L'impensable est arrivé dans le feu de l'action. Le contentieux catalan qui s'est exporté en Belgique aura eu ceci de miraculeux qu'il a rapproché furtivement le Flamand de droite et le Wallon de gauche, que tout oppose dans la vie. Bart De Wever, roi de la N-VA, et Elio Di Rupo, président du PS, ont su communier dans les mots très durs qu'ils ont eus l'un et l'autre pour le pouvoir espagnol : il y aurait comme des relents franquistes dans l'acharnement mis à tracasser les dirigeants catalans déclarés hors la loi et hébergés sous nos latitudes.
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L'impensable est arrivé dans le feu de l'action. Le contentieux catalan qui s'est exporté en Belgique aura eu ceci de miraculeux qu'il a rapproché furtivement le Flamand de droite et le Wallon de gauche, que tout oppose dans la vie. Bart De Wever, roi de la N-VA, et Elio Di Rupo, président du PS, ont su communier dans les mots très durs qu'ils ont eus l'un et l'autre pour le pouvoir espagnol : il y aurait comme des relents franquistes dans l'acharnement mis à tracasser les dirigeants catalans déclarés hors la loi et hébergés sous nos latitudes. Sous l'insulte, Madrid a bronché et sorti ses fiches : cette N-VA qui prend fait et cause pour les indépendantistes et la démocratie a été promptement renvoyée à son soutien à l'occupant nazi et à ses sympathies jamais démenties envers les collabos flamands de la dernière guerre. Ceux-là mêmes que l'Espagne sous Franco ne rechignait pas à abriter, une fois réduits à l'état de fugitifs pour cause de débâcle nazie. L'histoire a de ces ironies. L'Espagne et la Belgique contemporaines ont peu l'habitude de se prendre le bec. La seule fois où elles ont durablement croisé le fer, c'était déjà à propos de la livraison d'un dirigeant politique déchu et réclamé par son pays d'origine pour qu'il y soit châtié. Retour sur un vieil oeuf à peler jamais vraiment gobé. Mai 1945, le SS-Sturmbannführer et Volksführer der Wallonen Léon Degrelle ne songe plus qu'à s'extraire au plus vite de l'Allemagne nazie au tapis. Sa cavale le mène à bord d'un avion léger parti de Norvège, cap sur la péninsule ibérique. L'appareil à court d'essence s'abîme sur une plage de la baie de San Sebastian, dans le nord de l'Espagne. Ce 8 mai au petit matin, le contact de Degrelle avec le plancher des vaches espagnol est on ne peut plus brutal. Le passager est sorti de l'épave dans un sale état, mais l'essentiel est sauf : il est vivant, au pays du franquisme. A la bonne adresse, peut-il raisonnablement espérer. La neutralité observée par Franco durant la guerre n'a pas effacé les sympathies de son régime pour les dictatures de l'Axe. Et dans le sauve-qui-peut qui suit la liquidation de l'Etat hitlérien, l'Espagne devient un port d'attache où viennent volontiers relâcher des nazis en cavale avant de gagner l'Amérique du sud. Des combattants flamands du front de l'Est se glissent dans leur sillage. Le Wallon Degrelle émerge du lot. Mais son entrée par effraction enchante peu les autorités espagnoles. Elle fait tache, au moment où le caudillo Franco souhaite faire oublier ses connivences avec le Duce Benito Mussolini et le Führer Adolf Hitler et se racheter une conduite auprès des Alliés vainqueurs. Il va falloir trancher l'avenir du fugitif avec sa patrie d'origine. La nouvelle est sobrement commentée à Bruxelles, où Paul-Henri Spaak (PS), en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, fait rapport à ses collègues : " Le gouvernement espagnol considère Degrelle comme un criminel de guerre et est prêt à le livrer à ce titre aux gouvernements anglais et américain. Le gouvernement belge espère aboutir. " Il ne négligera rien pour obtenir pieds et poings liés le collabo wallon le plus célèbre, que la justice militaire a condamné à mort par contumace dès décembre 1944, peine assortie d'une déchéance de nationalité s'il n'était pas capturé dans les six mois qui suivent le jugement. Cette peine capitale chipote l'interlocuteur franquiste, assailli de scrupules. Remettre directement à la Belgique ce SS errant cloué sur un lit d'hôpital, ce serait, argumente Madrid, le livrer à une mort quasi certaine. L'Espagne chrétienne refuse d'avoir sur la conscience l'exécution d'un croisé de la lutte anticommuniste. Alors, on cogite, on s'agite. On échafaude une manière politiquement correcte de livrer l'encombrant colis entré en Espagne sans papiers. On pourrait le refouler à une frontière, Gibraltar sous pavillon anglais par exemple. Ou bien inclure ce porteur de l'uniforme de la Wehrmacht dans le contingent des officiers allemands que les Alliés sont en train de rapatrier d'Espagne. Madrid esquive, louvoie. Objecte encore et toujours. Même lorsque les autorités belges, de guerre lasse, abattent une dernière carte : Degrelle sera désormais poursuivi pour crimes et délits de droit commun commis en temps de guerre. Ce qui n'en fait plus un réfugié politique mais un vulgaire bandit, extradable en vertu du traité hispano-belge conclu en 1870. Las, les demandes d'extradition réitérées par Bruxelles ne convainquent toujours pas le régime franquiste : il a pour lui la sentence du Conseil d'Etat