Les métropoles, dit-on, sont le moteur de l'avènement du monde nouveau.Mais toutes les capitales ne perdent pas leur âme pour autant. Dans la nôtre on mange encore des frites et des caricoles, on boit toujours du lambic et on aime encore toujours bien dire " Non peut-être " quand on veut dire oui, et " Oui sûrement " quand on veut dire non. Alors, après des élections qui ont bouleversé le paysage politique régional, si une défaite ça est bien une défaite, non peut-être, une victoire, ça est aussi une victoire, ah ça oui sûrement. Aujourd'hui, à Bruxelles, l'ensemble des partis francophones affichent une mauvaise figure. Les perdants du 26 mai, bien sûr, avant tout : le MR, le PS, le CDH et DéFI traversent à des égards divers des mois de questionnement existentiel. Mais le PTB et Ecolo, ces triomphateurs du dernier dimanche de mai, éprouvent, eux, des problèmes à gérer leur récente croissance et le succès qui en a découlé.

C'est une spécificité bruxelloise de plus, avec les caricoles et les non peut-être, que de généraliser les tourments partisans, alors qu'ailleurs, en Wallonie ou en Flandre, et dans la lumière des autres villes ou dans le fond des campagnes, bonnes et mauvaises fortunes respectives s'équilibrent en un jeu à somme nulle : à Charleroi ou à Gand, à Brakel ou à Bastogne, les vainqueurs vont bien aux dépens de vaincus qui vont mal et c'est normal. A Bruxelles, donc, tout le monde va plutôt mal. Or, quand on va mal, on se trouve toujours des prétextes d'aller encore plus mal. On se querelle tant qu'on peut, on a des choses à se reprocher et on fixe son animosité sur les questions du temps. A Bruxelles bien plus qu'ailleurs, et à l'intérieur des partis encore plus qu'entre eux, on se chiffonne aujourd'hui sur la place de la laïcité, sur la forme des institutions, sur les modes de mobilité, et ces divisions, profondes, témoignent d'un dépassement de la lutte des places qui, superficiellement, agite et divise tous les partis du monde dans toutes les régions du monde.

Si les fissures sont plus profondes dans les fédérations bruxelloises des partis, c'est que la profondeur des problèmes spécifiquement bruxellois est plus grande.

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La fin d'une génération

Les figures qui quittent, qui ont quitté ou qui vont quitter la scène politique belge sont, depuis le dernier scrutin, à peu près toutes bruxelloises. Le départ enfin acté de Didier Reynders au MR pour une fonction internationale, le fiasco du retour avorté de Joëlle Milquet au CDH, la retraite toujours plus reportée mais toujours plus proche tout de même de Laurette Onkelinx au PS, l'inévitable fin de règne de l'éternel Olivier Maingain chez DéFI et, enfin, le brutal envol de Zakia Khattabi de chez Ecolo ont vidé, en l'espace de quelques mois, les bureaux supérieurs de cinq des six formations capitolines. Seul le PTB n'a pas vu son patron bruxellois s'en aller. C'est normal : les patrons bruxellois du PTB sont ses patrons nationaux, et dans un petit parti si centralisé, on ne disparaît pas comme ça, si vite. La simultanéité de tous ces départs tient, bien sûr, à l'importance du dernier scrutin, généralisé et donc propice aux grandes migrations. Elle découle aussi du temps qui passe, et dont l'ouvrage est incurable : Joëlle Milquet a 58 ans, Didier Reynders et Olivier Maingain 61, Laurette Onkelinx 60. Certains auraient pu encore rester, tous allaient devoir finir par partir. Zakia Khattabi, 43 ans, n'a percé sur la scène bruxello-politique qu'en 2014, lorsqu'elle accéda à la coprésidence d'un parti écorché par la défaite de mai. Les autres dominaient leurs quartiers depuis bien plus longtemps, entre 2012, lorsque Didier Reynders quitta Liège pour Uccle, et 1995, lorsqu'Olivier Maingain devint président de l'alors FDF. D'autant plus lourds qu'ils durèrent, ces magistères continrent les générations suivantes, qui ne voyaient pas la succession arriver. Le trop gros calibre de ces fines gâchettes de la politique nationale, bruxellois par choix ou par nécessité, empêchèrent longtemps aux seconds couteaux, plus jeunes, de faire parler la poudre. Ils sont nombreux, les quadragénaires à avoir été bridés par ces sexagénaires encombrants. Citons Emmanuel De Bock chez DéFI, Céline Fremault au CDH, Boris Dilliès au MR ou Caroline Désir au PS, parmi beaucoup d'autres, relégués à un statut subalterne.

Ceux-là, comme les autres, devront dans les prochains mois profiter de ce grand appel du vide pour s'élever. Mais gare à l'accès de vertige de ceux qui sont trop longtemps restés coincés en bas. D'autres encore, tenaillés par l'impératif moral de décumul et l'apprentissage parfois inattendu d'un nouveau métier, sont cantonnés au moins momentanément dans leur bureau municipal. Citons Philippe Close et Catherine Moureaux au PS, Benoit Hellings, Catherine Morenville ou Mohssin El Ghabri chez Ecolo, voire Fabian Maingain chez DéFI, parmi d'autres mandataires des plus jeunes générations.

