Cette semaine, les pourparlers sur la formation fédérale ont une fois de plus entraîné de vives tensions politiques. L'Open VLD semblait viser l'arc-en-ciel, avant de freiner doucement. Explications avec le politologue Carl Devos.

L'Open VLD semblait avoir choisi l'arc-en-ciel, mais manifestement, il se ménage une porte de sortie. Que s'est-il passé?

Carl Devos : Depuis l'entretien avec le ministre flamand de l'Intégration Bart Somers (Open VLD), le processus de formation s'est accéléré. Somers voulait que la N-VA annonce la couleur, mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Ces derniers jours, c'est l'Open VLD qui s'est retrouvé dans une situation inconfortable. De plus, le président de la N-VA, Bart De Wever, réclame avec insistance l'initiative, tandis que Paul Magnette, dans son rôle d'informateur, tente de mettre sur pied un gouvernement arc-en-ciel.

La clé est entre les mains des libéraux ?

Effectivement. Depuis l'élection du président George-Louis Bouchez, on entend au MR que le parti préfère d'abord essayer la piste violette-jaune. A l'Open VLD, en revanche, ils sont divisés. Au bureau du parti, il est devenu évident qu'une grande partie des ténors - tels que Gwendolyn Rutten, Bart Somers, Karel De Gucht, et Bart Tommelein - ont une nette préférence pour l'arc-en-ciel. Ils ont déjà pris la sortie. Alexander De Croo fait preuve de réserve, mais se trouve dans une position difficile parce qu'en tant que négociateur, il ne peut pas désavouer sa présidente. Enfin, on remarque qu'au sein du parti, il y a beaucoup de résistance au violet-vert, à cause du programme de gauche et de l'absence d'une majorité flamande.

Ici et là, on prétend que la note de Magnette sert surtout de préambule à de nouvelles élections.

De nouvelles élections ne sont absolument pas à l'ordre du jour. Actuellement, il n'y a pas suffisamment de partis prêts à prendre ce risque et il faut une majorité parlementaire pour dissoudre le parlement actuel. Ce n'est que si nous sommes encore sur le terrain d'ici le milieu de 2020 que cette voie se rétablira. De plus, la note fait partie de la stratégie de négociation de Magnette. S'il fait des concessions maintenant, les autres partis à la table de négociation pourront obtenir beaucoup plus.

Et la formation ? Tant que les libéraux ne donneront pas leur bénédiction, rien ne changera.

On verra si Magnette rendra sa mission au roi Philippe lundi prochain. Il se pourrait qu'il demande quelques semaines de plus pour façonner davantage la construction arc-en-ciel. Une autre option est de donner aux libéraux flamands le rôle de formateur, avec pour résultat que Gwendolyn Rutten pourrait accéder au poste de Premier ministre. Enfin, il est également possible que Bart De Wever reprenne la mission de l'informateur pour négocier une coalition violette-jaune. Cette dernière tâche ne serait pas aisée. Magnette n'a pas invité la N-VA à la réunion secrète du week-end dernier et la N-VA n'a même pas reçu la note du socialiste. L'état d'esprit des socialistes et des verts est actuellement à l'arc-en-ciel.

La N-VA veut-elle gouverner après la défaite électorale du 26 mai ?

Les nationalistes flamands sont très divisés. Dans l'opposition, le parti devra constamment lutter contre le Vlaams Belang, ce qui signifie qu'il risque de ressembler de plus en plus au VB. Dans ce scénario, il devient très difficile de convaincre l'électeur du centre. Si le parti prend le pouvoir avec le PS, il peut s'attendre aux foudres du Vlaams Belang. Il semble que la direction du parti ne sait pas encore où elle va et se tient sur la réserve. En fait, la stratégie de De Wever a échoué. Il voulait faire échouer l'arc-en-ciel afin d'assouplir le PS et le faire entrer dans une coalition violette-jaune.

Vous pensez que le violet-jaune était possible depuis le début ?

Il y avait un projet d'accord. Dans le domaine de l'asile et des migrations, le PS et la N-VA sont d'accord. Le langage est différent, mais la politique n'est pas si différente. D'un point de vue socio-économique, l'écart n'était pas non plus infranchissable : dans le passé, le PS a prouvé qu'il était prêt à faire des économies. Et en effet, la question communautaire ne s'annonçait pas facile, mais on envisageait des moyens créatifs de transférer des pouvoirs sans avoir à changer la Constitution. Le succès n'était pas garanti, mais il y avait de nombreux signes indiquant que les deux parties pouvaient travailler ensemble. Politiquement, la coalition violette-jaune est fort possible, mais le moment propice politique semble passé.

Le CD&V non plus n'a pas été invité par Magnette.

Il n'est pas inconcevable que, plus tard, le parti soit impliqué dans la formation d'un gouvernement. Peu importe qui sera le nouveau président, sa tâche sera difficile. Le CD&V est-il capable de faire une cure d'opposition? Si, d'un autre côté, ils rejoignent le gouvernement, le flanc droit se révoltera. C'est pourquoi le ministre de la Justice Koen Geens veut d'abord essayer la piste violette-jaune. Si cette voie échoue, le parti sera mieux en mesure de justifier pourquoi il choisit l'arc-en-ciel.

Si le Vlaams Belang et la N-VA doivent s'affronter dans l'opposition, le CD&V ne peut-il pas se profiler comme le parti d'opposition "modéré" ?

En théorie, oui, mais ça va être très difficile. Il faut une organisation et une communication incroyablement bonnes pour formuler des critiques modérées et nuancées au sujet d'une construction violette-verte. Du point de vue de l'opposition, le talent de Sammy Mahdi en communication peut s'avérer excellent. Au sein du gouvernement, l'expérience de Joachim Coens en matière d'organisation est un atout. Le plus délicat, bien sûr, c'est que les élections présidentielles auront lieu avant que le noeud ne soit tranché.

En attendant, il y a six mois qu'on traîne. En Autriche, quelques mois après une coalition avec le FPÖ radical de droite, les conservateurs se dirigent vers une coopération avec les écologistes. Pourquoi n'est-ce pas possible ici ?

Notre culture de formation, les élections convergentes et la représentation politique des partis sont pourries jusqu'à l'os. Après la campagne électorale, les partis continuent à faire campagne et à brandir leurs vetos. Nous devons penser aux réformes de toute urgence, mais ce ne sera pas pour tout de suite. La grande tragédie, c'est que les partis considèrent ces questions comme un problème de luxe une fois que le gouvernement a été formé. Tant que les choses continuent d'avancer, la politique se traînera de formation en formation.