Après avoir été élue Capitale européenne de la culture en 2000, Bruxelles entend remettre le couvert en 2030, année qui est par ailleurs celle de son bicentenaire. Pour piloter la candidature qui sera remise en 2024, le duo composé de la journaliste-réalisatrice Hadja Lahbib et de Jan Goossens, ex-directeur du KVS (le Théâtre royal flamand, à Bruxelles) en passe de signer sa 6e et dernière édition du Festival de Marseille, table sur un projet aux contours inclusifs.
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Après avoir été élue Capitale européenne de la culture en 2000, Bruxelles entend remettre le couvert en 2030, année qui est par ailleurs celle de son bicentenaire. Pour piloter la candidature qui sera remise en 2024, le duo composé de la journaliste-réalisatrice Hadja Lahbib et de Jan Goossens, ex-directeur du KVS (le Théâtre royal flamand, à Bruxelles) en passe de signer sa 6e et dernière édition du Festival de Marseille, table sur un projet aux contours inclusifs.Question provocatrice : au vu de la situation actuelle, pensez-vous qu'il existera encore une scène culturelle en 2030 ?Jan Goossens : Oui, sans aucun doute, même si elle sera différente. Je viens de passer cinq ans en France et, revenant à Bruxelles, je suis ravi de constater qu'une nouvelle génération occupe le terrain. Elle est centrale et invente des modèles pour l'avenir. Je pense à un lieu comme Decoratelier qu'un jeune artiste bruxellois, Jozef Wouters, a installé en plein Molenbeek. Cet endroit est un véritable vivier artistique catalysant les dynamiques culturelles et citoyennes. La phase de crise que nous endurons pour le moment ne va pas détruire les énergies créatives. Un des enjeux sera d'être en résonance avec ce nouveau souffle. Cette ville est un laboratoire, un territoire en train de s'inventer, annonçant une grande effervescence en 2030.Il reste que cette perspective, un peu moins de dix ans, semblera bien éloignée, par exemple, aux manifestants du collectif Bezet La Monnaie occupée. C'est maintenant qu'il faut mobiliser de l'énergie et des moyens... Hadja Lahbib : Mais c'est maintenant qu'il faut préparer 2030 ! C'est maintenant qu'il faut relever la tête et regarder l'horizon pour décider de la culture que nous voulons dans les années qui viennent. On dit que Bruxelles est la ville la plus cosmopolite du monde, après Dubaï. Il y a près de 180 nationalités, le monde se retrouve ici, c'est d'une richesse inouïe. Nous sommes en crise, c'est l'occasion de se réinventer. Je pense, comme l'a dit Jan, que c'est déjà en route. Regardez Le Public qui contourne la règle en proposant des spectacles filmés avec 50 acteurs-spectateurs, voyez le KVS qui a forcé les choses en transformant un acte de désobéissance civile en test grandeur nature... On découvre que le secteur culturel est à la pointe du changement et d'une nouvelle ère qui doit s'écrire avec les citoyens. Notre projet s'appuie fondamentalement sur une participation citoyenne. J. G. : L'erreur serait de penser que nous allons nous enfermer dans des bureaux et réfléchir dans notre coin jusqu'au "feu d'artifice" de 2030. Ce que nous allons proposer est le contraire d'un événement prestigieux et extrêmement coûteux qui engloutirait tous les autres budgets, notamment ceux qui servent à soutenir la culture. Nous sommes concernés par ceux qui sont fragilisés aujourd'hui. Il s'agit de mettre en place une initiative collective susceptible de nous renforcer tous. Chaque crise contient en elle les germes d'une renaissance. J'en veux pour preuve les endroits vides que la Région de Bruxelles-Capitale ouvre à des projets d'occupation temporaire. Ce sont autant d'incubateurs d'un renouveau culturel. H. L. : Quelqu'un comme David Murgia, figure clé du mouvement Still Standing for Culture, fait par tie de la "chambre de réflexion" que nous avons créée. Je pense que c'est assez significatif de notre appréhension des enjeux... d'autant que nous l'avons intégré dès novembre dernier, c'est-à-dire in tempore non suspecto.Pouvez-vous nous parler de cette chambre de réflexion ? H. L. : Pour le moment, ce sont dix-huit personnes avec des profils variés, cela va de l'historien David Van Reybrouck au plasticien Sammy Baloji, en passant par Anuna De Wever, qui est à l'origine de Youth for Climate, ou Louma Salamé, la directrice de la Fondation Boghossian. Une parité homme-femme s'est dessinée