Le durcissement électoral

Comme presque toutes les métropoles occidentales, Bruxelles connaît de larges mouvements de population. Dans les hautes sphères politiques, on estime qu'un quart de l'électorat se renouvelle en cinq ans, soit d'un scrutin à l'autre. Le permanent tambour de cette lessiveuse métropolitaine, qui voit entrer des pauvres et sortir des riches, déstabilise, bien sûr, les lents organismes que sont les partis. On a expliqué après les élections communales d'octobre 2018 combien le MR, jadis et de loin premier parti bruxellois, aujourd'hui grand perdant du dernier scrutin, avait raté le tournant sociologique d'une ville-région toujours plus diverse, toujours plus cosmopolite, toujours moins blanche.

En réaction, comme mus par un réflexe de survie, les partis se sont raidis sur leurs appuis. Ils ont renforcé leurs habitudes et renoncé à en acquérir de nouvelles. C'est ce qu'Emilie Van Haute et Pascal Delwit (ULB-Cevipol) appellent " le durcissement " de la sociologie électorale bruxelloise, très frappant le 26 mai dernier. " L'implantation territoriale de la plupart des partis s'est durcie. En d'autres termes, les gagnants ont plus engrangé dans leur zone de faible ancrage que dans leurs bastions. D'un point de vue politique, cette élection traduit de la sorte une forme de polarisation intrabruxelloise dans un contexte de mouvements importants de population à l'intérieur du territoire bruxellois et entre Bruxelles et sa périphérie. Cette exacerbation renvoie à une division spatiale et politique entre le Nord et l'Ouest vs. le Sud-Est, renforçant, entre autres, une fracture socio-territoriale intense entre quartiers pauvres et riches ", écrivent les deux politologues dans un tout frais Cahier du Cevipol.

Or, se raidir, pour un parti, c'est renforcer une identité sociale qui peut, d'une part, enfermer, et qui peut aussi, d'autre part, se confronter avec une direction nationale aux inflexions ou aux attributs différents : l'électorat bruxellois du PTB est surtout francophone et d'origine arabo-musulmane, sa direction nationale est surtout flamande, tandis que la base électorale socialiste, fort similaire aujourd'hui à celle du PTB, pousse un état-major plutôt blanc. C'est un cercle vicieux. Le durcissement qui déséquilibre l'implantation des uns et des autres en déséquilibre nécessairement aussi le recrutement, qui puise cadres d'aujourd'hui et dirigeants de demain dans les zones de force, et ce recrutement déséquilibré renforce donc le déséquilibre de l'implantation des uns et des autres : il est tentant de se chercher des nouvelles têtes à Uccle quand on est réformateur, à Molenbeek quand on est socialiste, à Ixelles quand on est écologiste, ou à Auderghem quand on est chez DéFI. Il n'y a en fait aujourd'hui plus que le CDH à ne pas trop souffrir de ces fractures : sa marginalité est homogène dans les dix-neuf communes.

Zakia Khattabi (Ecolo), Laurette Onkelinx (PS) et Olivier Maingain (DeFI) ont piloté les négociations bruxelloises. Maintenant, ils s'en vont... © THIERRY ROGE/belgaimage

Le rapport aux Wallons

Dans une Belgique fragile, le fait régional et l'identité bruxellois se renforcent. La spécificité bruxelloise se fait entendre, les vocations régionales se font connaître. Mais la Belgique francophone est surtout wallonne, et les partis le sont au fond tout autant. Hormis DéFI, bien sûr (qui compte 52 % de ses adhérents en Région bruxelloise, pour 8 % en périphérie et 40 % seulement en Wallonie), les autres formations sont bien plus wallonnes que bruxelloises, dans une proportion qui va généralement d'un gros dixième à un petit quart de membres bruxellois. Conséquemment, l'origine et les préoccupations des présidents nationaux sont, elles aussi, plutôt wallonnes : lorsqu'il succéda à Joëlle Milquet en 2011, Benoît Lutgen avait déjà dans l'idée d'exclure Mahinur Ozdemir du CDH. Il avait calculé que pour une voix que lui rapportait la Schaerbeekoise à Bruxelles, sa formation en perdait deux en Wallonie. Plusieurs leaders bruxellois eux-mêmes, du reste, parmi ceux-là mêmes qui s'en vont, étaient wallons de naissance, voire de carrière : la Carolorégienne Joëlle Milquet et les Liégeois Laurette Onkelinx et Didier Reynders n'avaient d'abord connu la capitale que comme navetteurs. Paradoxalement, cela n'a guère contribué à rapprocher deux Régions qui se sont, ces dernières décennies, plutôt éloignées l'une de l'autre - si bien, mais c'est une autre histoire, qu'une informatrice sur le départ, Laurette Onkelinx, a cru nécessaire de désigner un président de parti en partance, Olivier Maingain, comme délégué aux relations entre les Régions et la Communauté. Ces Wallons majoritaires, qui souvent ne voient Bruxelles que comme le lieu où se disputent les enjeux nationaux, ont relégué les enjeux strictement bruxellois en seconde division. Désormais que les anciennes vedettes s'effacent, laissant derrière elles un chaos, les nés natifs ont une chance de promouvoir Bruxelles. Ils la saisiront, mais oui sûrement ou non peut-être ?