On se fait face avec de la place pour les jambes. On ne s'arrête plus aux péages, la vitesse est autorégulée sur l'autoroute pour garder une bonne distance avec les autres véhicules. Le voyage a également changé. Ma femme et mes filles regardent un film. J'ai le chien sur les genoux et, tout en le caressant, je regarde le paysage.
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On se fait face avec de la place pour les jambes. On ne s'arrête plus aux péages, la vitesse est autorégulée sur l'autoroute pour garder une bonne distance avec les autres véhicules. Le voyage a également changé. Ma femme et mes filles regardent un film. J'ai le chien sur les genoux et, tout en le caressant, je regarde le paysage.Périples d'hier... Je me souviens des voyages en famille d'il y a quinze ans. Les filles étaient plus jeunes. Elles vomissaient tour à tour, on s'arrêtait au bord de la route pour les nettoyer. Ça sentait mauvais dans l'habitacle et invariablement, l'aînée demandait sans se lasser : " Quand est-ce qu'on arrive ? " Et ma femme de répondre : " Faites dodo et on arrivera plus vite ! " Elle leur donnait une pastille à la menthe aussi. Puis, invariablement, la cadette tirait les cheveux de l'aînée. Elles se battaient, je criais, j'essayais de les frapper en lançant un bras vengeur en arrière qui tournoyait dans le vide. Mon épouse criait que j'étais fou et que je ferais mieux de regarder la route ! Les choses se calmaient et je mettais un disque d'Anne Sylvestre. Ma femme leur redonnait une pastille à la menthe. Ça pouvait durer comme ça des heures. Le calme revenu, j'entendais un bruit de fontaine. La cadette vomissait à nouveau. Notre voiture a senti le vomi pendant deux ans. Dans l'auto autonome, je n'ai plus aucune autorité. Je ne crie plus. Je ne décide plus. Le patriarcat a totalement disparu. Si j'entre l'itinéraire et les paramètres du trajet, ce n'est plus en raison de ma situation de chef de famille (laquelle n'est reconnue ni par le Code civil ni par le code de la route), mais tout simplement parce que ma femme a la flemme de le faire. Je programme donc le parcours, les étapes, les parkings et l'arrêt pipi ; l'ordinateur de bord se charge du reste. Je me souviens des voyages en famille à la fin des années 1970. On partait à 3 heures du matin pour aller près d'Avignon. Ma mère me faisait un lit à l'arrière avec un vrai oreiller. J'aimais dormir la nuit en voiture, j'avais l'impression de vivre une immense aventure. Et puis, le jour se levait. Elle achetait des bonbons dans la station-service. Derrière le siège de mon père, il y avait la caisse du chat. Dans l'autoradio, Nicole Croisille chantait " Téléphone-moi... et dis-moi que tu m'aimes, que tu m'aimes. " Parfois, mon paternel en avait marre et mettait du Schubert. Je déprimais. Ma mère fumait des Gauloises sans filtre. Je vomissais, mais pas autant que mes filles. De temps en temps, le chat se mettait en panique, allait de l'avant à l'arrière du véhicule en hurlant. Le chien pétait. Le voyage durait un siècle. Je pleurnichais, je m'agitais, je n'étais pas attaché à l'arrière. Je regardais les panneaux, je suivais des yeux le roulement des kilomètres sur le compteur. J'agaçais mon père en lui posant la même question d'une voix traînante : " Quand est-ce qu'on arrive... " Pour me distraire, on faisait un " Ni oui ni non " ou un " Si j'étais ". C'était atroce, je perdais. Je pleurais, mon père m'engueulait et ma mère l'engueulait parce que je pleurais. ... et de demain. Dans la voiture sans chauffeur, tout ça n'existe plus. Les écrans stabilisent l'humeur de chacun. Ma femme n'a plus peur des accidents. Mes filles sont devenues des jeunes filles et communiquent avec la terre entière, sauf avec leurs parents. Si, pardon, la grande a prononcé vers Valence : " Bon, on se pose pour manger ? " Ma femme lit un bouquin de John Fante sur sa tablette et ne me fait plus de reproches sur ma conduite, et pour cause, je ne conduis plus, je suis le cinquième passager. Il n'y a plus de chat. Juste un chien qui a l'élégance de ne pas se lâcher. Quant à moi, je ne saurai bientôt plus conduire. Je ne sais déjà plus tenir un stylo. Seuls mes souvenirs et le paysage à l'approche d'Avignon me raccrocheront encore au passé.