assez naturellement. Nous avons choisi des personnalités dont l'engagement comptait pour nous. Leur enthousiasme quand nous les avons sollicités nous a envoyé un signal fort. Nous sommes unis par la vision d'une culture qui ne doit pas être cantonnée au divertissement, aux festivités. En réalité, la culture, c'est de l'éducation, de l'ouverture d'esprit, s'ouvrir à l'autre. J. G. : Cette agora reflète le besoin que j'avais de m'embarquer dans un projet polyphonique à Bruxelles. Après quinze ans au KVS, j'avais cette impression d'être limité par un plafond de verre, c'est-à-dire devoir aborder la scène culturelle à travers le prisme d'une seule communauté. Je suis parti en France et je me suis dit que si je revenais, ce ne serait que pour mener un projet pluriel, avec un écho européen. Quelles sont les lignes de force du projet que vous avez déposé fin 2020 et qui a été approuvé par le gouvernement bruxellois en février ?J. G. : L'élément le plus important est que nous ne voulons pas mettre en place un projet mégalomane. Mais bien d'installer un processus sur dix ans impliquant le secteur culturel en l'inscrivant dans le projet plus large d'une ville devant se reconstruire, après la pandémie, en ayant en tête les enjeux climatiques. La culture a des proposi tions pour tous les défis que nous devons relever, de l'environnement à la diversité. Nous défendons l'idée d'une approche dans laquelle la qualité artistique ne s'oppose pas à la transformation sociale. Ce sont des dynamiques qui se renforcent. Bruxelles 2030 doit être un grand geste culturel et citoyen. Pour autant, tous les artistes participants ne doivent pas souscrire à ce point de vue "socio-artistique". Avez-vous déjà en tête des exemples d'actions concrètes ? H. L. : Pour le moment, la feuille est blanche mais il existe des pistes. Je viens de lire que l'Europe allait réduire de moitié ses bâtiments d'ici à 2030, une conséquence directe du télétravail tel qu'il a été expérimenté durant la pandémie. 200 000 mètres carrés de bureaux vont être vidés. Que faire de cela ? Lorsque qu'elle était Capitale européenne de la culture (NDLR : en 2004), Lille a réinvesti ses friches industrielles en les transformant en lieux de création et de diffusion artistique. Les mai sons Folie ont participé à la démocratisation de la culture, le projet a débordé de la frontière française en essaimant à Mons et Courtrai. Peut être pourrions-nous nous inspirer de ce modèle pour concevoir de nouveaux lieux de création transversaux ?J. G. : Ce que nous avons déjà déterminé, c'est que nous allons travailler sur un système de biennale. Les années impaires seront dédiées aux échanges et concertations avec la chambre de réflexion mais aussi une sorte de G100 inspiré du G1000 (NDLR : une plateforme d'innova tion démocratique). Les ans pairs, eux, seront ponctués par un événement. On ne va pas attendre 2030 pour incarner le projet.Le concept même de Capitale européenne de la culture n'est-il pas trop marqué par le "monde d'avant", celui dans lequel on pouvait se mouvoir librement ? H. L. : Je pense qu'un tel projet doit nous apprendre à apprivoiser une réalité nouvelle. Est-ce que l'on pourra encore poser des gestes architecturaux forts sans parler durabilité ? Je ne le pense pas. La façon de produire des spectacles, de les faire voyager dans le monde devra aussi tenir compte des questions environnementales. J. G. : Nous voulons absolument inclure la jeunesse dans ce projet. Ceux qui ont 10 et 15 ans aujourd'hui en auront 20 et 25 en 2030. La force de cette génération est de nous montrer nos erreurs. Il est temps de poser des gestes de réparation. Plutôt que "coloniser l'avenir", selon le mot de David Van Reybrouck, nous devons l'imaginer ensemble et le partager. Vous connaissiez-vous avant de vous embarquer dans cette aventure ? H. L. : Je connais Jan depuis vingt ans, avant même qu'il ne me connaisse. Je l'ai découvert quand le théâtre flamand a déménagé au Bottelarij, à Molenbeek, à l'occasion de travaux de rénovation. Il est d'ailleurs révélateur de pointer qu'il se soit servi de cette période difficile pour réinventer l'institution. J'ai été frappée par le fait que ce lieu de culture s'est mis à refléter la sociologie du quartier dans lequel il prenait place, c'était inédit. Cela fait une dizaine d'années que nous nous sommes rapprochés en raison de cette vision commune de la culture.