Benjamin Wayens, de l'université Saint-Louis, gère les Brussels Studies, une publication devenue la bible de la recherche scientifique sur Bruxelles. Il évoque la situation singulière de la capitale : c'est une Région compliquée, enclavée, qui dépend du bon vouloir de ses voisines et du fédéral. Elle " bricole ", souvent, pour s'en sortir. Une situation qui n'est pas sans risques.
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Benjamin Wayens, de l'université Saint-Louis, gère les Brussels Studies, une publication devenue la bible de la recherche scientifique sur Bruxelles. Il évoque la situation singulière de la capitale : c'est une Région compliquée, enclavée, qui dépend du bon vouloir de ses voisines et du fédéral. Elle " bricole ", souvent, pour s'en sortir. Une situation qui n'est pas sans risques. Les scientifiques ont la réputation de souvent dresser un portrait assez sombre de Bruxelles. Mais notre travail consiste à mettre le doigt sur les problèmes pour trouver des solutions. Quand tout va bien, ce sont les boîtes de com qui communiquent, à ce que je sache... Bruxelles est une Région compliquée, c'est indéniable. Elle se trouve au coeur d'un cadre institutionnel complètement hallucinant, hérité d'un Etat en voie de fédéralisation bien ennuyé par sa capitale. Et pourtant, paradoxalement, ce système bordélique fonctionne. Je ne sais pas si beaucoup de villes de cette taille dans le monde, avec plusieurs zones de police et dix-neuf communes, pourraient, par exemple, accueillir autant d'événements internationaux. Bizarrement, sans le cumul des mandats, Bruxelles cesserait de fonctionner. Les élus qui siègent dans les différents lieux de pouvoir rusent avec le système. On tire souvent sur les communes à Bruxelles, surtout du côté flamand. Mais c'est le seul niveau de pouvoir qui peut fédérer des subsides des Communautés, des commissions communautaires, de la Région et du fédéral pour réaliser des projets dans les quartiers. La commune joue un rôle d'ensemblier. C'est grâce à cela que nous ne sommes pas dans une situation de blocage. L'histoire du Samusocial est révélatrice. Si l'on a créé de telles asbl compliquées, c'était aussi parce que dans le cadre de l'aide aux sans-abris, on était dans un contexte où on devait bricoler pour obtenir des subsides à différents niveaux de pouvoir. Cela dit, évidemment, sans cautionner les errements au niveau de la gestion. Cela montre que ce bricolage a des risques aussi, il ne faut pas s'en cacher. Parce qu'elle exporte sa richesse ! L'économie bruxelloise crée beaucoup d'emplois. Contrairement à la Wallonie, elle est largement désindustrialisée et orientée vers les services. Mais cela bénéficie autant aux autres Régions qu'à ses propres chômeurs. Il y a une discordance entre l'espace socio-économique et le cadre administratif. C'est, en fait, le coeur d'une zone métropolitaine à cheval sur les deux autres Régions du pays. Sa logique de financement est compliquée. Elle repose largement sur l'impôt sur les personnes physiques, basé sur le lieu de résidence, qui n'est pas en grande forme. Là aussi, on bricole : Bruxelles capte désormais une partie de la richesse via l'immobilier. Les communes, là encore, jouent un rôle important via le prélèvement des centimes additionnels au précompte immobilier. Chaque débat sur un refinancement de Bruxelles est par contre noyé dans un débat communautaire plus global. On considère toujours cette revendication financière, à tort, comme une demande francophone. En quelque sorte. L'émergence, ces dernières années, d'une identité régionale bruxelloise est aussi due au fait de devoir trouver nous-mêmes des solutions à nos propres problèmes. En sachant qu'une série de leviers ne sont pas dans les mains des Bruxellois. Il faut lutter contre la radicalisation, mais l'école, un outil fondamental à cet égard, est une compétence de la Communauté française. De même, la dotation des zones de police est une norme calculée au fédéral, avec des blocages sur le cadre qui résultent de mesquineries linguistiques. Je ne parle même pas de la SNCB, où il y avait une répartition pour les investissements... entre la Flandre et la Wallonie. Cette Région, qui a dû se battre pour être reconnue, reste dépendante des autres. Régler les problèmes de mobilité, par exemple, ne se fera pas sans parkings de dissuasion en Wallonie et en Flandre. Et le RER est une matière fédérale, à ce que je sache. Les critiques formulées à l'encontre du ministre bruxellois de la Mobilité, Pascal Smet, sont intellectuellement malhonnêtes. Or, factuellement, la Région prend de plus en plus en main une mission d'ensemblier. En matière d'enseignement, elle a pris des initiatives par le biais du financement des infrastructures pour faire face au boom démographique. En matière d'emploi et de formation, des modèles originaux se développent, comme la collaboration entre Bruxelles Formation et le VDAB (NDLR : le service d'emploi public de la Flandre). Cela pose en effet une question fondamentale : qui est responsable si cela ne marche pas ? On a beau être spécialiste, c'est impossible à déterminer. Un exemple malheureux, ponctuel mais révélateur, fut celui des crèches non agréées. Il y a quelques semaines, un jugement a été rendu après le décès d'un bébé qui avait été secoué dans une crèche. Celle-ci n'était répertoriée ni à l'ONE, ni à Kind en Gezin ! C'est la preuve par l'absurde que, vu l'absence de responsabilité de la Communauté, on trouve des solutions de bricolage. Bien sûr. On peut réfléchir sérieusement à l'idée de fusionner des communes, par exemple. Même si, à mes yeux, le problème fondamental, c'est la diversité de la taille des communes et le poids démesuré de la Ville de Bruxelles par rapport à la Région. Avant de réfléchir aux frontières des communes, il faut voir à quel niveau de pouvoir la gestion d'une compétence a le plus de sens. Mais si l'on simplifie, veillons à ne pas perdre l'outil pragmatique indispensable que constitue la commune dans ce contexte institutionnel compliqué.