Lire notre dossier "Bruxelles au temps du Covid" :
...

Comme une espèce de pension de famille. Un hôtel où ceux qui se sentent trop seuls chez eux, qui ne supportent plus leur conjoint ou la promiscuité, bref, qui ont besoin d'évasion peuvent séjourner à la quinzaine pour un tarif d'appel en demi-pension. Telle est la dernière idée imaginée par Jean-Michel André pour attirer des clients dans deux des trois hôtels qu'il exploite à Bruxelles, Le Berger, Le Jardin secret et Jam. Ce dernier avait déjà lancé, en juin dernier, le concept du Brussels Social Club invitant les clients à privatiser une chambre pour y dîner ou y faire la fête, en respectant la bulle de dix imposée à l'époque. "On a dû arrêter parce que les voisins se plaignaient de la musique, regrette cet hôtelier indépendant qui veut encore y croire. Ça se joue à pas grand-chose, mais j'ai calculé que je perdais moins d'argent en restant ouvert. Et ça me permet de garder un oeil sur le marché." En croissance d'année en année, le tourisme urbain était devenu une manne avant la pandémie. "Les visiteurs ont dépensé 2 milliards à Bruxelles en 2018, assurant plus de 65.000 emplois, pointe le porte-parole de visit.brussels, Jeroen Roppe. En 2019, on a atteint un record avec près de dix millions de nuitées, 2020 s'annonçait meilleure encore... Puis tout s'est effondré!" Les chiffres montrent une chute de 65% à la fin juin. Cet été, les rares établissements ouverts ont difficilement dépassé les 20% de taux d'occupation. "Les hôtels sont les grands oubliés de la Covid, regrette Yves Fonck, président de la Brussels Hotels Association. Notre secteur (161 hôtels et 21 appart-hôtels pour un total de 18.000 chambres) subit une baisse de 90% du chiffre d'affaires et, comme nous n'avons pas été obligés de fermer, nous ne bénéficions pas des mêmes primes que l'Horeca." La Région a tout de même dégagé un subside de 200 euros par chambre pour couvrir l'impact de la première vague, dont le secteur attend toujours le versement. "Nous lui en sommes reconnaissants mais c'est largement insuffisant pour couvrir d'énormes frais fixes, de 50 à 70.000 euros par mois pour un hôtel de 100 chambres." Pour garder la tête hors de l'eau, l'hôtellerie s'appuie surtout sur le chômage économique "qui a permis de sauver l'emploi". Un seul hôtel a déposé le bilan à ce jour - le mythique Métropole - mais beaucoup restent fermés. Les hôtels ne souffrent pas seuls. Bruxelles est devenue la deuxième ville de congrès du monde, on le sait peu. Un visiteur sur deux est un voyageur d'affaires, qui dépense en moyenne 242 euros par jour contre 140 pour un touriste de loisir, a calculé visit.brussels. Plus de congrès ni de salons, plus de sommets internationaux, des fonctionnaires européens assignés au télétravail dans leur pays, les vidéoconférences préférées aux déplacements physiques dans les entreprises... Cette manne-là aussi a déserté la capitale de l'Europe. Durablement. Au point que la Ville a renoncé à construire Neo2, le centre de convention dont elle rêvait sur le plateau du Heysel, nous a confirmé le bourgmestre Philippe Close. Hors hébergement et déplacements, 18% du budget des visiteurs étrangers sont consacrés à des achats, 8% à des activités récréatives et culturelles, 30% aux repas et boissons. Déjà frappés par les lockdowns à répétition, les bars et restaurants boivent la tasse dans les quartiers jadis fréquentés. "Notre avenir dans le centre-ville est noir, témoigne Yves Deflandre qui dirige des enseignes aussi célèbres que la Taverne du Passage, galerie de la Reine, Vincent dans l'Îlot sacré ou La Brouette sur la Grand-Place. Les aides distribuées au compte-gouttes ne résolvent pas le problème. Si cela se prolonge encore des mois, on ne survivra pas. Les ventes à emporter ne fonctionnent pas pour des restaurants comme les nôtres, ce n'est ni notre profil ni notre clientèle, en partie internationale. On est en apesanteur." Avec d'autres grands noms de la restauration bruxelloise, comme Serge Litvine (Villa Lorraine, Villa in the Sky, Lola...) ou Thierry Van Damme (Brasserie de la Patinoire, Brasserie de l'Expo...), le patron de la marque Accueil & Tradition a lancé un appel aux autorités pour des aides mieux ciblées selon la situation géographique, les moyens investis dans les mesures de protection anti-Covid... "J'ai même suggéré que le centre soit déclaré zone sinistrée pour que les assurances puissent intervenir. Il faut trouver des solutions pour éviter de créer un désert économique." Un désert? Olivier Willocx, le patron de Beci, la Chambre de commerce et d'industrie à Bruxelles, prédit carrément "50% de faillites dans l'Horeca"! Un discours défaitiste que Benoît Vano ne veut pas entendre. Durement frappé par la fermeture décrétée en mars alors qu'il s'apprêtait à ouvrir un deuxième restaurant, à Uccle, le fondateur du Colonel Louise s'est "retroussé les manches. On se bat au quotidien, avec ma femme et mon chef, pour trouver des idées, inventer des recettes, convaincre les clients de ne pas nous lâcher. Quinze jours après le début du confinement, on avait créé un site, investi dans le packaging et lancé un service traiteur. On est des entrepreneurs animés par la passion, on doit se battre, montrer l'exemple. Pour nos employés et pour nos clients, qui nous le rendent bien." Benoît Vano ne les refuse pas mais ne veut pas compter sur les aides du gouvernement, qu'il estime insuffisantes et, surtout, mal ciblées. "Au lieu de distribuer 3.000 euros à tout le monde, qu'on soit une friterie ou qu'on emploie trente personnes, mieux vaudrait un subside pour couvrir ce qui nous est imposé par les règles anti-Covid: gel, masques, plexis... Malgré ces investissements lourds, nous sommes à nouveau les premiers pénalisés."