Plus qu'ailleurs, la bande dessinée fait en Belgique partie du patrimoine culturel du pays. Il y a ses figures historiques comme Hergé ou Franquin, ses magazines comme Spirou ou Tintin qui ont marqué le neuvième art, ses éditeurs, ses écoles, ses auteurs, ses librairies, ses galeries et même ses événements dédiés, comme la Fête de la BD à Bruxelles (dixième édition cette année, mi-septembre) qui a fait de celle-ci un véritable argument touristique. Il y a ses fresques aussi et son " musée ", le Centre belge de la bande dessinée (CBBD) qui s'apprête, en octobre, à fêter ses 30 ans. Un patrimoine culturel incontestable et incontesté donc... mais qui échappe pour l'essentiel aux collections publiques.

Rien ne garantit en effet aujourd'hui que ces milliers de planches originales, pièces parfois considérées comme " muséales " ou " patrimoniales " par les experts, soient encore visibles demain en Belgique, et accessibles à tous : les collectionneurs et les initiatives privées, au futur volatil, se sont depuis des lustres substitués aux autorités de l'Etat en ce qui concerne la bande dessinée. Un Etat qui, de fait, n'en a longtemps rien eu à fiche, et qui serait bien incapable désormais de s'aligner sur les prix du marché pour acquérir, conserver et pérenniser une planche de Hergé, Franquin, Jijé, Peyo et tant d'autres. Même le " musée de la BD ", seul véritable de son espèce en Europe avec le musée de la BD à Angoulême, n'en a plus l'ambition : " Nous n'avons pas de politique d'acquisition parce que nous n'en avons pas les moyens : il n'y a pas de budget pour ce faire ", explique ainsi Mélanie Andrieu, responsable de la conservation et des expositions au CBBD, et qui en deviendra, peut-être, la nouvelle directrice générale, succédant à Jean Auquier, qui a démissionné en mai dernier du poste qu'il occupait depuis onze ans. " Il y a bien eu un projet pilote au niveau de la Région il y a deux ans, juste dans le but de centraliser un inventaire des collections existantes sur le territoire, mais il n'a pas eu de suite. Le CBBD reste par ailleurs une structure privée qui vit pour l'essentiel sur ses fonds propres : il reste propriétaire des planches qui lui ont été données, même si nous avons par contrat l'interdiction de les vendre. "

CBBD, centre ou musée ?

C'est en 1986 que naît l'idée d'un Centre belge de la bande dessinée, " dans les couloirs des éditions du Lombard, par un petit groupe qui s'était arrogé le droit d'être les représentants officiels de la BD ", raconte un membre historique du Centre. " De sympathiques amateurs et quelques bénévoles enthousiastes plus que compétents, dans un esprit un peu boy-scout. Les visuels exposés en ses murs étaient souvent des photocopies couleur et les originaux exhibés étaient presque tous issus des auteurs de Dargaud-Lombard. " Un biais éditorial dont Jean Aucquier a dû longtemps batailler pour se défaire, entre autres en passant une convention pluriannuelle avec la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), lui assurant environ 50 000 euros de subvention par an, assortie d'un certain nombre d'obligations parfois schizophréniques, dont " la valorisation de la bande dessinée patrimoniale " et " le renforcement de la contribution au renouvellement de la bande dessinée belge ".

Rien par contre, concernant une éventuelle politique d'acquisition, ni même la nomination du directeur général qui imprime la ligne d'un Centre qui aime se désigner musée sans en avoir les moyens, : pour la succession de Jean Auquier, " 39 candidatures ont été reçues et 11 ont été sélectionnées pour la seconde épreuve ", fin août, nous a déclaré Michel Van der Stichele, son directeur financier. Un appel à candidatures exigé par la Fédération, sauf que " c'est le conseil d'administration, composé de huit membres, qui nomme. La FWB subventionne (modestement) le Centre mais n'intervient nullement dans cette décision. Je rappelle que les recettes propres du Centre couvrent 85 % de ses dépenses ".

© CBBD

Ne pas confondre fondation et fondation

Derrière ce bateau amiral (et toujours asbl) qu'est le CBBD dans la représentation muséale de la bande dessinée belge en Belgique, on ne trouve plus que des structures le plus souvent totalement privées, bâties directement sur la vente d'originaux ou sur des collections elles-mêmes privées et dont le premier objectif semble parfois plus spéculatif que muséal. Sur un marché du neuvième art où les cotes ont littéralement décuplé en dix ou vingt ans, le collectionneur qui donne à voir sa collection en tire immédiatement bénéfice. Et peut aussi en profiter, en mêlant parfois planches et plancher, pour se lancer dans d'ambitieux projets immobiliers.

Ainsi l'étrange Fondation Boon censée encore ouvrir ses portes cette année, rue de la Senne, dans le centre de Bruxelles, soit un vaste espace d'exposition comparable en ce qui concerne les mètres carrés à la galerie des marchands Huberty & Breyne, qui a déménagé place du Châtelain, et qui sera entièrement construit autour de la collection de Philippe Boon, un amateur qui s'est forgé en moins de dix ans une collection forte de 3 000 planches, avec des moyens qui semblent démesurés : en octobre dernier, la fondation communiquait largement autour de l'acquisition, aux enchères, de huit planches du comics Master Race datant de 1955, pour la somme record de 600 000 dollars. Une oeuvre considérée comme " muséale " et destinée aux murs de sa fondation... qui se fait attendre. Depuis ce coup d'éclat, c'est en effet le silence radio total qui règne autour de la fondation et de son ouverture - aucun de ses membres n'a en tout cas répondu à nos questions.

