé. J'étais maître-nageur, à l'époque, et j'étudiais pour devenir professeur d'éducation physique. Dans mon club, j'étais le meilleur. Puis, au fil des rencontres, je suis passé au style sankukai, créé par le maître Yoshinao Banbu, qui révolutionné le karaté de compétition en France. Soudain, j'étais le moins bon : cela fait du bien. J'ai encore évolué en passant au kenshikan, pour faire aujourd'hui du shito-ryu. " Autant d'écoles différentes qui affinent sa connaissance d'un univers qui le passionne, littéralement. De cette discipline martiale est née encore une autre passion pour l'autodéfense. " Il y a quinze ans, j'ai rencontré un type extraordinaire, Fred Mastro, initiateur du Mastro Defence System (MDS), qui fut garde du corps, portier de boîte de nuit, formateur du GIGN et au Raid. Je présentais le festival international des arts martiaux au Spiroudome, à Charleroi, devant 5 000 spectateurs, quand j'ai vu arriver cet homme habillé en noir, alors que nous étions tous avec nos costumes blancs immaculés. Le MDS s'inspire des pratiques des forces spéciales indonésiennes. Je n'avais jamais vu quelque chose d'aussi efficace et agressif de ma vie. Je continue à pratiquer le karaté - je suis 5e dan et je prépare le 6e dan... - mais je suis aussi devenu instructeur MDS. " En plus de la magie, c'est un travail permanent. Des disciplines complémentaires ? " Ce sont des mondes différents qui s'interconnectent, souligne-t-il. L'art martial, c'est du développement personnel : on travaille la mémoire, nos peurs, la peur de l'autre. Les sports de combat sont plus proches de la réalité, mais il y a un échauffement, un arbitre, des catégories de poids. Dans la rue, il n'y a pas de gants, pas d'échauffement, on peut se battre sur du pavé ou un revêtement glissant et on risque d'être confronté à quelqu'un d'armé. Ce qui est le plus proche de la réalité de la rue, c'est le MDS. " Les initiateurs du MDS ont d'ailleurs développé des techniques spécifiques pour aider les femmes à se défendre. " Les instructeurs sont masculins, mais les hommes ne peuvent pas assister aux cours ", précise-t-il. Ces sports de combat font appel à notre cerveau primitif. " Avec le néocortex, le cerveau de l'intelligence, je suis trente-huit fois moins rapide qu'avec mon cerveau reptilien. On dit que les femmes sont moins fortes, mais elles se battent avec le cerveau reptilien : elles arrachent les cheveux, elles griffent, elles mordent... Dans l'autodéfense, on apprend à faire très mal et à partir très vite. Même un homme avec 150 kilos de muscles peut être battu s'il est touché aux yeux, à la pomme d'Adam, au plexus, aux testicules... " Stop, respirons un peu. L'art martial, n'est-ce pas une philosophie teintée de respect, pour maîtriser sa force ? Ne bascule-t-on pas, là, vers des techniques bien plus agressives ? " Nous vivons dans un monde où la violence a terriblement changé, relève Carlos Vaquera. Il y a trente ans, cela m'arrivait de me battre avec un mec, mais j'allais boire un verre avec lui après. Le karaté, à l'époque, ça suffisait. Mais désormais, on est prêt à tuer quelqu'un pour un MP3 ou un portefeuille, à se battre avec une arme blanche ou un revolver. Je dis toujours que tout combat est un combat de gagné : donnez à l'agresseur ce qu'il demande ! " Mais il faut être prêt, au cas où... " La violence est exacerbée en raison du terrorisme ou des frontières qui se sont ouvertes, continue-t-il. Les gens des pays de l'Est sont dans un état d'agressivité plus fort que le nôtre : certains ont connu la guerre et sont prêts à tout. Aux Etats-Unis, on apprend les trois C : courir quand on entend une détonation, se cacher et combattre. Mais si on ne s'est jamais entraîné au combat, comment faire ? Dans les années 1980, en plein New York, une femme a été poignardée dix-huit fois devant plus de cinquante témoins, mais personne n'a réagi. Pourquoi ? Dans une foule, tout le monde se protège en pensant que l'autre va intervenir. Quand vous êtes agressé dans la rue, ne criez pas "au secours", personne ne viendra, criez "au feu !" " Alors, vous serez entendu... Gloups ! Nous parlions de karaté et nous voilà en pleine guerre urbaine. " Les arts martiaux font partie intégrante de ma vie depuis toujours et j'espère que ce sera le cas jusqu'au bout, sourit Carlos Vaquera. Mon maître japonais faisait encore quatre heures de karaté par jour à 92 ans. Quand j'étais à l'école, je voulais déjà m'interposer, quand je voyais un grand taper un petit, parce que cela m'indisposait. Je déteste l'injustice. Dans le milieu dans lequel j'évoluais durant mon adolescence, on m'appelait "le pacificateur". " S'agit-il de pouvoir maîtriser la violence pour garantir la paix ? " C'est ça ! Il faut se préparer au combat en espérant ne jamais devoir le faire. La confiance en soi transmet une aura aux adversaires potentiels : ils comprennent qu'il vaut mieux ne rien tenter. Le maintien corporel permet bien souvent de ne pas se faire agresser. Mais il