espagnol pour qui " les crimes de droit commun reprochés à Degrelle sont l'accessoire de ses crimes politiques ", ce qui interdit de le livrer. A moins d'une normalisation des relations entre les deux pays, qui faciliterait grandement le dénouement de cet épineux dossier. Il est toujours possible de s'entendre entre gens de bonne volonté. " Franco, en contrepartie de l'expulsion du chef de Rex, espère recevoir une certaine forme de reconnaissance diplomatique de la part du gouvernement belge ", souligne l'historien et biographe de Degrelle, Martin Conway (université d'Oxford). Paul-Henri Spaak en est tout offusqué. Pas de marchandage, s'indigne le principal gestionnaire du dossier. Le tribun sort les violons devant la Chambre, le 3 mai 1946 : honte sur l'Espagne " qui garde sur son territoire Léon Degrelle, un traître à son pays, un fasciste, un nazi ". La Belgique s'en plaindra formellement aux Nations unies, à la face du monde. Il n'en faut pas plus pour que l'Espagne, blessée, fasse mine de rompre le dialogue de sourds. Depuis son lit d'hôpital, " le beau Léon " passablement amoché ne perd rien des grandes manoeuvres en cours autour de son sort. Le temps ne peut que jouer en sa faveur mais un fasciste en sursis se doit de ne jamais baisser sa garde. Et lorsqu'en août 1947,un ordre de quitter le territoire est sur le point d'être exécuté, il file à l'anglaise et disparaît sans laisser de traces. Merci qui ? Les autorités espagnoles jurent leurs grands dieux ne rien savoir de l'endroit où il se terre. Pour preuve de leur bonne composition, elles offrent même au gouvernement belge toutes facilités pour permettre à la police belge d'enquêter sur place sur cette bien mystérieuse disparition. " Evidente hypocrisie ", balaie Spaak, qui repousse cette proposition discutée en conseil des ministres. " Il est évident qu'il est trop aisément possible au gouvernement espagnol de soustraire un individu à la recherche de quelques policiers étrangers. " Inutile d'ajouter le ridicule au tragique, recommande le socialiste, décidément intraitable. Une telle intransigeance ne paie pas et tel était peut-être le but. Elle est calibrée pour cabrer l'Espagne et compromettre tout compromis. Elle n'ira jamais jusqu'à couper les ponts avec le régime franquiste. Ni empêcher les deux pays de commercer. Ni contrarier une escapade de Baudouin et Fabiola sur le yacht privé de Franco en 1961. Au printemps 1946, alors que le bras de fer diplomatique est intense, Spaak invite ses collègues à ouvrir les yeux : " La rupture des relations diplomatiques aurait des conséquences économiques formidables. Elle entraînerait la rétention de nos avoirs, l'expulsion des Belges et la perte de notre patrimoine en Espagne, qui est particulièrement important, sans aucun avantage politique ". Degrelle ne vaut assurément pas tant de dégâts collatéraux. L'Espagne franquiste respire, son hôte en cavale peut envisager de sortir prudemment de la planque où l'ont abrité d'influents amis. " Degrelle peut compter sur le soutien des milieux les plus durs du franquisme, notamment les anciens de la division Azul (NDLR : unité envoyée par Franco sur le front de l'Est aux côtés des forces nazies) ", explique l'historien Alain Colignon (Cegesoma). Léon Degrelle est mort, vive Léon José de Ramirez Reina, apatride devenu citoyen espagnol en 1954. Prêt pour une nouvelle vie, désormais à l'abri d'un retour forcé au bercail puisque un pays n'extrade pas ses nationaux. Sauf recours à la manière forte, à l'enlèvement du fugitif. Des tentatives sont envisagées, mises au point mais elles restent sans lendemain : ordre des autorités belges, Spaak en tête qui réprouve la formule, " peu désireux d'ajouter aux complications diplomatiques le rappel de certains comportements gouvernementaux peu héroïques en l'an 1940 ", prolonge Alain Colignon. Nous y voilà. Le retour au pays de Degrelle n'est en réalité ni souhaité ni souhaitable. Dans leur pire cauchemar, les cercles du pouvoir n'osent imaginer ce fanfaron prendre place sur un banc d'accusé, menottes au poing. Balancer à l'emporte-pièce ses (contre-)vérités sur la débâcle de 1940. Livrer à la volée les noms de notables hésitants, prêts à faire un bout de chemin avec lui sous un régime autoritaire sous la botte de l'occupant. Même Spaak, au fond du trou en cet été de la défaite, fut à deux doigts de rallier Léopold III. Certaines carrières politiques auraient pu ne pas résister à ce grand moment d'info et d'intox. En pleine Question royale, ce procès à grand spectacle n'aurait qu'ajouté de la déstabilisation au désordre ambiant. Degrelle sous le soleil d'Espagne, rendue à la démocratie en 1975 ? Qu'il y reste. Bon débarras.Les autorités belges ferment la page sur cet " étranger " officiellement déclaré " indésirable " en Belgique par arrêté ministériel de 1974. Elles ferment aussi les yeux sur le séjour de René Lagrou, dirigeant de l'Algemeene SS-Vlaanderen, autre condamné à mort par contumace, expatrié en Argentine via l'Espagne en 1945, qui retraverse l'Atlantique dans les années 1960 pour s'installer à Barcelone où il décède d'un cancer en 1969. Au pays de Franco, les collabos pouvaient trouver le repos.