Face à cette volatilité des structures privées, qui menacent à terme la pérennité d'un énorme patrimoine, seuls des partenariats public-privé semblent aujourd'hui en mesure de juguler la fuite - comme celui que vient de lancer Philippe Geluck autour de son Chat, lequel aura son propre musée dans le centre de Bruxelles, d'ici à 2022 : la Région de Bruxelles-Capitale investit 10 millions dans l'érection du bâtiment, dont Geluck assure les aménagements intérieurs pour un montant de 4,5 millions d'euros avec l'aide de sponsors privés... et le don d'une série d'oeuvres personnelles à la Région.

Un principe de don sur lequel se fonde également et essentiellement le Fonds du patrimoine de la Fondation Roi Baudouin, l'autre pilier de cette nouvelle (non) politique publique en matière d'acquisition et de conservation de planches originales de bande dessinée : ce Fonds accueille depuis quelques années des oeuvres originales d'importance, qu'il promet de conserver et de prêter à des musées afin d'en assurer l'accès et la visibilité, tous en les sortant des vicissitudes du marché. François Schuiten ( Les Cités obscures, notamment) lui-même et la famille de Didier Comès ( Silence, L'Ombre du corbeau, L'Arbe-coeur...) lui ont ainsi confié l'essentiel de leur production ; ce Fonds du patrimoine de la Fondation Roi Baudouin a également hérité, il y a moins de deux ans, du fonds de la Fondation Jacobs, soit l'essentiel de l'oeuvre du créateur de Blake et Mortimer, où plutôt ce qu'il en reste : près de 200 oeuvres originales auraient été illégalement sorties de feue la Fondation Jacobs, et écoulées dans les galeries et salles de vente pour un montant avoisinant les 20 millions d'euros - l'enquête est toujours en cours.

En réalité, pour retrouver une réelle politique publique visant à protéger notre patrimoine BD, il faut remonter à 1975, à Liège : Jean-Maurice Dehousse (PS), qui n'en était pas encore le bourgmestre, lançait l'asbl Signes et lettres et s'associait au Musée des beaux-arts de la ville pour monter une première collection publique belge de bande dessinée, conscient avant tout le monde de la valeur artistique des planches de Jacques Martin, Tillieux, Morris, Macherot, Peyo et autres stars de l'âge d'or de l'après-guerre, souvent liégeoises. Pendant trois années brutalement interrompues, le musée acquiert ainsi plus d'une centaine de planches originales et souvent des chefs-d'oeuvre, " tant que celles-ci sont encore abordables, et leur exposition permanente ". De fait : là où le musée de la ville de Liège a pu acquérir à l'époque une planche du Gaston Lagaffe de Franquin pour 15 000 FB (environ 350 euros), le même musée devrait débourser aujourd'hui, pour la préserver pour les générations futures, un minimum de... 150 000 euros.

Six exemples

CBBD © DR

CBBD

Nom complet : Centre belge de la bande dessinée.

Ouverture : 6 octobre 1989 à Bruxelles, rue des Sables.

Statut : asbl.

Collection : environ 7 000 planches originales en dons, prêts ou dépôts.

Musée Hergé © DR

Visiteurs : 200 000 par an.

Fondation Boon

Nom complet : Fondation Boon pour les arts graphiques narratifs.

Ouverture : annoncée en 2019 à Bruxelles, rue de la Senne. Probablement reportée à 2020.

Statut : fondation privée.

Fondation Boon © DR

Collection : environ 3 000 planches, toutes issues de la collection privée de Philippe Boon.

Visiteurs : aucun chiffre envisagé communiqué.

Musée Hergé

Nom complet : Musée Hergé.

Ouverture : 2 juin 2009 à Louvain-la-Neuve.

Statut : musée privé financé sur fonds propres, sur un terrain mis à disposition par l'université de Louvain-la-Neuve.

Mima © DR

Collection : plus de 80 planches originales et des milliers de documents retraçant la carrière de l'auteur de Tintin.

Visiteurs : 200 000 par an.

Mima

Nom complet : Millenium Iconoclast Museum of Art.

Ouverture : 15 avril 2016 à Bruxelles, quai du Hainaut.

Mudia © DR

Statut : musée d'initiative privée.

Collection : pas de collection propre, mais des expos temporaires autour du street art et de la culture urbaine.

Visiteurs : 60 000 par an.

Mudia

Nom complet : Musée didactique de l'art.

Ouverture : 10 septembre 2018 à Redu.

Le Chat © DR

Statut : musée d'initiative privée.

Collection : environ 300 oeuvres s'étalant sur sept siècles, dont quelques planches originales de BD, toutes issues de la collection privée d'Eric Noulet.

Visiteurs : nombre inconnu (pas encore de bilan).

Le Chat

Nom complet : Le Chat Cartoon Museum.

Ouverture : 2023 à Bruxelles, rue Royale.

Statut : partenariat public/privé.

Collection : les oeuvres de Philippe Geluck, plus des prêts temporaires.

Visiteurs : un objectif de 150 000 par an.