faut aussi pouvoir passer à l'acte si nécessaire. Lors des attentats au Bataclan, à Paris, si quatre ou cinq personnes avaient été préparées au combat, elles auraient pu arrêter les tireurs, il y aurait eu moins de morts. " Cette foi dans une violence pacificatrice s'enracine dans un engouement pour l'Asie, pour la philosophie, que Carlos Vaquera véhicule dans ses livres. " Je ne peux pas expliquer rationnellement pourquoi je me suis inscrit au karaté à 13 ans, alors que mon frère faisait du football. Et à l'époque, je n'avais pas encore vu Bruce Lee, qui est venu plus tard. C'était comme si cela faisait partie de moi. La philosophie asiatique m'a toujours séduit. J'ai toujours beaucoup lu. Une de mes références reste le plus grand samouraï de tous les temps, Miyamoto Musashi (1584 - 1645). Il a tué son premier homme à 13 ans, et en a tué énormément, mais, à la fin de sa vie, il s'est enfermé dans une grotte pour méditer pendant huit ans et écrire le Traité des cinq roues : ce livre de stratégie reste étudié dans les universités aux Etats-Unis et au Japon. " Le cinéma vibre aussi de ces phrases profondes. On lui parle de Ghost Dog, ce film de Jim Jarmusch dans lequel Forest Whitaker interprète un tueur à gages imprégné de la voie du samouraï. " Génial ! s'exclame-t-il. J'adore aussi les Sept Samouraïs de Akira Kurosawa, qui a inspiré les Sept Mercenaires. Les trois quarts du Dernier Samouraï de Edward Zwick, avec Tom Cruise, sont excellents. Hero avec Jet Li, c'est exceptionnel, sur l'art de la calligraphie et du combat. Toute une philosophie. Dans mon spectacle L'Apprenti sage, j'avais une aile blanche et une noire : l'une illustrait notre côté lumineux, l'autre notre côté ombrageux. Si on n'utilise que l'une des deux, on tourne en rond. La seule manière d'avancer, c'est utiliser les deux. Je ne veux pas mettre de côté mon côté ombrageux, je veux le maîtriser pour, peut-être, sauver quelqu'un. Je me suis déjà interposé entre deux hommes qui allaient se battre devant mes bureaux. " Un pacificateur... " Si je parviens à mieux maîtriser le stress de parler en public, c'est grâce aux arts martiaux, continue Carlos Vaquera. Je considère parfois qu'un spectacle, c'est un combat non violent. Je donne des formations en communication non verbale, en gestion du stress... Ces techniques peuvent servir en négociation, par exemple, afin de diriger l'attention de notre interlocuteur. Selon l'endroit où l'on se place autour d'une table, on peut aussi développer des rapports différents aux gens : à votre droite, je suis en contact direct avec votre hémisphère droit, l'émotionnel. Quand je combattais au karaté, je caressais souvent la main de mon adversaire pour le relaxer, avant de frapper. " L'illusionniste n'est, à vrai dire, jamais très loin de la manipulation. Il peut jouer avec les mots, aussi : dans son dernier spectacle, Rien, Carlos Vaquera démontre que chacun d'entre d'eux contient une batterie de significations avec lesquelles on peut duper autrui. " Le mot "batterie" ne signifie d'ailleurs pas la même chose pour un percussionniste, un électricien ou un chef cuisinier. Autrement dit : rien, cela peut signifier tout ! Je termine mon spectacle avec une anecdote véridique. Dans les années 1980, un maître zen donne une conférence internationale avec des disciples, appelle un taxi pour rentrer tous à l'hôtel, conduit par un Noir américain d'un certain âge. Le premier disciple lui dit : "Maître, par rapport à vous, je ne suis presque rien". Le deuxième lui dit : "Maître, par rapport à vous, je ne suis rien". Le troisième dit : "Maître, par rapport à vous, je suis moins que rien". Ils arrivent à destination, le taximan dit : "J'ai appris une leçon de vie, moi, alors, par rapport à vous, je suis inexistant". En regardant le taxi partir, le maître dit à ses disciples : "Quel prétentieux celui-là !". " Le magicien-karatéka prône aussi l'ouverture d'esprit : " Plus on vieillit, plus on a des oeillères. Notre mission dans la vie, c'est de les maintenir ouvertes, ce qui n'est pas facile parce que l'on a des idées préconçues, des préjugés, des choses induites par nos parents, nos professeurs, les religions qui nous divisent au lieu de nous unir... Nos différences sont nos richesses, les autres pensées peuvent nous illuminer un nouveau chemin de pensée. Il faut considérer la vie chaque jour comme si c'était le premier, avec le sens de l'émerveillement. Certains sont prêts à tout pour être dans la lumière, d'autres sont lumineux : je préfère de loin ceux qui sont lumineux. " Traduction : cultivez l'art de la tolérance et l'amour de chaque instant. Mais où se situe donc le subtil équilibre entre l'expression de cet émerveillement et la violence froide de l'autodéfense ? " Il y a quelque chose de très paradoxal, c'est vrai, conclut Carlos Vaquera. L'équilibre des forces permet le respect mutuel. La conscience de la guerre permet d'éviter la guerre. " Le mantra d'un illusionniste qui ne cesse de nous balader...